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déjà le front et tenait suspendue au-dessus de la tête de son maître la couronne fermée de l'empire érythréen. On allait détruire Ménélick, le chasser ou le tuer, on avait le choix, et on commençait la guerre sans, du reste, avoir en rien prévenu ennemis ni voisins. On entrait dans la question de fait. On poussait à ses extrêmes conséquences la politique des résultats. On voulait prendre pour

devise : Beati possidentes, au sens le plus pharisaïque des mots.

Moins belliqueux, encore qu'il fît la guerre sans discontinuer depuis près de trente ans, Ménélick attendait les événements. Il avait d'abord demandé que l'on refît le traité et que la traduction en fût correcte, et comme on n'avait point fait droit à sa réclamation, il avait tourné son attention vers une besogne plus urgente. Une expédition contre les musulmans, que nous nommons les derviches, avait été décidée, et il mit à sa tête le ras Machacha ou Mangascia, vice-roi du Tigré. Celui-ci s'avançait avec ses troupes quand il fut brusquement attaqué, contre toute attente, par le général Baratieri, qui dispersa ces corps d'armée sans défiance et s'érigea par la suite en triomphateur, parce qu'il avait poussé une pointe jusqu'à Adoua. Puis il retourna en Italie, où il commença cette fameuse campagne de banquets, où il brilla du plus vif éclat, comme nous le verrons par la suite, surtout quand il se fut emparé de Kassala sur les derviches. Aux premières nouvelles qu'il reçut de l'agression inqualifiable dont ses troupes avaient été victimes, l'empereur Ménélick se mit en route pour le Tigré. Il était alors à guerroyer contre des Gallas. A mesure qu'il remontait vers le nord, les histoires et les rapports lui arrivaient plus précis, le doute n'était plus possible, l'Italie faisait la guerre à l'Abyssinie. Cependant les hostilités ne continuèrent point. Aussitôt qu'ils furent avisés de l'arrivée de l'empereur, les Italiens repassèrent le Mareb, rivière qui sépare les territoires italiens de ceux de l'empire. Ménélick se plaignit sans violence, et le Quirinal lui adressa des excuses et aussi des explications confuses, dont le souverain éthiopien sembla se montrer satisfait. Il ne demanda même point que les troupes italiennes évacuassent le point fortifié d'Adigra, situé sur la rive gauche, franchement abyssine, du Mareb. Et l'usurpation de 1894 se trouva confirmée en fait. C'était un premier résultat obtenu.

Dans ces pays orientaux où le temps est compté pour rien, tout se passe avec une extrême lenteur. Et de l'occupation d'Adigra, datant de 1894, à la série de catastrophes qui marquent l'année 1896, il n'arriva rien d'important. C'est au mois d'octobre 1895 que M. Crispi décida de s'emparer de l'Abyssinie, et il chargea le général Baratieri de cette tâche. Nous avons dit comment une campagne de banquets et de discours prépara l'opinion publique aux opérations qui allaient s'ouvrir, et aussi ne se chiffrer que par des défaites.

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Comme on voulait créer avant tout une situation de fait, on ne déclara nullement la guerre. On était bien décidé à considérer Ménélick comme un souverain vassal de l'Italie, comme moins encore. On le dépeignait comme un roitelet barbare, comme un chef de hordes sauvages, vivant de rapines. Et on voyait en lui un danger continuel pour la colonie naissante. C'est pourquoi, par la suite, on le traita en révolté, et on appelait couramment ses soldats des insurgés. Quant aux populations soumises à l'Italie, on entendait bien qu'elles prissent le parti de la métropole et on les

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terrorisa par des exécutions sanglantes. Les chefs de corps italiens inaugurèrent dans l'Érythrée un système de guerre qui, on doit le dire en toute justice, est à la honte des pays civilisés, et dans cette guerre, ce furent les Européens qui se conduisirent comme des barbares. Nous avons dit ici même la façon dont les généraux italiens agirent, quelles furent leurs proclamations, et comment y répondit l'empereur (1). Nous n'y reviendrons point, non plus que sur les ressources militaires de Ménélick qui apparurent alors ce qu'elles étaient, c'està-dire formidables. Le général Baratieri sembla les ignorer toujours. Fier de voir le ras Machacha, obéissant aux ordres précis de Ménélick, laisser ses troupes passer le Mareb sans prendre contact avec elles, il se crut un autre Alexandre passant le Granique et chassant devant lui des cohues de barbares terrifiés. A Débraïlat, un engagement sans importance se produit sans pertes dépassant vingt hommes de part et d'autre. Mais le général italien se considère comme vainqueur, parce que le ras continue de reculer jusqu'à Antalo où il prend son logement, tandis que les Italiens s'établissent fortement à Mékellé et que M. Crispi décrète la victoire.

La réponse fut le désastre épouvantable d'AmbaAlaghi infligé aux Italiens, à cent cinquante kilomètres du Mareb, au mois de décembre 1895. Jusqu'au fond, ils étaient entrés dans la nasse qui s'était refermée sur eux. Les gens connaissant les affaires d'Abyssinie purent alors prédire la catastrophe finale (2). Les Abyssins entendaient combattre sur leur terrain, et ils y avaient mené leurs ennemis arrivés contre la foi des traités, à trente-cinq lieues et plus des limites qu'ils s'étaient engagés à ne point dépasser. M. Crispi opposa de

(1) Voir la Revue hebdomadaire du 7 mars 1896. (2) Ibid:

belles paroles à la mauvaise fortune. Il fit insinuer que les troupes italiennes avaient été attirées dans un piège sous couleur de pourparlers et de traîtresses paroles de paix. Sur les points précis, il demeura vague et aussi disposé à abandonner, au besoin, son malencontreux collaborateur. Il sembla ne point attacher d'importance à la solennelle protestation que Ménélick avait adressée à ses vassaux réunis en armes à Boroméda, et où il leur déclarait qu'il n'abandonnerait point à des étrangers parjures un pouce du sol de l'empire où ses ancêtres avaient régné pendant trente siècles. M. Crispi demanda des crédits extraordinaires et de nouvelles troupes. On lui accorda tout, car le parlement italien était convaincu que son armée était invincible et que, s'il s'était produit un accident, la cause en était à la trop forte proportion d'éléments indigènes dans les bataillons italiens. Puis comme il fallait s'en prendre à quelqu'un du désastre, on accusa la France de fournir des fusils Lebel à l'empereur Ménélick.

A défaut d'autres qualités, nous montrâmes en ces affaires obscures la plus grande prudence. Et nous ne donnâmes aucune preuve officielle de sympathie au monarque ami de la France qui défendait son sol contre des envahisseurs agissant contre tout principe de droit politique et ne respectant pas davantage le droit des gens. Les Italiens se vengèrent en massacrant et en brûlant comme une troupe de mercenaires du seizième siècle. Mais ils ne purent longtemps continuer ces déprédations, non plus que leurs exécutions de prisonniers; au commencement de 1896, ils étaient entourés, détruits, faits prisonniers à Adoua. L'Éthiopie avait bien donné son coup de filet, il n'échappa presque personne. Le général Baratieri put cependant battre en retraite avec des débris, il entraînait dans sa mauvaise fortune le ministère Crispi. Il avait perdu l'armée italienne, toute l'artillerie, et cela sans avoir même pu éviter

l'évacuation de Mékellé. C'était la ruine, l'effondrement, le désastre.

On ne saurait demander aux foules d'être justes, car elles vivent essentiellement dans le présent et ne possèdent point la faculté de s'abstraire. Ce fut dans toute l'Italie un cri de colère, le trône de la maison de Savoie parut un instant ébranlé. C'était cette fois le peuple qui demandait à Varus de lui rendre ses légions. Avant de recevoir les renseignements exacts — s'il en existe

on crie dans ce cas à la trahison. Le général Trochu comme Jules Ferry ont connu ces déboires. On goûte peu, au pouvoir, les généraux et les ministres malheureux. Pendant une semaine, l'Italie vécut dans une fièvre d'affolement, on craignait tout, voire une catastrophe financière. En France, la presse commença de s'intéresser à Ménélick, on le découvrit, on écrivit sa biographie, son éloge, on se rappela que son grandpère avait été notre grand ami. Et on blâma l'Italie d'autant plus que, dès lors, il n'y avait plus à hésiter. On savait de quel côté penchait le plateau de la balance, et l'on osa parler dans les journaux d'Obock, de Djibouti et aussi de M. Lagarde, qui, comme Panurge, la tempête passée, fit le gai compagnon. Il se prépara même à profiter merveilleusement de cette Abyssinie dont depuis quelque dix ans il s'est constitué le portier, mais non comme les princes de Savoie qui gardaient jadis les Alpes. Nous y reviendrons par la suite. Le parti des « chauvins » ne fut pas généreux envers les vaincus. A notre sens, l'Italie méritait d'être plainte en tant que nation, comme victime de la mégalomanie de M. Crispi.

Quant au général Baratieri, pour employer une expression familière, son cas était clair. Il fallait une victime expiatoire à la patrie trahie -- en langage moderne et populaire, c'est là le synonyme de vaincue. Le conseil de guerre l'attendait, et il était à croire que le général n'y produirait pas le télégramme où M. Crispi

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