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les épaules. La bronchite chronique flottait, menaçante, dans la salle à manger, où, cinq ou six fois l'an, M. le conseiller Lescuyer, veuf et ne pouvant recevoir de dames, offrait à ses collègues de la Cour des dîners servis chauds par la cuisinière, mais immédiatement glacés par l'accueil de banquise et la conversation polaire du maître de la maison; et, dans le salon, où vous guettait derrière la porte une mortelle fluxion de poitrine, les portraits des Lescuyer ancestraux, tous robins depuis plus d'un siècle et très férocement représentés en robe et en perruque, vous lançaient tout de suite un regard noir du fond de leurs cadres ovales, comme s'ils allaient procéder à votre interrogatoire et vous demander de prime abord : « Accusé, vos nom et prénoms ? »

Cependant, si, misérable plaideur, vous montiez au premier étage et pénétriez dans le cabinet de M. Lescuyer, brr! la sensation était encore plus sinistre. Rien que des corps de bibliothèque, bondés de livres de droit, depuis les recueils in-folio de « coutumes » moyenâgeuses sous leurs reliures flétries, jusqu'à l'interminable bulletin des lois habillé de chagrin noir à pièce rouge. Cette cohue de volumes, ce fatras de jurisprudence et de procédure, vous rappelaient immédiatement combien le droit et l'équité sont choses différentes, et quel mal, à peu près inutile, d'ailleurs, les hommes s'étaient donné, depuis l'origine des sociétés, pour combattre, avec des règles écrites, le fond de barbarie de leur nature. Vous vous mettiez à songer que les vieux bouquins dédorés, où étaient décrits des supplices surannés et des tortures abolies, n'étaient

pas, après tout, beaucoup plus injustes et stupides que les codes modernes, qui, pour un procés de quatre sous, accablent le malheureux justiciable d'une trombe de frais, d'un cyclone de papier timbré, de nature à lui faire regretter la justice à coups de bâton des cadis

orientaux; et, eussiez-vous eu cent fois raison, votre affaire eût-elle été limpide comme l'eau des sources, vous commenciez à trembler devant cet amas de paperasses, persuadé d'avance qu'on y trouverait aisément, en fouillant un peu, mille raisons pour une de vous donner tort, et que rien n'était plus facile, avec un peu de patience, que d'y découvrir les éléments de votre ruine et de votre déshonneur.

C'était dans ce cabinet, parmi tous les témoignages imprimés de l'impuissance des humains à se mettre d'accord sur les questions les plus simples, que se tenait habituellement M. le conseiller Lescuyer, assis à son bureau, assez beau meuble du dix-huitième siècle, orné de cuivres ciselés, devant un encombrement formidable de dossiers. Ce magistrat exact, intègre, laborieux, mais borné d'esprit et sec de cæur, un peu abruti, du reste, par le métier, et dégénéré, à la longue, en vieille machine à considérants, venait d'atteindre, en 1866, au moment où commence ce récit, sa cinquantième année. Dévot, pratiquant et signalé au garde des sceaux comme clérical enragé et suspect de légitimisme, M. Lescuyer n'avait obtenu, pendant sa carrière déjà longue, qu'un lent et pénible avancement, et le ruban de la Légion d'honneur n'ornait même pas la redingote râpée et blanche aux coutures qu'il boutonnait sur sa maigreur et que, selon les habitudes parcimonieuses des provinciaux et leur manque d'amour-propre en fait de toilette, il faisait très bien durer cinq ou six ans. La seule parure à laquelle M. le conseiller attachait de l'importance était sa monumentale cravate blanche, qui semblait taillée dans un bloc de neige vierge et d'où émergeait, au bout d'un cou de vautour, une tête sèche et sanguine, très embroussaillée de cheveux, de favoris et de sourcils grisonnants. Cette figure en lame de couteau, avec ses yeux de haine et son rictus maussade à dents jaunes, était rendue plus désagréable encore par cette exagération du système pileux ; car du nez et des oreilles de M. Lescuyer s'échappaient ces touffes de poil noir, où le préjugé populaire veut découvrir la preuve d'un tempérament vigoureux et l'indice de la longévité. Tout, dans cette physionomie tyrannique, exprimait la dureté, l'orgueil, l'entêtement. Elle avait même quelque chose d'impitoyable ; et rien n'était plus naturel que de s'imaginer M. Lescuyer coiffé du chapeau à plumes tricolores et présidant le Tribunal révolutionnaire , ou bien encore impassible et raide sous un froc sombre, et assistant avec une tranquillité parfaite à quelque torture abominable, parmi la lueur pourpre des torches, dans un cachot de la très sainte Inquisition.

Le jeune Chrétien Lescuyer, qui venait de soutenir, d'une façon très brillante, devant la Faculté de Caen, sa thèse de licencié en droit, était donc né et avait grandi dans cette maison morose, auprès de ce père silencieux et farouche, qui ne lui inspirait qu'une respectueuse terreur. A vingt-deux ans, il n'avait pas un seul souvenir un peu doux. Excepté sa vieille bonne,

autrefois, avant l'emprisonnement au lycée, excepté cette pauvre Phrasie, bègue et presque idiote, mais qui l'appelait « mon fi» et l'embrassait en riant de plaisir, il sentait bien que personne ne l'avait aimé. Sa mère ? Elle était morte d'une fièvre de lait, quelques jours après l'avoir mis au monde. On n'avait même pas son portrait dans la maison. Son père ? Ah ! parfois, le jeune homme s'accusait de manquer de cæur, d'être un fils ingrat et mauvais. Hélas ! il n'avait jamais paru devant le glacial M. Lescuyer sans un vague sentiment de peur, un instinctif mouvement de recul. Son excuse, c'était l'éducation qu'il avait subie, toute de rigueur, de discipline, sans un instant de confiance et d'abandon. Dans ses plus lointains souvenirs d'enfance,

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toujours il entendait la voix grondeuse et il revoyait les gros yeux de son père. Ah! on les lui avait imposés de bonne heure, la tenue et le silence à table. Il ne se rappelait pas avoir grimpé sur les genoux paternels; et, tout petit garçon encore, quand, avant de s'aller coucher, il venait souhaiter la bonne nuit à son père, celui-ci ne lui campait sur le front qu'un baiser rapide, à peu près comme si M. le conseiller chose invraisemblable! – eût joué aux jeux innocents et eût été condamné, pour reprendre son gage, à baiser le globe de la lampe ou la pomme de l'escalier. Du reste, aussitôt après la première communion, ces rares caresses étaient elles-mêmes supprimées. Supprimé aussi, le tutoiement puéril. Chez les gens bien élevés, on doit dire « vous » à ses parents. Puis au collège, tout de suite ! On ne saurait commencer trop tôt ses études. Chrétien en avait fait d'excellentes; mais, à chacun de ses succès d'écolier, il n'avait obtenu qu'un : « C'est bien » tout sec, qu'un froid compliment de pédagogue. Non ! il ne voulait pas être injuste. Raidi dans sa cravate et dans sa dignité, M. Lescuyer avait fait si souvent l'éloge, devant Chrétien, de la société romaine, du paterfamilias antique, de l'autorité du chef de famille, et tonné contre la perte du respect, les dangereuses familiarités, le relâchement des mœurs modernes. Peut-être aimait-il son fils, à sa manière ? En tout cas, jamais le jeune homme ne pourrait lui résister, lui désobéir. Il était bien trop rempli de crainte pour cela. Mais comme un peu de tendresse eût mieux valu!

Naturellement timide et peu expansif, dressé dès l'enfance à se tenir sur la réserve, Chrétien Lescuyer n'avait même pas contracté, pendant son séjour au collège, une de ces amitiés si absolues, si désintéressées, si généreuses, qui sont le charme et l'honneur de la jeunesse. Pourtant il y avait eu le petit Parisien, le boursier François Donadieu, orphelin de père et de

mère, fils d'un pauvre capitaine sorti du rang et tué à Solférino, vers qui Chrétien, son camarade de classe jusqu'en troisième, s'était senti attiré par une violente sympathie. Oui, l'écolier irréprochable, le fort en thème toujours honoré d'une place au banc d'honneur et d'un couvert au banquet de la Saint-Charlemagne, le lauréat accolé et congratulé tous les ans par M. le Préfet en habit d'argent, sur l'estrade officielle, dans le tapage des bravos et du pas redoublé vomi par les cuivres de la garnison, oui, le sage et correct Chrétien avait eu tout de suite un goût pervers pour le condisciple qui offrait un parfait contraste avec lui. Tout lui plaisait dans ce François Donadieu, dans ce mauvais élève, dans ce gamin de Paris, intelligent, paresseux et rebelle, toujours les poches pleines de fusains et de crayons, n'ayant de succès qu'au cours de dessin, « répondant » aux professeurs, faisant circuler leurs caricatures, et qui, sous une continuelle fusillade de pensums et de privations de sortie, redressait insolemment sa tête rousse et frisée, avec l'air d'un héroïque insurgé bravant la mitraille sur une barricade. Le bon sujet, le lycéen soumis, admirait, sans oser se l'avouer à lui-même, le tapageur et le révolté. Il se rapprocha du Parisien, fit des avances, auxquelles l'autre répondit volontiers, car il était affectueux et cordial. Ils devinrent même copains, se promenèrent en causant ensemble pendant les récréations, sous le regard surpris et mécontent des maîtres d'étude. Incapable d'un bas sentiment, d'un mouvement d'envie, le « cancre » menacé sans cesse d'expulsion était naïvement fier de sa camaraderie avec le premier de la classe. Mais, lorsque Chrétien, doucement, avec délicatesse, essaya de lui donner quelques conseils, de lui faire accepter la règle commune, François résista, fit des aveux tout crus. Le latin l'assommait, l'encre lui puait au nez. Il ne vivait que par les yeux, n'était heureux que le

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