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crayon à la main. Mais il en avait assez déjà, des plâtres et des bosses. Il sentait bien qu'il pourrait travailler d'après le modèle vivant. Oui, il voulait être artiste, sculpter ou peindre. Sculpter plutôt, reproduire des formes. Et il s'accusait de perdre son temps, de manquer de courage.

Tiens ! disait-il parfois, avec un reste de grasseyement faubourien, je devrais ficher le camp, m'enfuir de ce bagne, aller à Paris, me mettre chez un maître, fallût-il balayer l'atelier et cirer les bottes !...

Mais quoi ? Il était un orphelin sans le sou. Sans doute, il avait bien encore la sœur aînée de son père, une vieille fille qui tenait un petit cabinet de lecture dans la rue Saint-Jacques. C'était chez elle qu'il passait ses vacances. Oh! pas brillamment. Il buvait là de la boisson faite avec des raisins secs et il couchait dans une soupente. La bonne femme l'aimait; elle ne le laisserait pas sur le pavé, bien sûr. Mais quand il lui parlait, dans ses lettres, de son dégoût du collège, de son désir d'apprendre à sculpter, la tante prenait peur, le suppliait de patienter encore, de continuer ses études. Ah! s'il n'avait pas craint de faire trop de peine à la pauvre vieille fille !... Il enrageait. Pas même moyen

de

se procurer un peu de terre glaise! Le docile et mélancolique Chrétien ne roulait pas en lui-même de telles tempêtes. Pour lui, l'avenir était tout tracé, comme une route en plaine. Il ferait son droit, son stage d'avocat; puis, comme ses aïeux, il porterait la toque galonnée et la robe à patte d'hermine. Son père en avait ainsi décidé et le lui avait dit cent fois, depuis qu'il avait l'âge de raison. Il voulait bien, il consentait. C'était tout naturel. Cependant, il se sentait comme pénétré d'un vague respect devant son camarade, devant cet enfant de quatorze ans, qui lui confiait, avec une énergie toute plébéienne, les tortures d'une vocation contrariée.

Mais, brusquement, l'amitié des deux jeunes gens était interrompue. Compromis dans une émeute de collégiens, dans un tapage nocturne au dortoir, d'où le pion sortait avec un cil poché, François Donadieu, le boursier, qui n'était pourtant pas le plus coupable, était mis à la porte du lycée. Il retournait à Paris, ne donnait plus de ses nouvelles; et, dans l'esprit de Chrétien, le souvenir s'effaçait peu à peu de ce camarade préféré, de ce petit Parisien au franc regard, qui laissait, après chaque repas, sur la toile cirée du réfectoire, des oiseaux sculptés en mie de pain.

Très solitaire, très replié sur lui-même, après de longues, lentes, lourdes et fastidieuses années passées dans l'ennui du collège et dans l'ennui de la maison paternelle, Chrétien atteignit enfin l'âge d'homme. Pendant ses études de droit, il eut sans doute un peu plus de liberté, mais qu'en aurait-il fait ? Bien que pourvu d'une très large aisance, M. le conseiller Lescuyer estimait que cinq francs par semaine constituaient une bourse de plaisir très suffisante pour un grand garçon à qui cependant le poil follet poussait déjà. Chrétien, entraîné par des étudiants dans deux ou trois parties de débauche provinciale, qui l'écourèrent, et ayant dû avouer à son père une dette de quelques louis, fut semoncé par l'avare et rigoureux magistrat comme s'il se fût agi d'un vol avec effraction et escalade, la nuit, dans une maison habitée. Profondément humilié, Chrétien évita toutes les occasions de dépense, se tint à l'écart de ses camarades, et, pour vaincre les troubles de la puberté, s'abîma dans le travail. Ses moins mauvaises heures étaient celles qu'il tuait dans d'énormes promenades, tout seul et l'âme rongée de rêverie. Car il avait pris en horreur le logis de famille, le rhumatismal et lugubre hôtel de la rue des Carmes. Pour lui, les mascarons de la façade, verdis par l'humidité, exagéraient leur grimace inhospitalière ; le puits sinistre, dans un angle de la cour, semblait offrir son eau pour s'y noyer et sa corde pour s'y pendre; et, lorsque, dans la salle à manger catarrhale, assis au bas bout de la table, Chrétien assistait à l'un de ces dîners où la cravate de neige de son père luttait d'éclatante et frigide blancheur avec une douzaine d'autres cravates aussi glaciales, le malheureux jeune homme, éperdu de tristesse, se demandait avec épouvante s'il était condamné pour toujours à une pareille existence et se sentait monter à la gorge un sanglot de désespoir.

Tous les quinze jours, le dimanche, dans l'aprèsmidi, M. Lescuyer faisait avec son fils une visite à Mme Léger-Taburet, dans la belle maison de la rue des Chanoines, dont elle était propriétaire. Cette dame était la veuve d'un juge, avec qui M. Lescuyer avait fait son droit et même commis quelques farces d'étudiant; car, avant de se figer définitivement, comme un mammouth antédiluvien, dans le glacier de sa cravate blanche, le conseiller avait eu une espèce de jeunesse et, tout comme un autre, avait battu les rues de Caen à des heures indues, pour attacher des casseroles à la queue des chiens errants et maçonner des boutons de sonnettes. Mais tout cela était très lointain et très oublié. Certaines gens sont jeunes à la façon dont un petit enfant a la rougeole ou la scarlatine. C'est une courte maladie dont on ne se souvient plus dès qu'on en est guéri. Chez les deux amis, la vingtième année n'avait été qu'une fièvre passagère, une éruption insignifiante. Tout de suite, ils s'étaient rangés, mariés; et même M. Léger-Taburet, naguère le plus tapageur, avait sagement épousé une demoiselle beaucoup plus âgée que lui, mais possédant une grosse fortune. Après avoir, pendant vingt-cinq ans, lutté sans succès contre l'invincible sommeil de l'audience, le juge était mort subitement, vers la cinquantaine,

en

sans laisser de postérité ; et sa veuve, maintenant une vieille femme, vivait seule avec sa toute jeune petitenièce, Mlle Camille Letourneur, qui devait hériter d'elle et devenir ainsi un des plus beaux partis du Calvados.

Bien que l'économie, même sordide, soit généralement considérée, en Normandie, comme la première des vertus, Mme Léger-Taburet était tympanisée, dans la société caennaise, pour son admirable ladrerie. On citait d'elle des traits dignes de Molière, et, depuis de longues années, les anecdotes ne vieillissent

pas province, on riait aux larmes, quand le nom de Mme Léger-Taburet était prononcé dans les conversations, et l'on rappelait la célèbre a histoire du raisin ».

Ce raisin de l'excellent chasselas était le seul peut-être, dans tout le département, qui parvînt à maturité, grâce à la situation exceptionnellement favorable du jardin de Mme Léger-Taburet, où la treille était exposée en plein midi, à l'abri du vent. La veuve était très fière de cette particularité, et quand septembre commençait à dorer les grappes, elle ne manquait pas de demander à chaque visiteuse qui se présentait chez elle, le dimanche, après vêpres :

Madame, avez-vous du raisin mûr dans votre jardin ?

Non, madame, lui répondait-on invariablement. Alors, le maigre visage de l'avare, si jaune sous son « tour » de cheveux couleur de suie, s'éclairait d'un affreux sourire, et elle s'écriait toujours, d'un ton d'aigre triomphe :

Eh bien, moi, j'en ai ! Mais jamais, au grand jamais, elle n'avait offert à personne un peu de ce raisin, qui, récolté avec amour et suspendu dans des sacs de gros tulle aux solives du grenier, constituait tout le dessert des repas jusqu'à Pâques.

Un jour pourtant, - jour mémorable ! comme la célèbre treille de la rue des Chanoines promettait, cet automne-là, une récolte exceptionnellement abondante et belle, la veuve sembla se départir de sa pingrerie accoutumée. Recevant la visite de « ces demoiselles Gentilhomme », deux vieilles sæurs très dévotes et condamnées au célibat, malgré leur honnête patrimoine, pour cause de laideur rédhibitoire, Mme Léger-Taburet leur adressa la question ordinaire :

Mesdemoiselles, avez-vous du raisin mûr dans votre jardin ? A quoi ces « demoiselles » répondirent, selon l'usage:

Non, madame.

Eh bien, moi, j'en ai, reprit traditionnellement Mme Léger-Taburet. Mais, aussitôt, elle ajouta cette phrase absolument inattendue : Voulez-vous en goûter ?

Le confesseur de ces « demoiselles » leur aurait ordonné, comme pénitence, de faire gras le vendredi saint, qu'elles n'auraient pas été plus stupéfaites. Elles s'écrièrent toutes les deux en même temps :

-Comment donc, chère madame ?... Si nous voulons goûter de votre chasselas?... Mais avec le plus grand plaisir.

Alors Mme Léger-Taburet se leva, disparut pendant quelques minutes dans son jardin, qu'on apercevait doré au soleil d'octobre, par la porte ouverte du salon, revint avec solennité et présenta, dans le creux de sa main, à « ces demoiselles Gentilhomme )...

deux grains de raisin!

C'était chez cette harpagonne que M. le conseiller Lescuyer menait son fils tous les quinze jours. Le triste jeune homme acceptait patiemment cette corvée, comme tous les autres ennuis de sa vie. Depuis l'âge de son premier pantalon, il avait vu passer du vert moisi au jaune pisseux le velours d'Utrecht des vieux

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