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« Votre 3e Commission vous demande d'obtenir qu’one Commission soit « rapidement constituée, et qu'elle soit composée de délégués des corps élus, a de représentants de l'Administration, et, à titre consultatif, d'agents du & service des forêts. »

Le Conseil supérieur a approuvé ces conclusions à l'unanimité.

Cependant la question des indigènes ne laisse pas que de préoccuper d'autres représentants des colons.

Le Conseil général d'Alger, dans sa séance du 14 avril 1888, adopte un voeu relatif aux forêts.

En voici les considérants :

« Considérant que le service des forêts détient en Algérie des espaces con« sidérables dans lesquels on remarque de nombreuses parties non boisées e ou à peine couvertes de broussailles;

« Considérant que, dans l'observation de la législation forestière, le service « compétent applique rigoureusement et sans discernement les prohibitions « les plus énergiques et accapare tous les terrains prétendus boisés ou à o reboiser ;

« Considérant que cette application immodérée de pénalités très sévères « et de défenses injustifiées, loin de protéger les forêts, ne fait qu'irriter les « indigènes, vexer les colons et trop souvent est la véritable cause des « incendies périodiques qui sont le fléau de notre richesse forestière ..)

Dans sa session de 1890, le Conseil supérieur à formulé, sur la question des forêts, un veu que nous relevons avec une véritable satisfaction, car il condamne les erreurs du passé et se rallie aux principes du nouveau régime forestier qu'il convient d'appliquer à l’Algérie.

M. le conseiller Bertagna, dans un remarquable rapport, après avoir critiqué l'assimilation du régime forestier d'Algérie au régime forestier de France, ajoute : « Les besoins des populations, leurs moeurs, leurs usages, « le climat, la végétation, tout, en un mot, se présente ici dans des conditions « différentes de la mère-patrie.....

« L'Algérie, avec sa population indigène et son climat particulier, a pour « principal caractère d'être un pays d'agriculture pastorale et de transhumance. « ..... Vainement essaierait-on de soutenir que le pâturage en forêt, sage« ment et méthodiquement réglementé, serait la ruine des massifs. La plu

part des grands propriétaires de forêts de chênes-liège, soucieux cepen( dant au même titre que l'État de la conservation de leur bien, n'hésitent «pas à faire pénétrer le bélail dans les bois pour y faire contre-poids à « l'exubérance de la végétation broussailleuse et herbacée et diminuer d'au« tant les risques d'incendies.

« Nous estimons donc que le seul, l'unique moyen de tirer un parti de ce « domaine forestier composé d'essences autres que le chêne-liège, et qui « s'étend sur une surface de 1.750.000 hectares, serait de livrer au pâturage « le sol de ces forêts, soit que le parcours soit amodié en raison de son étena due et de sa durée, soit qu'une taxe sous forme d'achaba soit perçue par

a tête de bétail par mois ou par année... Toute l'exploitation de ces forêts « doil, à notre avis, se résumer dans un aménagement spécial ayant pour a objectif la nourriture estivale et le parcours des troupeaux. )

Il importe de joindre à cet exposé la déclaration suivante de M. le Gouverneur général :

a ll est bien certain que si le pâturage en forêt est un moyen contestable « en tant que procédé d'amélioration, il est sans contredit un puissant mo( yen de préservation. On peut dire que nos forêts seront, grâce à son em

ploi, mises à l'abri des incendies, et il est dès lors beaucoup plus impor. ( tant de les conserver de la sorte que de chercher à les améliorer au point « de vue cultural en les laissant exposées à la destruction.

« Bien que le rapport ne le spécitie pas, il va sans dire qu'il ne peut s'agir « de location que pour les forêts où il n'existe pas de droits d'usage.

a Pour éviter toute erreur, il conviendra d'ajouter à la suite de la première a phrase ces mots : ( et sous réserve des droits des tiers. »

« Je suis persuadé que nous arriverons ainsi à supprimer la plus grande a cause des incendies forestiers. Si au point de vne technique le moyen est « discutable, comme il s'agit ici de sauver du feu nos richesses forestières, « je ne doute pas que M. le Conservateur en arrive à reconnaître lui-même, a en sa qualité de vieil Algérien, que ses théories pures de forestier doivent ( céder devant une nécessité supérieure. »

Les conclusions de la Commission sur celle première partie du rapport, amendées suivant l'indication de M. le Gouverneur général,ont été adoptées.

Nous ne partageons pas complètement l'opinion de M. le conseiller Bertagna, que le parcours doit être amodié à tant l'hectare ou donner lieu à une taxe par tête de bétail. Il peut ne pas être concédé gratuitement, mais nous estimons que, pendant longtemps encore, il y aura avantage à exiger des indigènes, en échange du parcours de leurs troupeaux, des prestations qui serviront au débroussaillement, à la création de roules forestières et aux travaux indispensables à la mise en valeur des forêts.

Nous ne partageons pas davantage l'illusion de M. le Conservateur des forêts d'Alger qui assigne à 3.113.230 fr. la valeur du pâturage exercé dans le courant de 1888 dans les forêts domaniales, et fixant à 1 fr. 70 la rétribution par tête de bétail autorisée à pâturer. Pour atteindre le but qu'on se propose, c'est-à-dire la préservation des forêts et la pacification des indigènes, il faut associer ces derniers aux travaux à faire dans la forêt, ils la considéreront alors comme sacrée et la défendront contre tous les accidents.

L'argent que les indigènes auraient à donner par tête de bétail leur coûterait beauconp plus que le travail des prestations qu'on exigerait d'eux.

Quant au Trésor, il trouvera son avantage dans la perception du zekkat ou impôt sur les bestiaux, dont le nombre augmertera d'autant plus rapidement que le régime compresseur du passé sera abandonné.

La préservation des forêts et la pacification des indigènes ne sont pas les seuls buts à atteindre. Il en est un, le développement de l'élevage des moutons algériens, qui répond à des besoins économiques des plus intéressants.

Par décision du 21 mars 1892, M. le ministre de l'Agriculture confiait une

cupe

mission agricole en Algérie à l'honorable M. Viger, député du Loiret, qui avait montré, lors de la discussion des tarifs douaniers, une compétence hors ligne dans la défense de l'élevage national.

A M. Viger était adjoint M. Léon Bertaux, directeur de la régie du marché aux bestiaux de la Villette.

L'objet de la mission était l'étude des diverses questions relatives à l'élevage de la race ovineindigène, en ce qui concerne notamment son amélioration, le développement de sa production, ainsi que les moyens d'en favoriser l'importation en France.

Nous n'avons pas à analyser ici l'intéressant rapport de l'honorable M. Viger ; il a, du reste, été distribué.

Il n'avait pas à traiter la question du pâturage des forêts ou des broussailles. Il cite néanmoins l'avis de M. B***, maire d'un centre important, membre du Conseil supérieur de l'Algérie, qui désirerait que l'Administration forestière fût un peu plus tolérante et que, tout en proscrivant les chèvres dans les bois voisins des hauts plateaux, elle permit, pendant les ardeurs estivales, d'abriter les troupe..ux de moutons à l'ombre des futaies quand la coupe n'en est pas récente.

M. Viger ajoute dans les conclusions de son rapport :

« L'Algérie a fait depuis dix ans de grands progrès agricoles : la culture, « de la vigne s'y est merveilleusement étendue, la culture des céréales y oc

de larges espaces ; seul, l'élevage des moutons est resté absolument « stationnaire depuis les premiers jours de la conquête, puisque le chiffre « de l'effectif ovin est actuellement évalué au-dessous du nombre auquel il « était porté en 1852 dans un document officiel. »

Il est incontestable que si l'élevage a fait si peu de progrès, la faute en est au régime forestier. Tant qu'il ne sera pas modifié, la production algérienne et l'alimentation des marchés français auront à en souffrir.

Comment conçilier, par exemple, l'article 70 du Code forestier avec les nécessités de la transhumance des moutons amenés des hauts plateaux et destinés à l'approvisionnement français ?

L'article 70 est ainsi conçu :

« Les usagers ne pourront jouir de leurs droits de pâturage et de pacage « que pour les bestiaux à leur propre usage, et non pour ceux dont ils feront « commerce, à peine d'une amende double de celle qui est prononcée par « l'article 199. »

Ledit article n'en est pas moins rigoureusement appliqué. Nous avons été témoin, pendant notre mission, en avril dernier, d'un procès fait par

le garde forestier qui nous accompagnait à un berger dont le troupeau, composé de 250 à 300 moutons, venait du Sud. Il pâturait, non dans la forêt de haule futaie dont nous sortions, mais à plus de 50 mètres de la lisière, dans une vaste prairie, dépendance de la forêt sans doute, et dont l'herbe plantureuse eût été perdue certainement, sans profit pour personne, puisqu'elle n'élait pas louée. Le garde, ancien soldat, accomplissait militairement les instructions de ses chefs. C'est le cinquième procès, nous a-t-il dit, qu'il faisait depuis un mois au même berger. Ce derụier était armé d'une carabine fraîchement amorcée et chargée à balle. Le prédécesseur immédiat du garde avait élé aşsassiné dans ces mêmes parages, absolument déserts.

Ainsi, au lendemain de la mission ordonnée par le ministre de l'Agriculture, en vue de l'importation des moutons algériens en France, quelques mois après les voeux exprimés par le Conseil supérieur, voilà ce qui se passait dans la conservation d'Alger. N'est-il pas temps de mettre la législation en rapport avec les intérêts généraux d'un pays si bien caractérisé « pays d'agriculture pastorale et de transhumance ?

Nous désirons vivement qu'il soit bien entendu que nos critiques s'adressent non pas tant au personnel forestier qu'au régime qu'il a été chargé d'appliquer à l'Algérie.

Nous connaissons de longue date le zèle, le dévouement et les services rendus en France par le personnel des forêts.

Il apporte avec lui toutes ses qualités sur la terre africaine. Mais le milieu dans lequel il arrive diffère essentiellement de celui de la métropole. Il ne connaît ni les meurs, ni les besoins, ni la langue des populations musulmanes; elles lui sont représentées comme les pires ennemies des forêts. Il n'a qu'à exécuter ponctuellement les instructions et les ordres de son administration.

Ce n'est donc pas le personnel qui peut être rendu responsable des errements suivis en Algérie. Le plus grave et le plus invétéré de ces errements est de considérer le pâturage comme contraire à la conservation des forêts. Oui, s'il n'était ni réglementé ni contrôlé comme en Asie-Mineure, où aucun service de surveillance n'est organisé, ou le parcours permanent des chèvres et le campement des tribus au milieu des bois sont une cause de dévastation Mais, qui donc a jamais réclamé l'exercice illimité de pareils abus en faveur des indigènes ?

Ce qui est désirable, c'est qu'en Algérie, où il n'existe pas de jeunes forêts, puisque, depuis un temps immémorial, il n'y a pas une haute futaie qui ait été coupée et exploitée, l'interdiction du parcours ne soit pas la règle presque générale.

Le pâturage aménagé serait au contraire utile et profitable. On n'en saurait douter à la vue des broussailles et des végétations herbacées qui forment sous les bois des fourrés tels que les jeunes plants forestiers y sont étouffés. On objecte, et avec raison, que la destruction des broussailles entraînerait des dépenses hors de proportion avec les ressources budgétaires.

Mais si depuis quarante ans, on avait pris des dispositions pour aménager le pâturage, moyennant le débroussaillement d'un certain nombre d'hectares exécuté chaque année par les propriétaires de troupeaux, et si on avait mis en défens une partie des bois débroussaillés pour favoriser le repeuplement, les forêts seraient en meilleur état qu'elles ne sont aujourd'hui et les incendies y trouveraient moins d'aliment.

C'est ce qui a été fait en Espagne et en Portugal, où les forêts de chênesliège sont débroussaillées, où le sous-bois est loué, soit pour des cultures, soit pour la nourriture des porcs qui s'engraissent avec les glands.

En Algérie même, il est des propriétaires qui, suivant cet exemple, on autorisé le pâturage dans leurs forêts.

Il est permis de penser que si le service forestier avait eu une organisation plus spécialement algérienne, une parie des réformes qui sont réclamées actuellement seraient accomplies depuis longtemps.

L'Administration forestière, ayant son siège à Paris, n'était pas en mesure de prendre l'initiative de ces réformes, pour plusieurs motifs, dont un des principaux est le changement répété des titulaires de la direction.

Nous aimons à reconnaître que le service chargé de la question du démaslage des lièges a fonctionné avec persévérance et que les crédits obtenus au Parlement par le ministère de l'Agriculture ont fait avancer à grands pas l'époque où l'exploitation des lièges deviendra fructueuse.

Mais le repeuplement des chênes-liège, dans les terrains propices, n'a pas pris l'extension proportionnée à l'importance de cette culture. Il en est de même du reboisement, si nécessaire au régime des eaux et à l'état atmospherique du pays.

Les sommets des montagnes attendent le peuplement des cèdres et de certaines essences de chênes acclimatés aux altitudes élevées. Sur les dunes et les parties sablonneuses, les semis de pins maritimes sont généralement ré. clamés.

Le long des cours d'eau et des routes, les caroubiers, les eucalyptus et autres arbres utiles devraient former de longs rideaux de verdure qui entretiendraient la fraicheur des plaines pendant les mois d'été, et pourraient sauver les récoltes aux jours de siroco.

N'appartient-il pas aux forestiers de prendre activement la direction de ces plantations ? Elles sont si intéressantes pour les Algériens qu'ils ont fondé entre eux une ligue de reboisement qui compte de nombreux adhérents.

Il aurait fallu multiplier les pépinières pour préparer lous ces travaux, et pour essayer l'acclimatation de nouvelles essences. On reste confondu en voyant les crédits insignifiants affectés dans les budgets passés à cette partie si importante du service. En 1889, 20.000 francs ; en 1890, 22.000 francs ont été consacrés au repeuplement, aux semis et aux pépinières pour toute l’Algérie ! C'est seulement en 1891 et en 1892 que les crédits ont été doublés pour 1893 une nouvelle augmentation est proposée.

i

En résumé , l'application du Code français aux forêts de l'Algérie et l'interdiction du défrichement et du pâturage sur une quantité indéterminée de broussailles ont produit de fácheux résultats.

Au point de vue politique, la France conquérante aurait dû s'attirer par des bienfaits l'attachement et la confiance de ses sujets musulmans, et les préparer à défendre fidèlement la terre algérienne devenue française, si jamais elle était attaquée; elle en a, au contraire, mécontenté une grande partie !

Au point de vue économique, l'Administration française avait à utiliser toutes les ressources du sol ; elle n'a pas su favoriser l'industrie pastorale ni encourager au défrichement des terres incultes les populations indigènes, dont le sort était misérable ; elle aurait dû s'efforcer de leur procurer du travail dans la mesure de leurs aptitudes, et, à côté de l'élément français, progressant par l'agriculture, l'industrie et le commerce, de créer avec l'élément arabe une source parallèle de production et de richesse.

Au point de vue forestier, le service technique aurait dû rester chargé de la conservation et de la mise en valeur des forêts proprement dites, du re

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