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Mais nous n'avons pas à approfondir en lui-même cet intéressant sujet où nous ne pourrions que suivre de loin les traces des écrivains illustres 1 dont les ouvrages nous ont en quelque sorte révélé ce peuple étrange qui, sorti du sein de notre Europe, lui était resté longtemps presque inconnu.

Influence de la neutralité maritime des États-Unis sur les affaires générales

de la chrétienté.

Le seul point de vue qui doive nous occuper ici est la nature d'influence que cette situation particulière de l'ancienne Amérique anglaise a pu exercer sur la politique générale de l'Europe.

Si l'Amérique, négligeant les conseils de Washington, méconnaissant les avantages de sa position lointaine sur un continent isolé, eût fait consister sa politique à figurer, comme elle en avait quelque droit, parmi les puissances qui entretiennent un grand État de marine militaire, il n'est pas douteux que « l'équilibre » que nous appelons « européen » (et qu'il serait peut-être plus exact d'appeler « l'équilibre chrétien »,' car c'est l'union des peuples civilisés par l'Évangile qui en fait la base) eût pu se ressentir bientot de cette intervention nouvelle d'une grande puissance chrétienne d'outre-mer.

On sait assez que l'éloignement n'est pas, pour un État maritime, un obstacle qui l'empêche de prendre part, au moyen de ses flottes, aux luttes qui s'engagent à l'autre extrémité des mers : et pourquoi n'arriverait-il pas un jour que l'Amérique dont les affaires ont été si longtemps faites exclusivement par les Européens et à leur profit, se trouvât admise, à son tour, à réagir ?, pour sa part virile, sur la gestion commune des affaires de la chrétienté, dont l'Europe reste le centre, tandis que la civilisation se répand peu à peu sur d'autres parties da monde.

1 M. le comte de Tocqueville, M. Guizot, M. le comte Gustave de Beaumont. ? A la manière dont les puissances européennes se sont émues tout dernièrement d'un combat naval livré entre deux bâtiments à vapeur, appartenant, l'un à la marine des « fédéraux », l'autre à celle des « confédérés » (le Monitor et le Merrimac), on a pu juger combien l'opinion publique est préoccupée de l'influence que le développement d'une flotte militaire aux ÉtatsUnis peut exercer sur les questions d'équilibre maritime dans le monde entier. Le nom seul du Monitor semble avertir déjà l'Europe du rôle que cette marine transatlantique doit jouer sur les mers.

La position des neutres se trouve par là fortifiée et agrandie.

Sans entrer ici dans de vagues éventualités, arrêtons-nous à un fait déjà accompli et qui frappe tous les yeux. C'est que, même en s'abstenant de se mêler aux intérêts européens, en se tenant à l'écart des luttes dont les mers d'Europe étaient le théâtre, les États-Unis d'Amérique ont pesé d'un certain poids dans la balance politique du monde; et cette influence, qui s'est exercée dans le sens de la paix, a été utile et salutaire. N'est-ce pas, en effet, ce grand exemple d'abstention qui a fortifié partout la position des neutres, et qui a fait de la neutralité comme un principe et un système, tandis que, jusqu'alors, elle était simplement un fait et presqu'un aveu d'impuissance, ou du moins le résultat de circonstances accidentelles ? On avait vu, en Europe, des États faibles se grouper ensemble pour défendre leur neutralité dans telle ou telle guerre, on avait vu de puissants États chercher à se faire, de la neutralité de leurs voisins, un appui ou une défense ; mais la neutralité de l'Amérique est tout autre chose : c'est une nation grande et forte qui, non par circonstance, mais de propos délibéré, déclare à l'Europe qu'elle veut rester en paix avec tous les peuples et demande à jouir des bénéfices de cette position qu'elle a choisie. On comprend combien un fait si considérable, et si nouveau, a dû influer sur le droit public, en ce qui touche le règlement des droits de la neutralité, si longtemps méprisés, lorsqu'ils n'étaient invoqués que par les faibles, si longtemps contestés et flottants, lorsqu'ils ne dépendaient que d'éventualités passagères.

SECTION IV.

Bèglement de Louis XVI sur la marine (1778.) Première neu. tralité armée. (1780.) Les États-Unis reconnus par le traité de Versailles. (1783.)

Le principe de la liberté du pavillon est admis par les États-Unis dans le traité

de commerce de 1778.

L'heureuse influence que la formation d'un grand État neutre en Amérique devait exercer sur le progrès du droit international de la mer se révéla dès le premier traité que ce peuple, encore à naitre, conclut avec la France pour s'assurer son puissant concours dans la lutte suprême qu'il allait soutenir contre l'Angleterre.

Le traité de commerce signé le 6 février 1778 entre la France et les États-Unis porte (art. 23), que les bâtiments libres a assua reront également la liberté des marchandises, et qu'on jua gera libres toutes les choses qui se trouveront à bord des « navires appartenant aux sujets de l'une des parties contraca tantes, quand même le chargement ou partie d'icelui appar« tiendrait aux ennemis de l'une des deux. »

Mais ce grand principe de la liberté des pavillons se trouvait depuis longtemps inscrit dans les traités qui formaient la base du droit conventionnel de l'Europe : seulement, il y était resté comme une lettre morte et sans valeur, tant que, par une contradiction déplorable, les lois intérieures de la France comme celles de l'Angleterre ordonnaient la confiscation des marchandises ennemies saisies à bord des navires neutres.

Cette fois, enfin, la France mit ses lois intérieures d'accord avec la justice.

Déclaration de Louis XVI du 26 juillet 1778.

Par la déclaration royale du 26 juillet 1778 (art. 1er), « Louis XVI fit défense à tous armateurs d'arrêter et conduire « dans les ports du royaume les navires des puissances neutres,

« quand même ils sortiraient des ports ennemis ou qu'ils y se« raient destinés, à l'exception toutefois de ceux qui porteraient « des secours à des places bloquées, investies ou assiégées. ) L'intention du roi n'était pas douteuse : bien que

l'immunité des marchandises ennemies chargées sur navires neutres ne fût pas écrite dans ce règlement, elle résultait clairement de son esprit.

Ce fut une grande époque pour la marine comme pour la diplomatie française que celle où Louis XVI, prenant ainsi pour devise la a liberté des mers » ? et le « respect des pavillons », résolut d'abaisser l'orgueil de l'Angleterre, et de l'amener, s'il était possible, à reconnaître, en même temps que l'indépendance de ses anciens colons, un principe de justice qui lui répugnait peut-être plus encore.

Cette politique de la France était à la fois habile et généreuse. En posant la question sur le terrain du droit des gens, elle semblait enrôler dans son camp les neutres euxmêmes, puisque c'était leur cause qui allait se débattre sur les mers et triompher ou succomber avec celle des États-Unis d'Amérique.

Armements maritimes de la France et de l'Espagne pour appuyer la déclara

tion d'indépendance américaine.

Sans attendre que le reste de l'Europe se fût prononcé, et lorsque la Hollande, oubliant sa propre origine, hésitait encore à proclamer au moins sa neutralité, la France et l'Espagne unirent leurs flottes pour recommencer sur l'Océan la grande guerre maritime, au profit de leurs nouveaux alliés du sang anglais. Elles ne furent pas arrêtées, la première par la crainte d'ébranler encore, au contact de la démocratie puritaine, ses institutions monarchiques déjà chancelantes, ni la seconde par le danger de donner, en Amérique, un exemple dont la contagion gagnerait tôt ou tard les colonies espagnoles elles-mêmes.

! « La guerre n'a d'autre objet que l'attachement de S. M. au principe de la liberté des mers, » disait Louis XVI dans son manifeste du 25 avril 1780.

La majorité du Parlement a nglais, moins libérale, mais plus logique, comprenait que l'indépendance des États-Unis était un premier échec qui menaçait tout l'avenir de sa puissance coloniale, et lord Chatam se faisait porter mourant à la tribune pour protester contre toute paix qui ajouterait la sanction du droit à un fait devenu cependant irréparable.

La France, libre d'un tel souci, puisqu'elle n'avait presque plus de ces possessions lointaines qui la rendaient autrefois vulnérable au dehors, songeait moins à reconquérir des colonies qu'à se grandir en Europe par un accroissement d'influence morale ; elle se mit donc à la tête du mouvement nouveau des esprits, dont l'indépendance américaine semblait un premier fruit glorieux à cueillir.

Plan de campagne conçu par Louis XVI.

Son attitude, dans cette guerre maritime, fut digne des plus beaux temps de notre histoire. Les moyens d'attaque, préparés pendant deux ans dans le silence, étaient formidables : le plan de campagne, aussi vaste que l'empire maritime des Anglais, avait pour

but de les tenir en échec au cœur même de leur puissance, de les dépouiller de leurs plus belles possessions dans l'Amérique du Nord, et de compromettre ou du moins d'affaiblir leur domination croissante dans l'Inde.

Deux flottes, comprenant ensemble 72 vaisseaux de ligne et 58 frégales sous les ordres du comte d'Orvilliers et du comte d'Estaing, se trouvèrent prêtes à appareiller à la fois de Brest et de Toulon, et 80,000 hommes, commandés par le maréchal de Broglie, s'échelonnèrent sur nos rivages de l'Océan, comme une menace de débarquement et d'invasion sur le sol britannique. Les États du centre de l'Europe semblaient avoir suspendu leurs querelles pour assister à ce grand spectacle, et la noblesse française, tournant vers la mer cette vaillance qu'elle avait déployée sur terre à Fontenoy, présentait ses plus beaux noms pour servir sur les vaisseaux du roi, et courait en foule à l'affranchissement de l'Amérique, comme elle avait couru dans le moyen âge à la délivrance des Saints-Lieux.

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