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SUR LE MARQUIS DE TORCY,

ET

SUR SES MÉMOIRES.

JEAN-BAPTISTE COLBERT, marquis de Torcy, Croissy, Sablé, Bois-Dauphin, comte de La Barre, etc., né à Paris le 14 septembre 1665, étoit neveu du grand Colbert. Son père Charles Colbert, marquis de Croissy, après avoir été conseiller d'Etat, président du conseil d'Alsace, président au parlement de Metz, intendant de différeirtes provinces, président à mortier au parlement de Paris, plénipotentiaire pour la paix d'Aix-la-Chapelle, avoit été nommé à l'ambassade d'Angleterre. Il fit venir ses enfans à Londres. Torcy, l'aîné de ses fils, avoit alors huit ou neuf ans : ses heureuses dispositions, son intelligence précoce, frappèrent, dit-on, quelques seigneurs anglais, qui le prirent en affection. On ajoute qu'il cultiva plus tard leur amitié, et que ces liaisons, qui remontoient à sa première enfance, lui furent très-utiles dans le cours de sa carrière politique.

Son père ayant été envoyé en 1675 comme plénipotentiaire au congrès de Nimègue, avec le maréchal d'Estrades et le comte d'Avaux, le laissa à Paris, et le mit au collége de La Marche pour y faire ses études. Ses progrès furent tellement rapides, qu'à l'âge de

quatorze ans il soutint une thèse de philosophie, dont le Roi accepta la dédicace. Il fut admis à la présenter lui-même à Louis xiv, qui l'accueillit avec une bienveillance marquée. Le dessin qui ornoit la thèse avoit été composé par Le Brun, et on le citoit dans le temps comme une des plus ingénieuses allégories de ce peintre célèbre.

Quelque temps après la signature du traité de Nimègue, le marquis de Croissy fut appelé au ministère des affaires étrangères, en remplacement du marquis de Pomponne.

La famille de Colbert jouissoit de la plus haute faveur, et le jeune Torcy sembloit être destiné, comme son père et son oncle, à remplir les premiers emplois du royaume. Il arrive trop souvent que les jeunes gens placés dans une semblable position croient n'avoir pas

besoin de justifier par leur mérite personnel

la fortune a fait pour eux : le jeune Torcy ne pensoit qu'à acquérir des connoissances utiles; plus l'avenir qui s'ouvroit devant lui étoit brillant, plus il cherchoit à se rendre digne du rang qu'il devoit occuper dans l'Etat. A seize ans, il avoit terminé ses études : les distractions frivoles n'ayant jamais eu d'attrait pour lui, il avoit employé tous ses momens de loisir à lire de bons ouvrages; et comme il étoit doué d'une mémoire prodigieuse, les chefsd'oeuvre de notre langue lui étoient aussi familiers que les classiques grecs et latins.

Aussitôt qu'il fut sorti du collége, son père, qui vouloit le former de bonne heure aux affaires, lui mit entre les mains les anciennes dépêches de son département, lui fit suivre jusque dans les détails

ce que

les plus secrets la marche des négociations, lui fit remarquer quelle devoit être la conduite d'un négociateur habile dans les circonstances les plus difficiles, et comment on pouvoit tirer parti des événemens. A ce travail le jeune Torcy joignoit une étude approfondie de l'histoire, et il se délassoit en lisant des ouvrages de littérature et de poésie.

En 1683, il suivit la cour au voyage de FrancheComté (1). L'année suivante, quoiqu'il n'eût encore que dix-neuf ans, son père lui fit donner une mission en Portugal. Le roi Alphonse-Henri, détrôné en 1667 (2), et retenu prisonnier depuis cette époque, venoit de mourir. Pierre ni son frère, qui n'avoit jusqu'alors gouverné que comme régent, s'étoit fait proclamer roi; et Torcy étoit chargé de le complimenter au nom de Louis xiv. Il séjourna près de neuf mois à Lisbonne. A peine étoit-il de retour, qu'il eut une autre mission auprès du roi de Danemarck Christiern v; mais il dut s'arrêter pendant quelque temps à Hambourg, pour y attendre des instructions du marquis de Villars, qui étoit sur le point de quitter Copenhague, où il avoit été envoyé en ambassade extraordinaire. Christiern venoit de changer le cérémonial usité jusqu'alors pour la réception de nos ambassadeurs : au lieu de les recevoir debout et découvert, comme par le passé, il avoit déclaré qu'il les recevroit désormais couvert et assis, c'est-à-dire de la même manière que ses ambassadeurs étoient reçus par

le roi de France. Louis XIV refusoit d'admettre

(1) Le grand Colbert, oncle de Torcy, mourut le 6 septembre de cette année. — (2) Voyez les Mémoires de M. de *** , pour servir à l'histoire du dix-septième siècle, tomc 58 de cette Collection,

cette innovation, et Torcy devoit rester à Hambourg jusqu'à ce que les difficultés eussent été levées. Après de longues discussions, il fut convenu que Christiern feroit un voyage en Norwege, et qu'il y recevroit le jeune envoyé suivant l'ancien cérémonial. La cour de Danemarck ne considéroit pas cette audience donnée en voyage comme pouvant tirer à conséquence; et, sans renoncer à ses prétentions, elle faisoit une exception flatteuse pour le fils d'un ministre de Louis xiv. Torcy se mit en route aussitôt qu'il eut été informé de ces arrangemens; il trouva à la frontière de Danemarck un officier que le Roi avoit chargé de l'accompagner; un yacht l'attendoit sur la côte pour le transporter en Norwege. Christiern affecta de le traiter avec la plus grande distinction. Lorsqu'il eut rempli sa mission, et obtenu son audience de congé, il suivit le Roi à Copenhague. Après у avoir fait quelque séjour comme simple particulier, il voyagea en Suède, en Prusse, en Allemagne, traversa le Tirol, parcourut l'Italie, et s'arrêta principalement à Rome et à Naples. Partout nos ambassadeurs avoient ordre de le présenter, de lui faire connoître les personnages qui avoient de l'influence dans les affaires, et de le mettre au courant des négociations.

Il revint à Paris en 1686, et fut envoyé l'année suivante à Londres, pour complimenter le roi et la reine d'Angleterre à l'occasion de la mort de la duchesse de Modène 1); il y revit avec plaisir les personnes qui l'avoient accueilli dans son enfance. A son retour, il se remit à étudier les dépêches diplo

(1) Belle-mère de Jacques 11.

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