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UNE PETITE PAGE D'HISTOIRE

L'ITALIE

ET L’EMPIRE D'ÉTHIOPIE

(Suite et fin)

IV

LA POLITIQUE DES RÉSULTATS,

Ménélick, reconnu comme souverain légitime par toutes les puissances de l'Éthiopie, succédait donc à l'empereur Johannès d'une façon régulière. Il se dressait, seul maintenant, devant l'Italie qui se flattait de voir en lui sa créature. Le gouvernement du Quirinal considérait l'Empereur comme son vassal, et, bien que Ménélick n'eût reconnu ces prétentions par aucun engagement valable, la presse officieuse ne se faisait point faute de préparer l'opinion à considérer le protectorat éthiopien comme un fait accompli. D'ailleurs, on était bien décidé, au delà des Alpes, à faire marcher ensemble les manœuvres diplomatiques et les opérations militaires, de manière à créer, par un procédé cher aux Anglais, une situation de fait qui donnât l'avantage aux occupants : In dubitatione melior est conditio possidentis.

Déjà, sans doute, un parti politique songeait à tirer profit de ce changement de monarque pour préparer au roi Humbert les possibilités de coiffer la couronne impériale de l'Érythrée. L'Italie rêvait de grandes colonies agricoles, et l'on considérait la dépossession de Ménélick comme une affaire de temps qui aboutirait à brève échéance. On était, en Italie, bien porté vers une aventure africaine avec l'appui de l'Angleterre, qui avait tout intérêt à recruter des alliés pour la guerre qu'elle menait contre les Derviches. Si l'on venait, par hasard, à trouver des gens malintentionnés, comme il s'en rencontre en France ou ailleurs, on leur répondrait que ce qui se passait au nord de l'Éthiopie était fait pour la plus grande gloire du christianisme contre les musulmans. En marchant d'accord avec l'Angleterre protestante, l'Italie catholique servait la cause de la civilisation.

Et elle donnait aussi satisfaction à ses rancunes. Car elle contait prendre dans l'Afrique orientale une influence telle que nous en souffririons dans notre extension coloniale. Ainsi jouirait-elle d'une revanche des mécomptes éprouvés en Tunisie et acquerrait-elle, par son union avec l'Angleterre, une importance qui ne manquerait pas de se faire sentir dans le canal de Suez. Une puissance militaire, qui se complaisait à se reconnaître de premier ordre, ne pouvait reculer devant quelques poignées de noirs commandées par un roi barbare et ami. Des bords du Pô on commença de construire des châteaux en Éthiopie et l'on songeait déjà à régler des concessions pour un pays dont les explorateurs à l'affût des terres à la mode ne se faisaient point faute de vanter la richesse et l'extraordinaire fertilité.

Nous pensons que le gouvernement italien était, dans ses éléments dirigeants, sans doute moins enthousiaste. Mais, prise en masse, l'Italie était mal informée comme toutes les nations où la presse a intérêt, à cher avec les fonds du pouvoir. L'Italie ignorait pro

mar

fondément la puissance militaire de l'empereur Ménélick. Il en était de même en France, d'ailleurs, où la Presse officieuse et même, en général, la grande Presse, traitait avec mépris les gens bien informés qui parlaient des ressources considérables de l'empereur. Des ordres venus de haut entretenaient là-dessus le silence, et l'on n'insérait point alors, non plus qu'aujourd'hui, d'ailleurs, les communiqués intéressants venus d'Éthiopie. Le gouvernement français, pour ne nommer personne, entendait découvrir l'Abyssinie à son heure et ne partager qu'avec les siens les bénéfices de sa découverte. Mais ce n'est point ici le lieu de raconter cette histoire, nous en parlerons longuement par la suite.

L'empereur Ménélick n'était point encore intronisé que le comte Antonelli venait lui proposer de signer un traité, à tous points de vue avantageux, comme on peut s'en rendre compte. Encore que la teneur de ce projet d'alliance ne fût point très habile, il s'est trouvé des gens pour en magnifier la conception. Il s'agissait de faire reconnaître comme valables toutes les spoliations de territoire qu'avait subies l'empereur Johannes, et ce fut le grand tort de Ménélick de passer condamnation sur ces faits. Il y avait plus, en adhérant aux autres clauses du traité, Ménélick se mettait absolument entre les mains des Italiens qui, dans la pratique, le séparaient du reste du monde. L'Éthiopie ne devait plus prendre communication avec l'Europe que par l'entremise de l'Italie. Et comme depuis longtemps la France, ainsi que les autres puissances, s'était engagée à ne pas entretenir de consuls non plus que d'agents officiels en Abyssinie, le confiant Ménélick se condamnait à vivre au milieu d'espions et de conseils italiens. Il faut dire qu'en toutes ces choses la coupable indifférence des gouvernements continentaux était pour encourager l'Italie, et l'on en vient à se demander si ça n'a pas été le plaisir de voir le roi Humbert s'engager dans une ruineuse aventure qui a fait prendre aux grandes puissances cette attitude expectative dont la France et la Russie viennent maintenant de s'affranchir, peut-être un peu trop vite, au gré de ceux qui sont partisans de la dignité.

Le comte Antonelli réussissait à faire signer, en mai 1889, le fameux traité d'Ucciali par l'empereur Ménélick. De grandes fêtes célébrèrent cette négociation si heureusement conduite. Des ambassades se croisèrent, et Makonen s'en fut en Italie chercher la signature du roi Humbert. Le côté plaisant ne manqua point à ces cérémonies magnifiques où un oncle du fameux ras de Harrar scandalisa la reine et les dames de la cour par un geste guerrier qui, en nos pays moins naïfs, a une plus singulière signification. On peut dire qu'alors tout était à la joie, et cette joie devint plus grande encore, si possible, quand on eut amené Makonen à consentir un emprunt de quatre millions de francs. Car on pensait bien, en Italie, que jamais le roitelet Ménélick ne pourrait rembourser une pareille somme. Et, dans ce cas, ce serait l'occupation à réelle échéance, l'occupation légale, régulière, légitime, celle que les Anglais tenaient en Égypte pour y défendre l'épargne européenne. Et le côté religieux ne faisait pas défaut dans cette question éthiopienne; on prétendait avoir gagné un des deux grands patriarches ou évêques de l'Éthiopie, et on disait que ces prélats faisaient et défaisaient les empereurs. Mais tout le monde, en Italie du moins, était d'accord pour désirer que cette paix ne durât point trop longtemps et que des incidents se produisissent où l'on pourrait profiter.

Pour les gens heureux, les circonstances naissent d'elles-mêmes. L'incident désiré se produisit presque tout de suite, le traité d'Ucciali à peine enregistré dans les chancelleries fut dénoncé par l'empereur Ménélick, et avis en fut fourni à l'Europe où la Russie et la France en donnèrent acte. Les relations furent rompues, sans déclaration de guerre, toutefois. Et, chose plus surprenante encore, l'empereur remboursa les quatre millions de l'emprunt. Les fonds éthiopiens disparurent du marché où ils n'avaient fait que passer. Voici ce qui était arrivé : En voulant jouer au plus fin, les Italiens avaient fini par considérer les Éthiopiens comme des sauvages ne connaissant pas même leur langue, et la version amhara du traité italien contenait un mot ambigu pour certains, mais qui, pour les lettres abyssins, ne pouvait prêter à mauvaise entente. Ce mot se trouvait dans la principale phrase de l'article 17 du traité d'Ucciali. Il s'agissait de faculté : l'empereur aura la faculté « de se servir des agents du gouvernement italien pour ses relations diplomatiques avec les puissances étrangères ». Le rédacteur italien avait traduit l'expression « aura la faculté : itche la tchioual » par « conviene », ce qui veut dire plutôt : devra. Cette traduction italienne vue de près sentait la perfidie. Sans avoir lu, sans doute, Machiavel, Ménélick entra en défiance et remercia ses nouveaux alliés qui quittèrent en tant que corps diplomatique d'Ankober, en criant tout le long de la route à l'ingratitude. De retour en Italie, ils durent raconter des choses terribles, car dès lors Ménélick fut journellement accusé de tous les crimes, comme jadis on avait fait pour l'empereur Johannes, dont l'austérité avait été même travestie en ivrognerie! L'Italie a été la mère de Dante : Genus irritabile vatum!

Dès lors la presse italienne, quand elle parle des choses de l'Éthiopie, semble une autre Ménippée, et rien ne manque au tableau. Si la Ligue eut ses processions, l'Italie eut ses banquets où le général Baratieri, non moins bruyant et remuant que feu le général Boulanger, menait une campagne coloniale et promettait à sa patrie une ample moisson de lauriers. M. Crispi s'en couvrait

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sa cour

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