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être alors il y en aura une qui volontiers le voudrait bien rappeler du sein de la terre noire. Espérons donc et prions qu'il puisse encore revoir le jour où les fleurs renaîtront de nouveau dans les champs et où les tourterelles se feront entendre dans la campagne. Car ce sera alors un temps joyeux pour ceux qui maintenant se plaignent et soupirent, et je chanterai avec le Psalmiste... »

Arrivé là, il ne put se souvenir de ce que chantait le Psalmiste et dut chercher sa bible dans sa malle. Mais il y avait plus de cent psaumes entre lesquels il fallait choisir, et, comme Clara appelait déjà pour le souper, il fut obligé de prendre à l'aventure le premier qui lui tomba sous la main. Et il copia les versets suivants :

« Les demeures dans le désert sont douces aussi, près des sources, et les collines autour d'elles sont joyeuses.

a Les bergeries sont pleines de brebis, et les greniers remplis de blé. Qu'on pousse donc des cris d'allégresse et qu'on se réjouisse ! »

Il vit là un tableau avantageux des plaisirs de la vie de campagne opposée à l'existence des villes.

Il musa un instant à ce qu'il pourrait bien dire encore, mais il était fatigué et il avait faim. Il ne se dissimulait pas d'ailleurs que tout ce qu'il écrirait importait peu, car Ida serait certainement perdue pour lui avant que le printemps vînt.

Il termina donc et signa : « A toi pour la vie, toujours fidèle et dévoué. » Puis il descendit dans la cuisine pour souper. La nuit était venue, et un orage se préparait. Mme Flod entra, très agitée, et s'assit devant la table, à laquelle Carlsson se trouvait seul, près d'un chandelier. Les jeunes filles allaient et venaient en silence de la table à l'âtre et paraissaient attendre quelque chose.

Carlsson va prendre ce soir un coup d'eau-devie, dit la vieille. Je vois à sa mine qu'il en a besoin.

Oui, oui, fit Carlsson, c'était en vérité un fameux ouvrage que d'embarquer tous ces bagages.

- J'espère que nous serons maintenant un peu plus tranquilles, répliqua Mme Flod, qui prit le « sablier ». — Mais cette tempête est vraiment terrible. Le vent vient de sauter à l'ouest. Dieu sait ce que les filets vont devenir cette nuit !

- Je n'y puis rien, dit Carlsson d'un ton ennuyé, et ce n'est pas moi qui changerai le temps. Je voudrais bien pourtant qu'il fût beau la semaine prochaine, car je pense prendre le grand bateau pour aller en ville et parler moi-même aux marchands de poisson.

C'est ton intention?

Oui, je trouve que nous n'avons pas un prix raisonnable de notre poisson, et je veux voir à quoi cela tient. La vieille songea un instant.

Hum ! fit-elle. Et sans doute tu feras, par la même occasion, une petite visite chez le professeur ?

Oui, si j'ai le temps, car il a oublié ici un panier à bouteilles.

C'étaient des gens bien recommandables. Carlsson veut-il boire encore un coup ?

S'il vous plaît, mère! Oui, c'étaient de bonnes gens. Je pense qu'ils reviendront l'an prochain, si j'en crois ce que m'a dit Ida.

Carlsson avait prononcé ce nom avec intention. Les yeux de la vieille étincelèrent, et ses joues rougirent comme du feu.

-Je croyais que c'était fini entre Ida et toi, dit-elle.

Non, pourquoi cela ? Il n'en est rien, fit Carlsson qui sentait le poisson mordre à l'hameçon. - Es-tu donc dans l'idée de l'épouser?

Oui, sans doute, mais il me faut d'abord trouver une autre situation.

Une contraction passa sur le visage sillonné de la vieille, et sa main maigre s'agita nerveusement comme celle d'un malade sur son lit de souffrance.

- Ainsi tu penses à nous quitter, fit-elle d'une voix étouffée et tremblante.

- Il faut bien que cela arrive un jour, répondit Carlsson. Tôt ou tard, un homme veut être son propre maître; personne n'aime se tuer de travail éternellement pour autrui.

Clara venait d'entrer avec la bouillie de froment. Carlsson sentit soudain l'envie de s'attaquer à elle.

Dites-moi, Clara, cela ne vous ennuie-t-il pas de rester ainsi dans l'obscurité tandis que tous les gens sont dehors ? Vous plairait-il que je vous tienne un peu compagnie?

Ah ! c'est bien inutile, répondit Clara. Il se fit un silence dans la cuisine. On entendait au dehors le vent faire rage dans la forêt, arrachant les feuilles des bouleaux et faisant grincer les girouettes du toit. De temps à autre, son haleine furieuse fouettait l'âtre d'un tourbillon de feu et de fumée, de telle manière que Lotte était obligée de mettre sa main devant sa bouche et ses yeux. Entre ces poussées violentes du vent on entendait distinctement la mer mugir comme un taureau contre la pointe de terre prochaine. Soudain s'éleva l'aboiement du chien de garde; puis sa voix s'éloigna, comme s'il courait au-devant de quelqu'un.

– Va voir qui cela peut être, dit la vieille à Carlsson, qui s'était levé.

Lorsque celui-ci eut franchi la porte, il se trouva enveloppé d'épaisses ténèbres : on ne pouvait à la lettre voir sa main devant ses yeux. Et le vent l'accueillit d'un tel soufflet que ses cheveux se tenaient droits sur sa têté comme des piquants de hérisson.

Il appela le chien, mais les aboiements résonnaient maintenant au loin, frétillants d'un accueil joyeux.

Quels hôtes peuvent nous venir par un temps pareil? dit-il à la vieille qui l'avait suivi et se tenait sous le porche. Il faut que j'aille y voir. Allume la lanterne, Clara, et donne-moi mon bonnet.

Il prit la lanterne et, sous l'orage, fraya son chemin à travers la campagne dans la direction d'où venait la voix du chien. Il atteignit le bouquet de sapins qui séparait la prairie du rivage. Le chien s'était tu. Entre les pins gémissants et craquants, il entendit des pas armés de clous de bottes sonner sur le rocher et les branches se briser sous leur passage.

Puis les

pas

clapotèrent dans une flaque d'eau, et une malédiction s'éleva, répondant aux caresses du chien. - Hallo! Qui va là ? cria-t-il.

Le pasteur, répondit une voix rauque. Au même instant, une pluie d'étincelles jaillit d'une pierre à feu heurtée par les bottes ferrées, et, hors des broussailles, dégringola un petit homme trapu, couvert de fourrures grossières. Une paire de petits yeux perçants, enfouis sous deux sourcils mousseux, éclairait son visage aux traits frustes et comme effrités

par

les intempéries, qu'encadraient d'incultes favoris gris.

Ce sont de vrais chemins du diable, que vous avez dans votre île ! proféra-t-il en guise de salut.

Seigneur de ma vie! Comment monsieur le pasteur est-il en route par un temps pareil? exclama Carlsson, plein de consternation à ce langage.

Mais où est la yole? s'enquit-il après réflexion.

Il n'y a pas de yole, mais un grand bateau que Robert a conduit dans le port. Tâchons avant tout de nous mettre à l'abri sous un toit. Le vent vous pénètre jusqu'aux moelles. Dépêchons-nous un peu.

Carlsson marchait devant avec la lanterne. Le pasteur venait derrière, suivi du chien qui poussait de petites pointes dans les broussailles pour fairer la piste d'un coq de bruyère, effarouché par lui tout à l'heure, et qui avait pris son vol vers les marais.

La vieille, avertie par la lueur de la lanterne, s'avança à leur rencontre, et, reconnaissant le pasteur, le salua d'une amicale bienvenue.

· Il était parti pour la ville avec son poisson, mais, surpris en route par la tempête, il avait dû fuir en hâte vers la terre.

Il se répandait en invectives et en jurons contre la malchance qui ne lui avait pas permis d'arriver à la ville en temps utile pour se débarrasser de son poisson. Car il était nécessaire d'être des premiers sur le marché, tous les diables du monde étant maintenant sur leurs jambes pour donner la chasse à chaque créature vivant dans l'eau.

La vieille voulait l'introduire dans la salle, mais il préféra la cuisine, au feu de laquelle il se pouvait mieux sécher. La lumière et la chaleur semblaient pourtant peu lui convenir, car il faisait des grimaces et clignait des yeux, comme s'il n'était pas bien éveillé. Il ôta ses bottes, et Carlsson l'aida à quitter son vieux manteau d'un gris verdâtre, doublé de peaux de mouton. Et bientôt le pasteur fut assis en veste et en chaussettes, au coin de la table sur laquelle la vieille venait de poser le café.

Il ne serait jamais venu à l'idée de qui ne connaissait pas le pasteur Nordström que cet homme de tournure si rustique pût être un guide spirituel, tant trente années de séjour parmi la rude population de ces brisants avaient changé le subtil théologien, parti d'Upsal aussitôt après son ordination.

Son revenu étroit l'avait contraint de chercher un profit supplémentaire dans la pêche et dans la culture des terres; et quand cela ne lui suffisait pas, il savait l'art d'y suppléer grâce à la bienveillance de ses paroissiens. Celle-ci s'exprimait surtout, à la vérité, par des of

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