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Le président du Corps législatif se plaçait au même point de vue que M. Troplong, en disant que « les populations voyant d'aussi abominables attentats se préparer au dehors, se demandaient comment des gouvernements voisins et amis étaient impuissants à détruire ces laboratoires d'assassinats, et comment les saintes lois de l'hospitalité pouvaient s'appliquer à des bètes féroces. »

C'est qu'une grave question de politique extérieure venait de surgir du misérable attentat qui avait épouvanté Paris et l'étranger lui-même, car tous les souverains se sentaient menacés dans la personne de Napoléon III, et en même temps on savait déjà que le crime du 14 janvier, préparé en Angleterre, avait trouvé en Belgique des sympathies, et l'on supposait qu'il avait des ramifications en Suisse, en Piémont. Les années précédentes, le cabinet des Tuileries avait témoigné aux gouvernements limitrophes ses inquiétudes au sujet de l'abus que faisaient du droit d'hospitalité, en ce qui le concernait, certains réfugiés ou ennemis politiques. Cette fois, les inquiétudes étaient trop justifiées ; le moment était donc venu pour le gouvernement de Napoléon III d'inviter les autres cabinets à faire cesser un état de choses qui mettait en péril le repos de l'Europe entière. Évidemment, la question ne pouvait être portée que sur un terrain, celui de la légalité, et c'est ce que fit avec une ferme modération le cabinet des Tuileries.

« C'est pour nous un sujet de regret national, si ce n'est de honte nationale, disait le journal le plus accrédité d'au delà du détroit, que les fanatiques qui ont commis la tentative criminelle aient pu, grâce à des idées exagérées d'hospitalité, de chevaleresque indépendance du sol, concerter et organiser, an sein même de l'Angleterre, leur infame et lache conspiration... Il est temps de remédier à cet état de choses, sans blesser nos traditions, sans violer les usages de notre constitution; il est temps de faire et d'appliquer une loi qui empêche de résider chez nous, sous prétexte de refuge, des étrangers rebelles qui conspirent contre la dynastie ou les institutions du pays auquel ils doivent fidélité. Nous espérons avec confiance que cela ne tardera pas maintenant à se faire... (Times du 16 janvier.)

C'est dans ce sens que, dès le 20 du même mois, les négociations diplomatiques furent ouvertes par une dépêche du ministre des affaires de France, adressée à l'ambassadeur de cette puissance à Londres. Chose odieuse ! presque au moment où s'accomplissait, à Paris, l'attentat qui introduisait dans les rapports extérieurs un incident si imprévu, un journal qui s'imprimait en Belgique, le Drapeau, approuvait hautement, au rapport du Moniteur français, l'assassinat de l'Empereur. « Nous attendons, ajoutait l'organe de l'Empire français, la décision du gouvernement belge. » Elle ne tarda pas à être connue. Le cabinet de Bruxelles présenta immédiatement (19 janvier), à la chambre des députés, un projet de loi sur la police des étrangers, et le 20 du même mois, il déposa sur le bureau du président un autre projet ayant pour objet de modifier le code pénal, et de distraire de l'ensemble une loi spéciale relative aux crimes et délits portant atteinte aux rapports internationaux. Cette loi spéciale serait votée d'urgence. En même temps des poursuites étaient intentées par le gouvernement belge contre les journaux le Drapeau et le Crocodile. Le Gouvernement français adressait à la Suisse et au cabinet piémontais des communications analogues à celles dont avaient été saisies la Belgique et la Grande-Bretagne. Etait-il vrai que les représentations adressées à cette dernière puissance fussent moins accentuées que celles que l'on avait fait entendre au sein des autres cabinets? Quoique, en Angleterre, on se plaigoît également, comme on verra plus loin, au point qu'un changement de ministère s'ensuivit, cependant les autres gouvernements, le Conseil fédéral suisse en particulier , articulèrent des observations en ce sens. Peut-être néanmoins n'étaient-elles pas fondées, attendu qu'il était assez naturel que le cabinet des Tuileries insistat auprès des pays limitrophes où, par cela même, les menées des ennemis du régime établi en France devaient présenter un danger plus voisin et dès lors plus imminent. Mais avant de poursuivre au dehors l'effet et les conséquences de l'attitude prise par le gouvernement de Napoléon III en cette occurrence spéciale, il convient de rappeler les actes et mesures adoptés à l'intérieur à la suite d'un événement d'une si grave

portée. Des arrestations eurent lieu; au premier moment elles parent être nombreuses, mais bientôt elles durent se circonscrire, et se borner aux individus présumés auteurs ou complices de l'acte effroyable du 14 janvier. On ne nommait que des étrangers. Quant aux victimes, l'Empereur ordonna une enquéto sur leur état afin de leur venir en aide; puis il alla dans les hôpitaux leur porter personnellement des consolations. Mais, comme il arrive presque sans exception en ces jours où pays et Gouvernement cherchent à découvrir les vrais coupables, une mesure rigoureuse vint atteindre deux organes de la publicité, la Revue de Paris et le Spectateur (ancienne Assemblée nationale). Le rapport annexé au décret suppressif de ces journaux et contre-sigué Billault, puisait naturellement ses motifs dans le sanglant épisode qui venait d'avoir lieu. « Il ne fallait plus tolérer, disait le Ministre, que certains journaux fussent, entre les mains de quelques meneurs, peu nombreux, mais infatigables, les instruments quotidiens du travail démagogique, les organes presque officiels de toutes leurs excitations directes ou indirectes. Il ne fallait pas non plus que, d'un autre côté, attaquant sans relâche, sous des formes habilement déguisées, la nouvelle dynastie, et la constitution que s'est donnée le pays, on s'obstinat à montrer en espérance... des prétentions tombées désormais sans retour dans le véant du passé. » M. Billault argumentait ensuite de l'exemple de l'Angleterre. Tant qu'elle avait eu à redouter pour la famille aujourd'hui régnante, les attaques et les intrigues des amis d'un prétendant, cette liberté dont elle était si fière s'était effacée derrière des rigueurs énergiques. « Votre Gouvernement, ajoutait le chef du département de l'intérieur, est aujourd'hui comme celui d'Angleterre le fut longtemps encore après Guillaume III, dans le cas évident de légitime défense. L'attentat du 14 janvier ne le prouve que trop. » Suivaient les griefs relevés contre les journaux dont la suppression était demandée : la Revue de Paris aurait cherché à se faire le centre d'une sorte d'agitation par correspondances, dont le Gouvernement venait de trouver les traces dans plusieurs départements ; elle continuait d'ailleurs avec constance son cuvre de propagande, et son dernier numéro contenait

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encore la glorification des souvenirs et des espérances de la pensée républicaine. Plusieurs fois avertie depuis deux ans, puis suspendue, elle ne pouvait désormais qu'être supprimée.

Quant au Spectateur (ancienne Assemblée nationale), il avait, au milieu des paroles d'horreur que lui inspirait l'attentat du 14 janvier, trouvé l'occasion de protester de nouveau en faveur des principes qu'il défendait, et sans tenir compte de l'histoire, oubliant l'assassinat d'Henri III, d'Henri IV et du duc de Berry, il ajoutait : « qu'autrefois ces détestables passions trouvaient un frein dans cette loi salutaire de la monarchie qui, en plaçant au-dessus de tous les changements et de toutes les ambitions le principe d'hérédité, rendait ces crimes inutiles, et leur ôtait en quelque sorte toute raison de se produire...» C'est par trop oublier, reprenait le Ministre, que l'hérédité de la couronne, dans la Famille impériale, est le principe fondamental écrit par huit millions de suffrages dans notre constitution. «Cinq fois averti, deux fois suspendu, ce journal ne pouvait plus encourir qu'une peine, la suppression. « Ces mesures de sévérité sont légitimes. Le Gouvernement d'une grande nation ne doit pas plus se laisser miner sourdement par les habiletés de la plume, qu'attaquer violemment par les brutalités sauvages des conspirations. » Ainsi concluait M. Billault.

C'est parmi ces graves préoccupations du moment que, le 18 janvier, la Session législative fut ouverte par l'Empereur. On comprend que le discours impérial devait s'en ressentir à certains degrés. Rarement, cependant, la parole de Napoléon III avait été plus ferme et plus imposante.

Après avoir constaté que depuis l'année dernière, le Gouvernement avait suivi sa marche progressive et régulière, « exempte de toute vaine ostentation, l'Empereur faisait une observation d'une haute portée : « On a souvent prétendu, disait S. M., que, pour gouverner la France, il fallait sans cesse donner comme aliment à l'esprit public quelque grand incident théâtral; je crois, au contraire, qu'il suffit de chercher exclusivement à faire le bien pour mériter la confiance du pays. » Venait l'examen de l'action du Gouvernement, dans les branches diverses de l'administration :

Agriculture. — L'exportation et la distillation des grains autorisées de nouveau dans son intérêt, et le Crédit foncier devenu plus fort par l'appui de la Banque. Les landes commençaient à se défricher.

Travaux publics : 1,330 kilomètres de chemins de fer livrés, en 1857, à la circulation ; concession de 2,600 autres kilomètres ; eréation de routes nouvelles; ouverture à la navigation, du bassin à flot de Saint-Nazaire et du canal de Caen à la mer ; achèvement des études en vue de prévenir les inondations ; amélioration des ports, entre autres, du Havre, de Marseille, de Toulon, de Bayonne; exploitation de nouvelles richesses houillères ; à Paris, inauguration du Louvre et de l'Asile de Vincendes; enfin, à Paris encore, comme à Lyon : « des quartiers ouverts, pour la première fois depuis des siècles, à l'air et à lumière ; et sur toute la France, les édifices religieux se construisant à nouveau ou se relevant de leurs ruines. »

Instruction publique. — Développement de celle que donne l'Etat à côté de l'enseignement libre, loyalement protégé. Accroissement du nombre des élèves des lycées. « L'enseignement, redevenu plus religieux et plus moral, se relève avec une tendance vers les saines humanités et les sciences utiles. » Réorganisation du collége de France; extension de l'instruction primaire.

CULTES. -« La volonté du Gouvernement, continuait le chef de l'Etat, est que le principe de la liberté des cultes soit sincèrement appliqué, sans oublier que la religion catholique est celle de la grande majorité des Français. » Constatation que cette religion n'avait jamais été ni plus respectée, ni plus libre; que les conciles provinciaux s'assemblaient sans entraves, et que les évêques jouissaient en toute plénitude de l'exercice de leur saint ministère. Luthériens et réformés, ainsi que les israélites, participaient dans une juste proportion aux subventions de l'Etat, et en étaient également protégés.

Fonctionnaires publics.- Augmentation des appointements des moins rétribués; de même, quant aux traitements des desservants, des professeurs, des instituteurs ; amélioration de l'ordinaire du soldat et augmentation de solde en faveur des officiers de grade inférieur.

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