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Un coup de cloche la fit tressaillir, ramena la détresse. Elle allait s'y abandonner lorsqu'elle vit auprès d'elle Claire qui la regardait. Le désir d'une confidence, mille fois, refoulé, revint encore, et encore fut refoulé, car Jacqueline démêlait trop l'âpre joie et l'âpre plaisir de sa cadette.

Elle n'en avait qu'un faible ressentiment. Elle gardait une affection chagrine et pardonnante, de sæur trop favorisée par la nature. Elle savait que l'autre ne lui pardonnerait jamais, et il y avait des jours où elle trouvait une manière de justice à cette jalousie. En ce même moment, elle se sentit apitoyée et tendre. Elle s'approcha gentiment de Claire.

Tu avais quelque chose à me dire ? Claire n'osa la regarder en face, - comme

comme il lui arrivait souvent depuis un mois, — et répondit :

Viendrais-tu cet après-midi chez Mme Bonnet?
Assurément non. J'y meurs à petit feu.

Tu as donc renoncé à tout? Le ton avide de la cadette poignit : Jacqueline. Elle eut soif d'être, sinon aimée, du moins soufferte en vie par celle qui était née du même père et de la même mère qu'elle. Elle sentait bien que le départ serait une espèce d'équivalent de la mort; elle prit un ton décidé pour dire : Je ne tiens

pas

du tout au monde que nous voyons, Claire... je suis très résolue à le quitter, et à n'être la femme que de quelqu'un qui se proposera de ne pas habiter Paris... je suis très résolue, dans peu de temps, à demander qu'on m'éloigne... j'ai besoin de la mer ou de la montagne; le docteur choisira.

La cadette fit un sourire incrédule. Elles se turent. Le cour de Jacqueline se contracta. Elle se sentit environnée d'un implacable assassinat mental. Il y avait comme une subtile atmosphère, plus subtile que l'éther, une atmosphère de mauvaise pensée, dont son âme « maigrie » et souffrante subissait le sinistre frôlement. Elle y perçut les milliards de meurtres qui sillonnent les cerveaux humains, les meurtres exécutés dans l'impondérable et dont les bien portants n'ont pas l'angoisse!

Et, tout à coup, se tournant vers Claire, la regardant en face avec un regard désespéré :

Ah! ma sœur... Si tu savais comme je te voudrais heureuse... Si tu savais comme je suis incapable de faire un mauvais væu contre toi !

Elle partit à pas rapides, laissant l'autre remuée, inquiète, presque regrettante, presque désireuse de refouler son souhait.

II

Gilbert reprenait doucement au piano la plainte charmante du morne :

L'herbe a pris son visage,
Le vent a pris son pas.

Christine fermait les yeux de volupté et les rouvrait pour se repaître de l'image du jeune homme. L'été se mêlait à la chanson ardente; les jeunes tilleuls embaumaient d'amour. Dans une vitre ouverte sur l'ombrage, elle s'aperçut frèle, mais désirable, et voulut être désirée. Sa voix qui tremblait un peu s'éleva, tout argentée, et finit la chanson.

Alors Gilbert se retourna.

Il la vit vêtue d'étoffes diaphanes et de cheveux brillants. Son cour était troublé

vif et chaud; toute sa jeunesse lui criait de se hâter. Il avait réussi, chaque jour davantage — avec un regret décroissant à aimer Christine. Il reposa ses yeux sur sa forme , puis il eut la honte délicieuse du désir et se détourna.

son sang

Gilbert!
Il s'approcha.

– J'ai eu peur, reprit-elle, tandis que vous étiez au milieu de votre chanson. Il me semblait que vous ne chantiez pas pour moi. Vos yeux étaient loin votre voix étrangère et je me suis mise à chanter pour vous rappeler.

Il est vrai qu'il était alors loin d'elle — perdu dans le conte vague que l'on refait jusqu'aux vieux ans. Et ce n'est pas elle qu'il y apercevait. Mais à ces mots, ce fut bien elle, si fort qu'il en devenait pâle.

Votre voix a bien été un appel, répondit-il. J'étais loin, à la vérité, mais surtout de moi-même.

Il détourna ses yeux encore; la vue de la nuque jolie les rendait troubles. Christine reconnut cette fois le désir; elle en sentit elle-même l'ardente timidité.

Je ne suis plus jamais lointaine, dit-elle... et je ne rêve jamais plus. Toute chose est morte dans le passé et dans le présent. Il n'y a que vous au monde ! Et je serais parfaitement heureuse de voir tout se confondre avec vous, si je n'avais également peur de vous ! - Peur? dit-il, en s'asseyant à ses pieds.

Toujours peur! reprit-elle avec un petit tremblement. Je sens bien que je ne suis pas pour vous ce que vous êtes pour moi... Je suis jalouse lorsque vous chantez et lorsque vous vous arrêtez sur le chemin, jalouse lorsque je vous vois monter l'avenue, jalouse encore lorsque je vous vois garder le silence, et plus jalouse que tout, lorsque le soir va tomber, lorsque le soleil est parti derrière les hêtres !

Vous savez pourtant que je vous aime! dit-il d'une voix basse et pressée.

pas triste...

Il avança les bras, la prit par la taille, pâmé au bruissement des soies, et se souleva vers le tendre visage.

Ils goûtèrent longuement le baiser elle dans l'abandon infini de son être à l'autre être lui dans la férocité de la volupté. Il s'écarta. Il regarda d'un air sauvage

elle avec une douceur profonde.

- Je n'ose plus t'approcher, dit-il.

Le tutoiement la fit défaillir. Elle lui jeta un sourire fervent, avide, soumis. Mais il ne voyait pas ce sourire. Son oil se fixait sur la terre. Sa jeunesse bruissait comme une forêt, Il était sombre et solitaire. Le désir s'agitait en lui, tel un captif furieux.

Ne sois pas triste ! fit-elle d'un ton suppliant.

Je ne suis Alors leurs regards se pénétrèrent. Il savait depuis longtemps qu'elle ne pouvait lui résister. Mais, en ce moment, ce fut comme un miracle. Toutes ses promesses intérieures s'évanouirent. La joie qu'elle ne lui eût pas encore appartenu perça ses scrupules. Il s'approcha sans une parole, il la saisit, frêle et légère comme la brise qui traversait les tilleuls, chercha dans ses yeux la complicité charmante, la reprit avec force.

Elle sortit de ses bras, tremblante, câline, tandis qu'il lui demandait pardon et s'agenouillait.

Ah! chuchota-t-elle... ne savez-vous pas que vous ne sauriez m'offenser, que je suis trop heureuse, que je voudrais avoir souffert pour vous afin de mériter ce bonheur... avoir conquis par un mérite ce que j'ai richesse devant l'amour. Cette idée le remplit d'un attendrissement aussi doux que son désir avait été sauvage.

de perdre ? Alors la voyant toute lumineuse de son désordre, et ses yeux mourant de plaisir, il songea que ce gracile être, si délicatement soumis, possédait la plus grande puissance des hommes : la richesse, et humiliait la

si peur

- Chère Christine, votre âme est agréable comme vos lèvres, et je ne suis pas digne de votre amour! Pourquoi m'avez-vous choisi parmi les autres ?

— Je ne vous ai pas choisi, mon bien-aimé, pas plus que je n'ai choisi de vivre ! Un jour, vous avez occupé mon cœur, et, depuis, je ne suis plus que la chose que vous daignerez faire de moi ! Je n'ai pas une seule fibre qui ne vous appartienne... ni une volonté qui soit contraire à la vôtre, et ni bien ni mal en dehors de votre amour. Il n'y a plus un être qui compte devant un seul de vos mouvements, personne que je n'éloigne de ma présence sur une de vos paroles !

Elle parlait dans une sorte de délire, faible et exaltée, prenant les mains de Gilbert pour y poser sa joue, cherchant avec fièvre les termes qui pourraient exprimer son désir de n'exister tout entière qu'en lui et par lui. Il y avait quelque chose de poignant dans son ardeur, l'impatience d'un mal inexorable qui ne pouvait attendre, la hâte désolée de vivre nesse sur la désuétude. La rapide volupté qui se dégageait d'elle, portée par ces paroles enivrantes, donna, du moins dans ce moment, le plein amour à Gilbert. Il la prit sur ses genoux et la parcourut de baisers où elle s'anéantissait, paupières closes, recueillant la vie, dévorant les sensations, aspirant chacune de ces brûlantes minutes comme ceux qui doivent vivre aspirent les mois et les années.

la jeu

J.-H. ROSNY,

(A suivre.)

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