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lui intimait l'ordre de livrer bataille coûte que coûte, histoire de frapper un grand coup. D'autant que M. Crispi défendait avec violence sa politique devant le Parlement italien, traînait dans la boue M. di Rudini et les promoteurs de la paix, et affirmait « hautement que la Chambre repousserait la paix déshonorante et renverserait le cabinet ». Le ministère nouveau se trouvait donc engagé dans un dilemme, et la Chambre avec lui : il fallait, ou faire immédiatement la paix, ou organiser une grande expédition. Mais, dans le premier cas, l'humiliation était majeure, d'autant qu'on avait marché sans déclarer la guerre, et dans le second une dépense d'un milliard au moins apparaissait nécessaire. Il y avait plus, on annonçait alors de graves événements en Europe, et les gens avisés disaient que s'embarquer dans une continuation de guerre africaine était aussi terrible que de mettre tout son argent sur une carte. Un grand courant d'opinion portait vers la paix, у était décidé au 14 mars ; on ne devait y venir qu'à

y la fin de juin. Mais, dès le mois de mars, un officier italien, le major Salsa, était parvenu jusqu'à l'empereur Ménélick et avait entamé des pourparlers. On se montrait surtout soucieux des prisonniers italiens dont on comptait près de quatre mille. Le sort de ces malheureux intéressait toute l'Europe, et c'était justice. Innocentes victimes de cette guerre insensée, les fils de l'Italie vivaient parqués comme des moutons dans des enclos, sans vêtements pour la plupart, et avec une nourriture insuffisante. Non que les Abyssins les traitassent avec inhumanité, mais durs aux autres comme à eux-mêmes, ces hommes de l'Éthiopie pensaient qu'un Européen peut endurer tout comme eux un régime de privations qui tuerait rapidement un blanc. L'empereur Ménélick fit le possible pour aider ces misérables. D'ailleurs les secours commençaient à leur venir de toutes parts, des caravanes s'organisaient

on

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pour leur faire parvenir des conserves, de la farine, des habits, des médicaments, et des médecins se joignirent à ces expéditions.

Les Italiens reconnurent mal, au début, de pareils bienfaits. Ils ne voulaient point laisser passer les médecins et leurs aides qui, portant à leur brassard la croix rouge de Genève, avaient pourtant le droit de passer à travers les lignes ennemies. Ce sera la honte des généraux italiens d'avoir, au courant de cette guerre d'Éthiopie où la fortune a si cruellement abattu leur orgueil, empêché les médecins et chirurgiens de toute nation de passer en Abyssinie pour donner leurs soins aux blessés des deux partis. Au reste, on peut dire que la plupart ont suivi l'exemple du général Géné dont la dureté sera, par la suite, justement flétrie par l'his'toire : ils ne faisaient point de prisonniers. La conduite humaine des Abyssins est, dans ces circonstances, la plus belle réponse adressée à ces gens de guerre plus âpres et plus féroces que ces Allemands qui jadis pillèrent Rome avec les Espagnols de Charles-Quint. Les Italiens nous ont ramenés au temps de ce qu'ils ont jadis nommé eux-mêmes : la mauvaise guerre.

Nous ne citerons, entre mille, qu'un document. C'est la proclamation du général Baldissera, successeur de Baratieri dans le commandement suprême de l'Érythrée après la disgrâce de celui-ci. Le journal le Temps en a donné la traduction le 13 mai 1896. Elle est adressée aux gens du Tigré, habitants des territoires violemment annexés par l'Italie.

« Moi, général Baldissera, grand officier d'État, gouverneur de l'Érythrée, au peuple de l'Agamé et du Tigré.

« Écoutez mes paroles; je suis venu pour prendre les prisonniers et faire la paix. Si Mangacha ne me rend pas les prisonniers, je suis obligé de faire la guerre et détruire le pays. i « Le gouvernement vous dit : Apportez-moi les pri

sonniers, retournez à vos maisons, cultivez vos champs, parce qu'il en est temps maintenant, les pluies vont commencer.

« Je ne veux pas d'armes, je veux mes soldats. Quiconque

tirera sur les Italiens aura sa maison et tout son bien brûlés, et mourra de faim.

« Je veux les prisonniers dans trois jours : ne les ayant pas, je continuerai la guerre et commencerai l'œuvre d'extermination dans tout l'Agamé. »

Cependant les partisans de la guerre ne perdaient point courage. Ils tiraient vers une alliance avec l'Angleterre, en appuyant sur les intérêts communs d'une expédition au Soudan pour dégager Kassala investie par les derviches. Ils espéraient aussi que le gouvernement britannique leur permettrait de débarquer des troupes à Zeilah, près de Djibouti, et de gagner par cette voie le Harrar. S'ils pouvaient faire passer des troupes au Harrar, les Italiens prenaient du coup un grand avantage, car ils attaquaient l'empire éthiopien à revers. On prétend que cette combinaison fut longuement discutée. Nous ne le croyons pas. Si l'Angleterre eût ainsi détruit la neutralité de son territoire, c'eût été un casus belli sans remède, et nous ne pouvions pas reculer. Déjà, une année auparavant, on avait fait courir le bruit que l'Italie et l'Angleterre, unies par un traité en forme, s'étaient partagé les territoires des Somalis et des Danikils, de telle sorte que nous étions complètement, en nos établissements de la baie de Tadjourah, séparés du reste de l'Afrique, notamment de l'Éthiopie, où nous avons des intérêts très graves à défendre, comme nous l'avons jadis expliqué ici même.

Les Anglais, qui étaient en train de mettre la main sur l'Égypte de la façon audacieuse et vraiment admirable que l'on connaît, n'étaient que peu disposés à se créer des complications par ailleurs. Ils restèrent vagues sur la question du Soudan et des deryiches, bien décidés, quant au présent, à ne point s'embarquer dans cette question d'Abyssinie qui menace, si elle continue à progresser comme elle le fait, de devenir une pierre d'achoppement, tout comme la question d'Orient, pour la diplomatie européenne. C'est alors qu'apparut la Russie, amenée, par l'instigation de la France, à favoriser un rapprochement entre Ménélick et les Italiens. Du moment qu'il était vainqueur et que les Italiens renonçaient à continuer la guerre, l'empereur d'Éthiopie comptait en Europe de nombreux amis. La France, pour un peu, se serait même compromise. On préféra, à Paris, faire régler les affaires à Saint-Pétersbourg, où se rendirent les agents politiques qui portaient entre leurs mains les destinées de l'empire d'Éthiopie, destinées qui se suffisaient à elles-mêmes. L'empereur Ménélick est trop fin, pensons-nous, pour ne pas avoir ri de ces comédies : « C'est là, aurait-on dit anciennement, de la moutarde après le rôti. » Mais une ambition tient ce monarque victorieux et puissant; sûr de pouvoir résister à n'importe quelle invasion européenne, il désire faire partie du concert européen et être reconnu par les grandes puissances. C'est une ambition louable, mais dont l'opportunité est contestable. L'empereur oublie un peu trop que, dans nos sociétés modernes, les nouveaux arrivés payent leur bienvenue et que les cadeaux sont chers. Nous avons donné de

par

ailleurs un portrait de l'empereur, nous ne reviendrons pas sur sa valeur morale qui est grande (1).

Tandis qu'en Italie le ministère di Rudini préparait l'opinion publique à l'idée de la paix, les Abyssins tenaient assiégée la garnison d'Adigra, réduite à une telle famine qu'elle se nourrissait d'avoine bouillie. Le major Salsa parlementait toujours avec l'empereur qui lui faisait gracieusement passer ses troupes en revue, et le

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(1) Voir la Revue de Paris du 15 juin 1896.

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général Baldissera terrorisait le pays où il était encore maître par des exécutions inutiles. Dans la presse italienne même, on le traitait journellement d'homme sanguinaire. Tout cela ne valait rien contre les faits accomplis et n'était point fait pour diminuer les exigences de Ménélick. Si légitimes qu'elles fussent, elles apparaissaient formidables, et l'Italie ne pouvait se faire à l'idée d'abandonner, ce qui n'était que rendre, les territoires usurpés, de payer une indemnité et de renoncer à toute extension pour l'avenir. Tandis que le gouver

. nement italien tergiversait, ne paraissant désireux que de gagner du temps, la garnison d'Adigra en était réduite à capituler. De quelque nom que l'on ait voulu appeler ce fait, de quelques précautions qu'on eût pris soin de l'entourer, c'était encore un échec. Et l'on en était réduit à cacher aussi sous une fausse appellation le premier quartier d'indemnité versé à l'Abyssinie. On racontait que les sommes touchées à Aden par les délégués de l'Éthiopie représentaient un compte particulier que certaines banques de la Péninsule avaient ouvert à Makonen.

Le reste ne vaut pas la peine d'être raconté. On sait que le ministère dut accepter les conditions de l'empereur et conclure la paix, tandis qu'entre les parties voltigeait tout l'essaim des mouches du coche diplomatique. Chacun prétendait tirer plume ou aile dans le conflit. Des missions sans nombre se formaient, et médicales et militaires, prêtes à envahir pacifiquement l'empire éthiopien qui ne demandait pas tant d'instructeurs ni d'ambulanciers. On a même dit que les chefs de guerre d'Abyssinie avaient montré peu d'empressement à recevoir ces officiers étrangers qui arrivaient après la bataille. Ils trouvaient, et non point sans quelque raison, qu'ayant vaincu sans l'aide d'autrui, ils n'avaient pas besoin d'apprendre à vaincre, et qu'ils ne tenaient à partager leur autorité avec personne. C'est

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