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montraient, dès 1792, disposés à souscrire à cette grande réforme de la guerre maritime 1.

Résultat des négociations ouvertes pour l'abolition de la course.

Peu de jours après le vote de l'Assemblée législative, Dumouriez, à la veille de quitter le ministère des affaires étrangères, ouvrit la négociation par deux dépeches adressées, l'une au marquis de Chauvelin qui, avec le prince de Talleyrand, remplissait alors une mission en Angleterre, l'autre à M. de Ternant, ministre de France aux États-Unis 9.

L'événement fit bientôt voir combien l'entreprise d'abolir la course était alors inopportune et prématurée.

« Sa Majesté ne se dissimule pas, disait le marquis de Chauvelin, dans sa note à lord Grenville, que l'état présent de l'Europe peut apporter quelque retard au prompt accomplissernent de ses désirs. »

On ne saurait cependant parcourir, sans émotion, les documents qui restent de cette correspondance inachevée.

Au milieu de ces relations diplomatiques déjà rompues ou près de se rompre, devant une révolution dont le flot monte, et les préparatifs d'une guerre européenne, on aime à lire, dans une circulaire adressée, au nom de Louis XVI, à tous les ministres de France à l'étranger, l'expression d'une grande et bienfaisante pensée, ayant pour but de prévenir cette foule de calamités particulières que la course ajoute aux malheurs publics en temps de guerre 3.

1 Voir notamment la déclaration de M. Emmery, député de Dunkerque.

J'appartiens, disait-il, à la ville qui a fait le plus d'armements en course. « Les 1000 ou 1200 corsaires qu'elle a armés dans la dernière guerre ont fait

plus de mal à l'Angleterre que les marines royales des deux maisons de « Bourbon réunies. Cependant cette ville ne désire pas la continuation de ce « genre d'armements. » (Moniteur du 31 mai 1792, p. 634.)

2 Ces dépêches sont du 14 juin 1792.

8 Nous devons à une obligeante communication de M. le ministre des affaires étrangères le texte de cette circulaire, signée par le marquis de Chambonas, qui avait remplacé Dumouriez le 16 juin 1792. La circulaire porte la date du 19. « Cette grande et bienfaisante mesure (disait le ministre), à laquelle la « justice, l'humanité, la politique bien entendue des nations, l'intérêt du 1 La réponse de l'Espagne fut : que Sa Majesté catholique donnerait volontiers son aveu « dès que nous serions d'accord avec l'Angleterre. » Les relations de la France avec la Russie avaient été rompues avant que les négociations relatives à la course fussent entamées (19 juillet 1792). L'Autriche était déjà en guerre avec la France, mais il résulte d'énonciations contenues dans plusieurs dépêches, qu'elle aurait fait connaître spontanément sa volonté d'abolir la course sur mer.

C'était évidemment de la réponse de l'Angleterre que devait dépendre celle de plusieurs autres grands États 1.

Lord Grenville n'en fit aucune.

On ne pouvait pas espérer, sans doute, suivant la remarque des négociateurs français, que le cabinet britannique fût « pressé d'adopter une conception philosophique, sans l'avoir « mûrement envisagée au point de vue de l'avantage national, a ni qu'il renonçât légèrement à l'un des plus puissants intéa rêts qui engagent la nation anglaise dans des guerres mari« times, celui de la course. »

Une telle renonciation semblait devoir être plutôt « la conséquence » que « le préliminaire » d'une alliance entre les deux peuples, et cette alliance n'existait pas encore. Il fallait en ajourner l'espoir jusqu'à la paix générale ou pourraient se concerter les moyens d'abolir, non-seulement entre les puissances européennes, mais aussi chez les puissances barbaresques de l'Afrique, une pratique aussi odieuse.

« commerce enfin, applaudissent également, ne pouvait qu'être saisie avec u empressement par le roi son conseil. Sa Majesté m'a chargé, en conséa quence, d'entamer le plus tôt possible des négociations avec toutes les

puissances maritimes pour les déterminer à la suppression de la course sur « mer. La guerre est déjà par elle-même un fléau assez terrible et assez rui& neux pour les peuples, sans l'aggraver encore par un brigandage aussi « déshonorant pour les États qui le tolèrent que pour les sujets qui s'y «liyrent.

« Je ne doute pas, Monsieur, que vous ne sentiez toute l'importance de « cette négociation dont je vous charge spécialement auprès de la cour où « vous êtes accrédité. Vous ferez valoir, avec toute l'énergie dont vous êtes

capable, la nécessité d'abolir cet usage barbare dont l'effet le plus constant « est d'appauvrir l'État en ruinant les fortunes des citoyens et d'ajouter aux * malheurs publics une foule de calamités particulières.

« Vous ne perdrez pas de temps pour faire les premières ouvertures à ce « sujet; on ne peut trop hâter la conclusion d'une mission qui épargnera des « malheurs aux peuples et assurera leur reconnaissance éternelle à ceux qui a l'auront provoquée. »

La réponse officielle des États-Unis était signée par Jefferson, alors secrétaire d'État du président Georges Washington.

En se déclarant prêt à négocier sur l'abolition de la course, et même « sur d'autres principes tendant aussi à diminuer les

occasions et les calamités de la guerre », le gouvernement des États-Unis demandait cependant que cette question fût jointe à celle du nouveau traité de commerce qu'il avait alors à ceur d'obtenir.

La Toscane et Genes, le Portugal et le Danemark se montraient, en principe, favorables au veu de la France. Le cabinet de Naples faisait observer « que, dans les États napolitains, « le fait s'accordait avec ce principe, car jamais les ports na

politains n'avaient armé de corsaires »; mais à quoi servirait, disait-il, d'abolir les lettres de marque entre peuples chrétiens, si les Barbaresques d'Afrique continuaient à désoler, par leurs déprédations, les rivages de l'Italie ?

Deux réponses surtout furent remarquées, celles des sénats de Lubeck et de Hambourg.

Ces anciennes villes hanséatiques n'hésitèrent pas à prendre l'engagement formel d'empêcher, en cas de guerre maritime avec la France, tout armement en course, et d'éviter « tout ce qui pourrait donner lieu à de funestes représailles »; elles témoignaient au roi leur plus vive reconnaissance pour le grand bienfait qu'assurerait au commerce européen a l'abolition de ce fléau destructeur ».

Par une juste réciprocité, un décret de la Convention déclara « la course abolie à l'égard des navires de la ville de « Hambourg et de ceux des villes hanséatiques » 1,

Mais au moment où ce décret pacifique fut rendu, tous les esprits étaient déjà tournés vers la guerre.

1 Décret du 29 mars 1793. (Code des prises, édit. in-4° de l'an IX, t. III, p. 70.)

SECTION III.

Seconde phase de la révolution française. Guerre de courso

et de représailles contre l'Angleterre.

Position prise par l'Angleterre dans la ligue européenne contre la France.

La crise violente dans laquelle était entrée tout à coup la Révolution française avait fait succéder, aux discussions de la tribune, le choc des armes. Dans l'attitude nouvelle que cette guerre fit prendre à l'Europe, l'Angleterre sut choisir avec habileté son terrain. Sur les questions relatives à la liberté des mers, elle s'était trouvée seule, faisant cause à part contre tous les États civilisés. Dans la guerre déclarée par l'Europe à la Révolution, elle se replaçait, au contraire, à la tête de la ligue continentale, qui s'était donné pour mission de défendre les principes sur lesquels reposent la civilisation, l'ordre social et la royauté. Devant cet intérêt commun de tous les trones, les questions maritimes relatives aux droits des neutres semblaient s'amoindrir. La règle de conduite posée par l’Angleterre fut que les « principes ordinaires du droit des gens » n'étaient pas faits pour une guerre où il s'agissait de réduire par tous les moyens imaginables, et de mettre, pour ainsi dire, au ban de l'Europe, un peuple qui s'était placé, disait-elle, « en dehors des lois divines et humaines . Elle conseillait donc de voiler pour un temps la statue de la justice, afin de mieux rétablir son empire. Grâce à ce principe, l'Angleterre put se trouver d'accord avec les anciens chefs de la ligue de 1780, avec la Russie, la Prusse, l'Autriche, pour interdire aux neutres le transport, non-seulement « des munitions de guerre », mais des « munitions navales » et de toutes sortes de « vivres » en destination pour les ports français.

Mesures extrèmes de part et d'autre. — Comment leur énormité même a pu

conduire à un progrès.

On pourrait se demander si les faits qui suivent appartiennent à l'histoire du droit des gens; car, au lieu de raconter les progrès de ce droit, nous aurons à dire comment, à une époque de civilisation et de lumières, la guerre maritime a rétrogradé, à certains égards, jusqu'aux errements de la barbarie, comment des efforts surhumains de puissance et de génie n'ont abouti qu'à élever aux mêmes proportions une lutte de haines et de violences, engagée entre les deux plus grands peuples du monde. Mais ce récit sera plein de leçons salutaires. Il nous apprendra d'abord que, hors de la règle, il n'y a plus rien à quoi l'on puisse 'se retenir sur la pente fatale qui entraîne à l'abime; qu'une première déviation des principes conduit à une autre plus grave; qu'en vain on allègue aujourd'hui a la nécessité » comme excuse pour commettre une injustice, car cette injustice, à son tour, deviendra demain l'occasion d'une représaille plus injuste encore. Ajoutons que ce prodigieux exemple des abus de la guerre faite au « commerce privé » de l'ennemi, a mis en évidence l'énormité du principe qui pouvait conduire à de telles conséquences. En effet, remarquons-le bien, à côté de ces monstruosités de la guerre de course, la grande guerre navale, là où elle pouvait se pratiquer encore, produisait toujours des actes héroïques de vertu guerrière, et l'armée de mer, dans ses désastres comme dans ses succès, rivalisait d'ardeur et de courage avec les glorieux faits d'armes de nos soldats. Défendre ou venger l'honneur du pavillon, était sa noble devise; le principe qui l'animait était celui du patriotisme et de l'honneur : elle savait maintenir sa dignité et rester fidèle au droit et à la justice, car elle avait pour mission de protéger les intérêts les plus sacrés au coeur de l'homme et du citoyen.

Quant à l'autre principe de guerre maritime, je veux parler de celui qui produit la course et la confiscation des marchandises ennemies, ce principe, qu'on prétendait régler et contenir, s'est affranchi de toutes les règles; il a débordé sur le monde effrayé; il s'est emparé de l'Europe comme d'un vaste champ d'expériences : il s'est mis à l'æuvre pour refaire, sur d'autres bases, l'ordre établi par la civilisation et par la nature

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