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dérive du fait humain plus que de la destination divine. Car il ne s'est rencontré personne qui ait prétendu trouver, dans la nature des choses, de raison péremptoire et absolue pour attribuer la souveraineté des mers à tel ou tel peuple, à l'exclusion de tous les autres : le seul point qu'on ait essayé d'établir en théorie et par l'étude abstraite des principes du droit, c'est que la nature des mers ne répugne pas à ce qu'elles puissent elre possédées à titre de souveraineté ou de domaine. Mais ce point démontré, on n'arriverait à aucune conséquence pratique, à aucune règle rigoureuse. En effet, quand les mers seraient susceptibles de tomber en propriété privée, il se pourrait qu'elles n'y fussent pas tombées encore, il se pourrait que l'état de liberté, sans être leur état normal et nécessaire, fût demeuré jusqu'ici leur état accidentel et relatif, par l'absence d'un maitre capable de les ranger ou de les retenir sous sa loi. Dans cette hypothèse donc, on ne sort d'une difficulté que pour heurter contre une autre, et après avoir eu recours à la preuve négative pour réfuter le principe de la liberté maritime, il faut employer la preuve positive pour démontrer que tel peuple est devenu légitime propriétaire ou seigneur suzerain des mers, et de quelles mers encore ! car apparemment l'empire d'un seul, quelque étendu qu'on le suppose, ne saurait embrasser à la fois tous les océans, d'un pôle à l'autre.

On voit par là quelles sont les difficultés de la tâche qu'entreprend Selden, et la diversité des preuves qu'il doit faire.

Lorsque Grotius a exposé sa théorie de la liberté des mers, il attend avec sécurité les attaques dont cette doctrine peut être l'objet; puis, à mesure qu'une objection se produit, il la réfute méthodiquement, avec les mêmes armes de la raison, de la logique, de l'équité. Ces arguments qu'il puise à la source commune du bon sens et du bon droit, il peut les retourner au besoin contre tous ses adversaires, quels qu'ils soient; et, bien que son traité soit écrit spécialement pour combattre les prétentions des Portugais au monopole du commerce maritime avec les Indes, ses réponses seraient également concluantes contre toute entreprise sur les droits

communs des nations. Telle est la conviction qui le soutient et qui l'anime. Il ne plaide pas seulement la cause de son pays, mais celle du genre humain tout entier 1.

La position de Selden est bien différente. En se constituant le champion du monopole, il reste isolé dans sa théorie. Au lieu de se tenir sur la défensive, il est obligé de multiplier ses attaques contre les droits des nations rivales de l'Angleterre; à chaque pas qu'il fait, il lui faut construire la route par laquelle il doit s'avancer sur un sol chancelant et mal affermi. Avant de prendre la plume, il a compulsé toutes les histoires, il a fouillé les archives maritimes et diplomatiques de tous les peuples, pour y retrouver les titres de la couronne d'Angleterre au domaine souverain des mers qu'il appelle « l'Océan britannique », et qu'il s'efforce de rattacher si intimement au domaine continental de ses rois, qu'on ne puisse presque plus séparer, même par la pensée, ces deux parties intégrantes d'un seul corps d'empire 2.

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de ce royaume insulaire, qui, baigné de tous cotés par les eaux, lui semble fait pour dominer à la fois sur quatre mers, dont plusieurs parties vont se confondre avec l'immensité des Océans.

Mais à quelle époque l'Angleterre a-t-elle pris possession exclusive de ces mers, comme formant son domaine?

L'histoire attestait qu'en telle année les Portugais, ayant franchi le cap de Bonne-Espérance, s'étaient emparés par droit de conquête de la route des Indes, en l'ouvrant à leurs vaisseaux. L'histoire rapportait également qu'aux termes d'une bulle pontificale d'Alexandre VI les îles et les mers du nouveau monde avaient été partagées souverainement entre les deux couronnes du Portugal et d'Espagne. C'était sur ce double fondement que les auteurs portugais, réfutés par Grotius, prétendaient établir les droits de leurs nationaux au commerce exclusif avec les Indes.

Aucun fait de cette importance n'est allégué dans le plaidoyer de Selden. Il ne cite aucune date précise à laquelle aurait commencé, au vu et au su de tous les peuples, la souveraineté maritime de l'Angleterre; mais, suivant lui, l'origine de cette souveraineté se perdrait dans la nuit des temps; et dès la première fois que le nom des Iles Britanniques est apparu dans les annales du monde, cette terre fortunée se serait trouvée déjà reine et maitresse des Océans qui l'entourent 1. Nonseulement l'empire maritime ainsi annexé, ou, pour mieux dire, incorporé au domaine insulaire des anciens Bretons, aurait traversé, sans amoindrissement dans son ensemble, bien que souvent fractionné dans ses parties, toutes les révolutions intérieures et toutes les divisions de territoire que ce groupe d'iles a subies depuis les temps barbares jusqu'à sa concentration en une seule monarchie : mais, chose plus étrange encore! cette domination des mers voisines aurait continué, même sous le joug étranger, même après la conquête des Iles Britanniques par les Romains 1, à demeurer inséparablement unie, comme « appendice », au sol de ces iles, sans se perdre dans l'immense empire où s'était absorbé l'univers. Au démembrement de l'empire romain, le sceptre maritime, tombé de la main des Césars, aurait été ressaisi par les chefs indigènes, et se serait transmis, au milieu des troubles et de la confusion du moyen age, de l'heptarchie anglo-saxonne aux Danois, des Danois aux Anglais, pour revenir enfin aux Normands. Toutefois, dans l'exposition de ses preuves, Selden laisse ressortir une distinction assez marquée entre les temps qui ont précédé l'arrivée des Normands en Angleterre, et ceux qui ont suivi leur conquête. Jusqu'à l'arrivée des Normands, il marche appuyé, non sur une argumentation rigoureuse, mais sur de simples présomptions, sur de pures hypothèses. Tout ce que l'archéologie, la numismatique ou les monuments, même les plus douteux, de l'histoire ont pu conserver de traces de forces navales entretenues et soldées par les chefs plus ou moins barbares des Iles Britanniques, depuis les pirogues de jonc et de cuir des anciens Bretons, jusqu'aux flottes envoyées par les Romains dans les mers du Nord, et aux vaisseaux construits par les Anglo-Saxons avec l'impot du Danegeld, est allégué comme preuve de cette domination maritime non interrompue, que l'écrivain anglais suppose ? plutôt qu'il ne la raconte. Il consent à reconnaitre que cette domination a été quelquefois troublée, disputée, envahie, défendue ou recouvrée, comme le sol même des Iles Britanniques, dont elle suivait toujours invariablement la forlune 1.

1 Sub illius (Cæsaris) adventum, non ità obscura, circumflui maris, maximè australis orientalisque, à

occupati atque ut à dominis possessi, velut perpetuæ insulæ imperii appendicis, vestigia reperiuntur. (Mare clausum, Jib. 2, c. 2.)

i Oceani Britannici dominium, ipsam Britanniam magnam devictam sequebatur, sub Claudio et Domitiano Augustis. (Mare clausum, intitulé du ch. 4 du livre 2.)

2 Hinc conjectandum est piscandi usum genti fuisse frequentissimum, qui, simul cum navigationis et commerciorum frequentiâ, Oceanum corporaliter ab eis occupatum esse demonstret. (Mare clausum, c. 2, lib. 2.)

Tametsi verò ità in singularia distraherentur imperia lunc oræ maritimæ, nihilo minùs adversùs hostem, seu ad mare tutandum, dubitari nequit quin communi uterentur consilio. (Ibid.)

Accedit, meritò existimandum esse territorium fuisse imperii Britannici unicum, è tellure seu continente magnæ Britanniæ, insulis circumjacentibus et maribus variatim interluentibus, conflatuin. (Ibid., C. 3.)

Mais, à partir de l'arrivée des Normands en Angleterre, Selden emploie un mode d'argumentation plus serré. Il quitte le champ des hypothèses pour arriver, dit-il, « à une démonsa tration méthodique. » Il partage donc en chapitres ses assertions et ses preuves. Divisant d'abord ce qu'il appelle l'empire maritime de l'Angleterre en quatre régions ou provinces qui répondent aux quatre points cardinaux du globe, il s'attache, dans une première partie, qui évidemment est la base el le pivot de tout le système, à traiter de la domination britannique sur les mers situées à l’orient et au nord-est, c'est-à-dire sur celles qui baignent les côtes de l'Espagne, de la France, de la Hollande et de l'Allemagne 2. La prétention de Selden å cet égard n'est pas seulement de réclamer comme un accessoire du sol anglais, soit les mers intérieures qui séparent l'une de l'autre les Iles Britanniques, soit les parties du canal de la Manche, du golfe de Gascogne, de la mer du Nord, les plus voisines de son pays; mais ce qu'il entend établir, c'est que la souveraineté de l'Angleterre sur toutes ces régions maritimes s'étend de l'un à l'autre rivage, ou, en d'autres termes, qu'il n'y a dans ces mers aucun flot, même ceux qui battent nos falaises, qui ne soit dans le domaine immédiat de la couronne britannique.

A l'appui de cette prétention, qui aujourd'hui nous paraît étrange, mais qui, à la fin du xvio siècle, était sérieuse, Selden, pour etre logique, invoque comme preuves deux ordres de faits : les uns émanant de l'Angleterre elle-même, et servant à établir qu'elle a, de fait et de droit (tum corpore , tìm

1 Sed intereà pro comperto satis est, ut, per variantes rerum illo in sæculo status, ipsum insulæ imperium in incerto sæpius positum est, ità etiam et imperium marinum pari aut simili modo affectatum esse, turbatum, invasum, receptum, defensum, velut id quod insulæ imperium dominiumque nunquam non sequebatur. (Mare clausum, lib. 2, c. 12.)

2 Quæ de Anglicano mari generatim dicemus, ad australe et orientale, seu quod, Gallias et Germaniam pulsans, Angliæ littoribus prætenditur, potissimùm attinebunt. (Ibid., c. 13.)

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