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LE PONT ROYAL EN 1800, DAR L. BOILLY.

Peinture sur verre (Musée Carnavalel). Le pont Royal, dont les dessins sont de Mansart, et dont l'exécution est due au dominicain François Romain, fut substitué au pont

Barbier ou Sainte-Anne (dalant de 164?) et appelé aussi pont Rouge. Celui-ci était jadis en bois. Il avait remplacé le Bac existant vis-à-vis de la rue qui prit ce nom. Le pont Rouge fut emporté par les eaux le 20 février 1684. Les fondations du pont Royal actuel furent jetées le 25 octobre 1684. Louvois élait alors surinlendant des bâtiments. Ce pont fut restauré en 1800-1801.

LES ÉCHOS DE PARIS

Le mariage de Murat.

(20 janvier)

M

CRAT avait été envoyé à Paris et chargé de

présenter au Directoire les premiers dra

peaux pris par l'armée française en Italie, au combat de Dego et à la bataille de Mondovi. Ce fut dans ce voyage qu'il fit la connaissance de Mme Tallien et de la femme de son général; mais déjà il connaissait la jolie Caroline Bonaparte qu'il avait vue à Rome chez son frère Joseph, lorsque celui-ci y remplissait les fonctions d'ambassadeur de la République. Il parait même que Caroline ne lui avait pas alors été indifférente, et qu'il s'était trouvé le rival heureux du fils de la princesse Santa Croce qui la recherchait beaucoup. Mme Tallien et Mme Bonaparte accueillirent avec bonté le premier aide de camp, et comme elles jouissaient d'un grand crédit auprès du Directoire, elles demandérent et obtinrent pour lui le grade de général de brigade.

Mme Bonaparte en cherchant à captiver l'esprit de Murat, en concourant à son avancement, avait surtout en vue de se faire un partisan de plus à opposer aux frères et à la famille de Bonaparte, et elle en avait grand besoin. Leur haine jalouse ne laissait échapper aucune occasion de se manifester ; la bonne Joséphine, à laquelle on ne peut reprocher que d'avoir été peut-être un peu trop femme, élait poursuivie de funestes pressentiments; entrainée par la facilité de son caractère, elle ne vit pas que la coquetterie qui lui donnait des défenseurs donnait en inème temps des armes contre elle à ses implacables ennemis.

Dans cet état de choses, Joséphine, bien convain

cue qu'elle s'était atlaché Murat par les liens de l'amitié et de la reconnaissance, souhaita ardemment de le voir uni à Bonaparte par une alliance de famille, et favorisa de tous ses veux et de toute son influence son union avec Caroline. Elle ne pouvait pas ignorer que déjà à Milan, il y avait eu entre Caroline et Murat un commencement d'intimité qui rendait leur mariage tout à fait désirable, et ce fut elle qui en fit à Murat la première proposition.

Murat hésita, et, dans son hésitation, alla consulter M. Collot, qui était de bon conseil en toutes choses, et que l'intimité de ses relations avec Bonaparte avait initié dans tous les secrets de sa famille. M. Collot conseilla à Murat d'aller sans perdre de temps faire au premier consul la demande officielle de la main de sa seur. Murat vint donc au Luxembourg et présenta sa demande à Bonaparte. Le premier consul reçut plus en souverain qu'en frère d'armes la demande de Murat, l'accueillit avec une gravité sévère, dit qu'il y penserait, et nc fit pas tout de suite à Murat une réponse positive.

La demande de Murat fut, comme on peut le croire, le sujet de la conversation du soir dans le salon du Luxembourg. Mme Bonaparte mit en usage tout ce qu'elle avait d'amabilité et de moyens de persuasion, pour obtenir le consentement du premier consul. Hortense, Eugène et moi, nous nous unimes à elle. « Murat, nous dit-il, est le

fils d’un aubergiste ! Dans le rang élevé où m'ont

placé la fortune et la gloire, je ne puis pas mêler « son sang à mon sang !... D'ailleurs, rien ne « presse, je verrai plus tard. ,

Nous fimes valoir l'amour réciproque des deux jeunes gens, nous ne manquâmes pas de lui faire observer combien Murat était dévoué à sa per

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sonne; de lui rappeler son brillant courage, sa belle conduite en Égypte : « Oui, dit-il avec feu, « j'en conviens, Murat était superbe à Aboukir !... » Nous ne laissåmes pas échapper ce moment de bonnes dispositions, nous redoublåmes nos instances, et enfin il consentit.

Quand, le soir, nous fûmes seuls dans son cabinet : « Eh bien, Bourrienne, me dit-il, vous de( vez être content; moi, je le suis aussi : toute a réflexion faite, Murat convient à ma sour; et « puis on ne dira pas que je suis fier, que je a cherche de grandes alliances. Si j'avais donné

de sa femme, il avait trouvé une preuve de ce que les rapports indiscrets que l'on avait faits sur l'intimité de Murat avec elle étaient calomnieux.

Le mariage de Murat et de Caroline fut célébré au Luxembourg, mais avec modestie; le premier consul ne pensait pas encore que ses affaires de famille fussent des affaires d'État. Mais avant la célébration nous eûmes à jouer une petite comédie dans laquelle je ne pus me dispenser d'accepter un rôle, et qu'il est bon que je raconte ici.

Au moment du mariage de Murat, Bonaparte n'avait pas beaucoup d'argent, il ne donna donc à

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LA PLACE DE LA CONCORDE, VUE DU JARDIN DES TUILERIES, EN 1800.

(D'après un tableau du Musée Carnavalet.) La place de la Concorde reçut en 1800 ce nom substitué à celui de place de la Révolution qui, en 1793, avait remplacé la dénomination

de place Louis XV. Celle-ci avait été dessinée en 1763 par l'architecte Gabriel et inaugurée en 1770.

« ma sœur à un noble, tous vos jacobins auraient

crié à la contre-révolution. D'ailleurs, je suis bien « aise que ma femme se soit intéressée à ce mariage, « vous en devinez bien la raison. Puisque c'est

décidé, je vais hâter l'affaire, nous n'avons pas « de temps à perdre; si je vais en Italie, je veux a emmener Murat avec nous; il faut que j'y frappe « un coup décisif. A demain. »

Le lendemain, à sept heures,quand j'entrai dans la chambre du premier consul, je le vis encore plus satisfait que la veille de la résolution qu'il avait prise; je m'aperçus aisément que, malgré toute sa finesse, il ne devinait pas le vrai motif qui avait engagé Joséphine à s'intéresser aussi vivement au mariage de Murat et de Caroline. Même dans la satisfaction de Bonaparte, je crus voir que dans l'empressement

sa scur que trente mille francs de dot. Senlant toutefois la nécessité de lui faire un cadeau de noces, et n'ayant pas de quoi en acheter un convenable, il prit un collier de diamants à sa femme et le donna à la future. Joséphine ne fut nullement contente de cette soustraction et mitsa tête en campagne pour aviser au moyen de remplacer son collier.

Joséphine savait que le célèbre bijoutier Foncier avait chez lui une magnifique collection de perles fines, qui avaient, disait-il, appartenu à la reine Marie-Antoinette; elle se les fit apporter et jugea qu'il y avait de quoi lui faire une très belle parure. Mais pour en faire l'acquisition il fallait deux cent cinquante mille francs, et comment les avoir ? Mme Bonaparte eut recours à Berthier, qui était

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alors ministre de la guerre. Berthier, tout en se rongeant les ongles selon sa coutume, se préta à terminer promptement une liquidation de créances pour les hôpitaux d'Italie, ct, comme les fournisseurs liquidés avaient dans ce temps-là beaucoup de reconnaissance pour leurs protecteurs, les perles passèrent des magasins de Foncier dans l'écrin de Mme Bonaparte.

La parure de perles ainsi acquise, il y eut une autre petite difficulté à laquelle Mme Bonaparte n'avait pas d'abord songé. Comment faire usage d'un collier acheté en cachette de son mari ? Cela était d'autant plus difficile que le premier consul savait bien que sa femme n'avait pas d'argent, et comme il était, que l'on me passe le terme, un peu tatillon, il connaissait ou croyait connaitre tous les bijoux de Joséphine. Les perles restérent donc pendant plus de quinze jours dans l'écrin de Mme Bonaparte sans qu'elle osât s'en servir. Quel supplice pour une femme! Enfin, un beau jour, n'y pouvant plus tenir, Joséphine me dit : « Bour« rienne, il y a demain une grande réunion, je veux • absolument mettre mes perles ; mais, vous le • connaissez, il grondera s'il s'aperçoit de quelque a chose; je vous en prie, Bourrienne, ne vous éloi• gnez pas de moi ; s'il me demande d'où viennent « mes perles, je lui répondrai sans hésiter que je « les ai depuis longtemps,

Tout se passa comme Joséphine l'avait craint et espéré. Bonaparte, en voyant les perles, ne manqua pas de dire à Mme Bonaparte : « Eh bien ! qu'est-ce « que tu as donc là ? Comme te voilà belle aujour« d'hui! Qu'est-ce que c'est donc que ces perles ? Il « me semble que je ne les connais pas?—Eh, mon « Dieu si, tu les as vues dix fois; c'est le collier que « m'a donné la République cisalpine, que j'ai mis « dans mes cheveux. — Il me semble pourtant...

Tiens, demande à Bourrienne, il te le dira. « Eh bien, Bourrienne, que dites-vous de cela ? vous « rappelez-vous ? — Oui, général, je me rappelle « très bien les avoir déjà vues, » Je ne mentais pas, car Mme Bonaparte me les avait déjà montrées, et la vérité est, d'ailleurs, que Joséphine avait reçu un collier de perles de la République cisalpine; mais elles étaient incomparablement moins belles que celles de Foncier.

Mme Bonaparte joua son rôle avec une dextérité charmante, je ne me tirais pas mal non plus du rôle de compère dont je m'étais chargé dans cette petite comédie, et Bonaparte ne se douta de rien.

Mémoires de BOURRIENNE.

(Édition Henri D’ALMÉRAS.)

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DÉCROTTEUR ET RAMONEURS. D'après une gravure de Duplessi-Bertaux. (Collection de la Bibliothèque de la ville de Paris.)

pièces le frèle tissu qui flotte devant eux. J'en- pagne; je ne pouvais endurer cette insulle; je iendais bien dire de temps en temps : Monsieur, répondis avec hauteur. Le jeune homme répliqua prenez donc garde : ah! ma robe! etc. Mais je ne sustė- plus vivement encore; une querelle s'élevait; nous moin d'aucun accident grave, et les queues étaient allions nous assigner un rendez-vous, si, à l'intoujours flottantes. Encouragé par l'exemple, stant même, chacun de nous ne se fût trouvé porté, j'ose m'élancer dans le tourbillon. D'abord porté par des flots opposés, aus deux extrémités du par un groupe de promeneurs, je parviens au bout jardin. d'une allée sans avoir, grâce à Dieu, endommagé Je pris le parti de renoncer, pour cette fois, au la queue d'aucune promeneuse Mais, hélas ! au plaisir de la promenade; je me dégageai de la relour, je sus moins heureux; je me trouvai tout foule comme je pus; et ayant eu le bonheur de à coup porté près de la plus longue des queues. me réfugier dans un coin, je me livrai a des ré

Plein d'inquiétude, les yeux péniblement fixés flexions très graves sur l'inconvenance des longues devant moi, trépignant comme si j'eusse craint

queues des robes. de marcher sur des charbons ardens, je retins, Dicade philosophique. 10 fructidor an VIII

a

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LE BASTRINGI'E. D'après une gravure de 1800 (Bibliothèque de la ville de Paris). Chateaubriand raconte qu'en arrivant à Paris en 1800 (JI-moires d'outre-tombe) il ne vit partout que fèles, danses et bastringues

ou bals de guinguettes.

Madame Angot.

(21 mai)

C

pendant quelques minutes, la foule qui me poussait. Mais un de mes pieds atteint la garniture... Maladroit!... Etais-je donc si coupable? – La dame relève aussitôt sa robe avec dépit, et conlemple en murmurant l'échancrure... Quel est celui qui n'a éprouvé une pareille disgrace? En voulant jeter les yeux sur cette dame, j'accroche encore la fine mousseline... nouveau craquement, nouvelle épithète, mais plus aigrement accentuée que la première.

Un jeune homme, qui lui donnait le bras (pour lui, il ne méritait aucunement le reproche que je fais aux dames; car il n'avait qu'une espèce d'habit de chasse, un pet-en-l'air), grasseye, d'un air menaçant, l'apostrophe injurieuse de sa com

INQ cent mille personnes coururent à Mailame
Angot (1). Pour lui faire visite, toute la bonne

société du temps se donnait rendez-vous chez Nicolet dans les loges d'apparat, tous les amateurs de la rue Mouffetard se rendaient au parterre. L'Europe envoyait là ses représentants. J'y

(1) Madame Angol, amusante caricature des parvenus du Direcloire et du Consulat, oblint un succès prodigieux grâce à l'acteur Corse dans le rôle de Mme Angot. Seul un homme pouvait représenter celle opulente personne, la Sémiramis des Halles, dont le souvenir s'est encore réveillé chez nous grâce à la musique de Lecocq. (Ch. LENTENT.)

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