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IV.

est le chef-d'ouvre d'Ilomère, et Homère le vorise l'introduction de la vaccine, on décerne plus ancien écrivain que l'on connaisse, le plus une médaille d'or à Volta et le chef du pougrand des poètes qui aient jamais existé. » voir veut la lui remettre lui-même, afin de

Aussi ne doutait-on de rien. Les poètes ne prouver que « les nouvelles découvertes sont s'effrayaient pas de bâtir des épopées. C'était essentielles au bonheur des hommes. » l'époque où florissaient Esménard, qui écrivait

LA RUE A PARIS. ses derniers chants de la Navigation ; Chènedollé, à qui Mme de Staël disait sérieuse- Bonaparte fit de Paris la capitale de l'Eument : « Vos vers sont hauts comme le cèdre rope. « Je voulais, a-t-il déclaré (Mémorial), du Liban », et qui en était persuadé; Parse»

que Paris devint une ville de deux, trois, val Grandmaison, qui travailla héroïquement quatre millions d'habitants, quelque chose de pendant vingt ans à son poème sur Philippe- fabuleux, de colossal, d'inconnu jusqu'à nos Auguste ; quelques autres, maintenant totale- jours. » Dès le Consulat, il travaille à la réalisament oubliés. Pourtant il faut le reconnaître : tion de son rêve. On établit 10.000 nouveaux le doux Fontanes, le plaintif Millevoye ont becs de lumière. Le pavé est remis à neuf, eu parfois de beaux accents.

ainsi que les égouts. Des voies larges, aérées, Quant au théâtre, il a une vie très active, et saines, sont pratiquécs. On dégage la rue de assez brillante, à côté des productions indi- Rivoli, la rue Saint-Honoré, la place du Cargnes de la littérature enfantées par la Révo- rousel et celle de la Bastille. On borde la Seine lution. Cependant là non plus il n'y a pas de de quais. Des ponts sont jetés sur le fleuve, vraie tentative de rénovation. On se traine On construit le canal de l'Ourcq. dans l’ornière classique. On a d'adroits, de Malgré ces réformes, Paris ne change pas très adroits dramaturges, comme Picard, beaucoup d'aspect, les rues étroites sont touque ses contemporains allaient jusqu'à nom- jours nombreuses et l'absence de trottoirs mer le second Moliere, moins sans doute à cause les rend dangereuses pour les piétons. Les de son génie que parce qu'il était acteur en élégants n'y marchent que sur la pointe des même temps qu'auteur. Duval, Bouilly, An- pieds, pour ne pas se crotter. La physionodrieux, Luce de Lancival, Népomucène Le- mie générale de la ville, maintenant que les mercier, Dupaty, obtiennent des succès, et bonnets rouges, les piques, les inscriptions Ducis fait applaudir ses infidèles adaptations révolutionnaires ont disparu, est presque semde Shakespeare. Mais, en somme, aucune blable à ce qu'elle était avant 1789. On y revoit, @uvre capitale. Les acteurs sont bien supé- même en 1804, chez les Jibraires de la rue rieurs à ceux dont ils interprètent les pièces. du Coq et ailleurs, le portrait de Louis XVI. De là peut-être l'éclat incomparable de la Cependant l'animation n'est plus aussi Comédie-Française avec la troupe de Talma. grande que sous les rois. Le chiffre de la popu

Ce qui triomphe surtout, c'est le genre gai, lation (600,000 habitants) est d’un dixième aufacile, bien français, bien parisien : le vaude- dessous de celui de 1780. Elle est très mélée. ville, une musique légère, des chansons que L'affluence des passants se remarque surtout chacun sur le boulevard va sredonner.

dans les rues Saint-Denis, Saint-Honoré, sur Pour les arts, le Consulat offre une belle la rive droite ; Saint-Jacques, sur la rive floraison : Gérard, Gros, Guérin, Prud'hon, gauche. Les jours de parade militaire, on Carle Vernet, Ilennequin, Greuze, David, Boilly, envahit la place du Carrousel. Le Palais-Royal Fragonard, Girodet, dans la peinture; Cartel- est le rendez-vous, suivant l'heure de la jourlier,Chaudet, Bosio,dans la sculpture;Duplessi- née, des promeneurs ou des agioteurs, des céliBertaux, Desrais, Chossard, dans la gravure. bataires ou des gourmets; la rue de Richelieu

Les sciences agrandissent leur domaine. La (rue de la Loi) appartient aux grands magaRévolution ne les aimait point : elle compta au sins, où les semmes à la mode font leurs emnombre de ses victimes Bailly et Lavoisier. plettes; la rue Vivienne est aux courtiers de Le Premier Consul agit différemment. Il est la Bourse; le boulevard de Coblentz aux membre de l'Institut; en Egypte il avait fait désouvrés et aux émigrés. Le mouver de une place glorieuse, au milieu de ses armées, Paris commence aux llalles, dès quatre heures aux savants. En possession de la puissance du matin, avec les charrettes des laitiers et les dictatoriale, il s'en sert pour protéger les voitures des maraichers. Il finit, la nuit, à la travaux scientifiques : on rend, en janvier 1800, sortie des cafés et des spectacles. Alors Paris de magnifiques hommages au génie de Dau- dort ou sommeille, pendant que Bonaparte, benton à qui succède Dolomieu, naguère pri- d'abord premier consul, puis consul à vie, sonnier des Napolitains et mis en liberté par songe à ses armées et à l'Empire. l'intervention de Bonaparte. Plus tard on fa

CHARLES Simond.

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D'après le tableau de J.-B. Isabey et Carle Vernet, gravi par Mécou.

(Collection du prince Roland Bonaparte.) Elles sont si belles, ces revues, que Bonaparle passe dans la cour des Tuileries, sur son cheval blanc le Désiré! Le Carrousel est encombré de curieux enthousiastes. Les vivais retentissent. Voilà l'homme d'Italie, l'homme d'Égypte, l'homme dont le nom est synonyme de génie et de puissance ! Le voilà ! » (Imbert DE SAINT-AMAND.)

PARIS SOUS LE CONSULAT

1800

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L'année 1800 se grand héritage. J'ai accru toutes les connaisrésume pour Paris sances humaines. On m'appelle le siècle de la en un homme : philosophie : je disparais, et les tempétes Bonaparte.

rentrent avec moi dans la nuit des temps. Ton Présidant, l'an règne commence sous un jour serein. Tu dois VIII, à la fèle de valoir mieux que moi. J'emporte, il est vrai.

la fondation de beaucoup de bénédictions, mais j'entends aussi PHANG

la République, le des gémissements. Plus heureux, il suffit que frère du premier tu saches conserver ce que tu reçois pour consul, Lucien, que des bénédictions sans mélange te suivent

rappelait qu'à la jusqu'à ton heure dernière. Ne trompe pas PREFECTURE DE LA SEINE fin et au retour l'espérance des sages... Non, ajoute l'orateur,

, de chaque siècle, cette espérance ne sera pas trompée : le reEN-TÊTE POUR LA PRÉFECTURE

le peuple romain, pos, la liberté, les sciences, les lumières, les

rassemblé au pied beaux-arts, toutes les idées libérales prospéVignetle de Prud'hon.

du Capitole, invo- reront sous la République. Le siècle qui quait les divinités protectrices de l'Empire. commence sera le grand siècle. »

Nous touchons, disait Lucien, au même re- Ce siècle nouveau paraît à Lucien d'autant nouvellement, et le sentiment qui nous réunit plus beau que l'âme de Bonaparte semble n'est pas moins religieux. Il me semble que, devoir tout entier l'emplir. L'astre de son debout sur la statue brisée ou sur le tombeau frère monte à l'horizon, fixant tous les regards. détruit d'un des anciens rois de France, le Vers cette étoile, comme vers le signe d'un siècle qui va finir prend l'essor, et, s'adressant nouveau Messie, les peuples sont en marche. au siècle qui commence : Je te lègue un Lorsque s'ouvre le xixo siècle, à la date

DE LA SEINE.

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FRISE DE L'HOTEL HABITÉ PAR BONAPARTE EN 1800, RUE DE LA VICTOIRE.

(Ces frises décorent actuellement le grand salon du prince Roland Bonaparte.)

d'avènement que lui impose la volonté de Crosne a étudié tous les organes depuis Bonaparte méprisant le calendrier, l'attentat dix ans. Paris reçoit de lui, avec son organidu 18 Brumaire n'est vieux que de quelques sation municipale et ses deux préfets, un semaines, mais il est déjà oublié et de la régime qui ne variera plus. Les assemblées plupart de ceux mêmes qui le combattirent. sont reconstituées. Cinquante jours ont suffi Paris était resté indifférent. Que lui fait une à la partie initiale de cette tâche giganConstitution de plus ou de moins ? Ce chan- tesque. gement de régime, on le soulignera d'une La loi de Saint-Cloud a fixé au premier fete civique, la fête de la Concorde.

ventôse la réouverture du Corps législatif. Bonaparte, à Paris, habite le petit hôtel de Bonaparte est prêt. Il est impatient de voir la rue Chantereine, qui a été débaptisée pour fonctionner la machine gouvernementale. Il lui en rue de la Victoire; les badauds assiè- avance la réunion des Chambres et il décide gent sa demeure, l'attendent à sa porte, l'ac- que les Assemblées commenceront leurs tracompagnent dans ses sorties jusqu'au jour où vaux le 11 nivôse, c'est-à-dire le 16 janvier ils le conduiront aux Tuileries.

1800. Bonaparte est l'idole, et autour de lui Il semble avoir le don d'ubiquité; on le voit Tamour de tous fait bonne garde. Il a fait partout. Il se fait ouvrir les prisons, annonplus que s'attacher le peuple, il l'a séduit, et çant qu'il n'y enfermera plus ni otages ni cette séduction est l'effet de sa volonté sa- émigrés ; il s'arrête aux établissements d'éduvante. En possession du pouvoir par un coup cation et y introduit des réformes; il entre d'aventure, il tâche à se légitimer; sa science dans les casernes; il va voir ses vieux camades hommes est assez profonde pour qu'il y rades » aux Invalides, et ses « jeunes amis » parvienne.

à l'École polytechnique. Le même jour, il préIl peut tout, même le bien. Il peut réparer side une réunion de ministres et visite un d'anciennes injustices, récompenser des ser- hôpital, assiste à une séance de l'Institut et se vices oubliés, honorer des vertus, rechercher montre au spectacle. Il touche à l'universalité des talents : il le fait. Il met de l'ordre dans des connaissances et favorise tous les progrès. une administration dont Sieyès – à qui il fait Cependant, au point de vue littéraire, l'année donner en signe de gratitude le domaine de 1800, dominée par les préoccupations politi

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ques, est stérile. D'ailleurs, pour dire sa spirateurs, en conspirant. Il n'en trouve point gloire, pour la faire parler à son gré, le pre- à son gré : il en fait. Il jette le filet policier, un mier consul préfère la presse; mais il n'a soir, aux abords de l'Opéra et ramène avec gardé que treize journaux à Paris. Le théâtre quelques agents provocateurs des innocents est la distraction la plus courue des Pari- dont il sera fort embarrassé. Une circonstance siens; il le favorise, mais en le surveillant le tire d'affaire : une machine infernale a par la censure qu'il rétablit. Le retour du fait explosion rue Saint-Nicaise, au moment numéraire, la reprise des transactions, la où le premier consul se rendait au théâtre. consolidation de la rente, le frein opposé à C'est miracle qu'il ait échappé à la mort. l'agiotage, ont rendu à la capitale son activité Les conjurés, Fouché doit les connaitre : pittoresque. Toutes les classes se ruent au ils sont en partie en prison; l'occasion est plaisir; les salons se rouvrent aux fètes; les bonne de se défaire ainsi des innocents qu'il restaurants à la mode regorgent de consom

a sur les bras, il se garde de la manquer. mateurs ; Grimod de la Reynière est dieu La vie du premier consul est un bien si parce qu'il prêche la bonne chère; les violons un peu partout s'accordent : à Tivoli, à Frascati; et l'Opéra, qui reprend au Carnaval la série de ses bals masqués, y voit la foule accourir, plus que jamais empressée.

Distraire le badaud, l'amuser, l'éblouir, est dans le programme de Bonaparte. Il n'a point billé d'un trait de plume toutes les fêtes de la Révolution ; il en a gardé deux, cadre indispensable des apothéoses qu'il médite. Il veut que la fête du 14 juillet 1800 soit donnée avec grandeur et célébrée avec une joie toute

PIÈCE ALLÉGORIQUE D'APRÈS UNE GRAVURE DU TEMPS. civique. Et pour en re

(Collection du prince Roland Bonaparte.) hausser l'éclat, il y fera

Celle pièce se rapproche de celle qui fut vendue en 1893 avec la remarquable collection L. B. figurer tout poudreux,

Elle est probablement de Prud'hon. venus de la Ligurie à marches forcées, les vainqueurs de Marengo. précieux que nul ne reproche à Fouché, dans

Deux mois après, la fête de vendémiaire son zèle à la défendre, les quelques méprises a lieu avec une pompe incomparable, mais graves qu'il a pu commettre. qu'elle est éloignée de rappeler les moissons « Je ne veux pas faire le général avait du dix aoul! Elle ne consacre que la grandeur dit Bonaparte en prenant le pouvoir. Mais il militaire. Les cendres de Turenne sont trans- savait trop combien généreusement Paris paye portées au Champ de Mars, et Carnot prononce la gloire qu'on lui apporte pour ne pas lui l'éloge de l'illustre guerrier. Un monument donner à tresser des lauriers nouveaux. Il se est élevé, sur la place des Victoires, à la prépare donc aux tragiques éventualités. Les mémoire de Desaix et de Kléber. Garat dit la recrues sont appelées, et les volontaires, et les vie de ces héros.

vétérans. Il récompensera les services éclaLa proscription menace ceux des repré- tants par des fusils et des sabres d'honneur, sentants restés fidèles à leur serment de comme celui qu'il décerne à La Tour d'Audéfendre la Constitution; ils sont accusés vergne; par des baguettes d'argent pour les d'attentats imaginaires sans que le peuple tambours. Il fait coudre sur les bras des bons songe à les disculper. Fouché, ministre de pointeurs des grenades d'or. Celui des déparla police, s'est mis à la recherche de con- tements qui aura payé en germinal la plus

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FRISE DE L'HOTEL HABITÉ PAR BONAPARTE, RUE DE LA VICTOIRE, EN 1800.

(Salon du prince Roland Bonaparte.)

L'hôtel de a rue Chantereine, n° 59 (devenue rue de la Victoire en 1797), sut bâti par Condorcel, acheté ensuite par Talma et revendu à

Bonaparte pendant la campagne d'Italie pour 180,000 livres. C'est de là qu'il partit pour faire le 18 brumaire. L'hôtel a été démoli sous le second Empire. Les frises reproduites ici ornaient la pièce appelée « Salon verl».

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qui acclame la liberté au nom de la France, se donne et lui donne un maître; il s'imagine asseoir la République et fait le lit de l'Empire. Il est belliqueux avec fracas, il court aux revues du quintidi et du décadi; dans les rues, il suit le panache éclatant des princes de la victoire. Les noms de batailles sonnent souvent à ses oreilles charmées; il n'a de joie qu'à voir frémir au vent de messidor les étendards ennemis déchiquetés et sanglants.

Or, c'est comme uneconspiration des esprits et des cours : on n'invoque que la paix. Bonaparte lui-même en fait la promesse à ses soldats : «

« Le résultat dc tous nos cfforts sera gloire sans nuage et paix solide. » Et Garat, dans son discours sur Desaix et Kléber, exprime l'espoir d'un souverain qui inspirerait au Continent une diplomatie dont le but serait de concevoir, de préparer, d'exécuter un nouveau plan de relations pour toutes les nations, un plan d'après lequel «les puissances n'auraient plus à négocier pour de petits intérêts d'État, et auraient toujours à négocier pour les grands intérêts du genre humain ».

Noble préoccupation du siècle commencant, qui sera aussi le problème du siècle à son déclin! Bonaparte entretenait ces rêves par des victoires. Dans les fêtes en son honneur, chez Cambacérès, la muse badinc de Boufflers, interprétée par le neveu de Garat, célébrait les vainqueurs, et Garat lui-même, républicain de la veille, applaudissait.

Ne lui en faisons point un crime; le Paris de 1800 est bien à son image: frondeur enchaîné par l'admiration, sceptique subjugué. badaud que la fanfare des régiments prend aux entrailles; et, en dehors de la frivolité, n'ayant qu'une seule idée : saluer l'arbitre de la paix dans l'idole qu'il n'aime tant que parce que les lauriers de la gloire ombragent l'énigme de son front.

Georges MoxTORGUEIL.

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