Page images
PDF
EPUB

- Il s'agit de ces maisons de Bordeaux, dit-il, de ces maisons de rapport, dont la valeur représente un bon quart de la fortune de ma femme. Elles me donnent beaucoup de soucis.

- Comment donc! s'écria M. Defos, mais c'est un magnifique placement, un des plus avantageux, un des plus sûrs que j'aie fait pour ma nièce : du 5 pour 100, ni plus ni moins! M. Naudié répliqua, l'air pensif :

Oui, sans doute, du 5 pour 100... à condition que les locataires payent leur terme. Seulement, s'ils ne payent pas ?... M. Defos ouvrit ses gros yeux ronds, stupéfaits et menaçans :

S'ils ne payent pas ?... dit-il. Eh bien! on les force à payer! Grâce à Dieu, il y a encore de bonnes lois pour protéger les propriétaires; et votre gérant... vous n'en avez pas changé, j'espère ?

Non, c'est le même. – Un homme à poigne! Vous n'avez qu'à le laisser faire !

Le visage de M. Naudié devint très soucieux. Il dit en tiraillant sa barbe d'un geste inquiet :

Je ne puis pourtant pas jeter à la rue des malheureux qu'atteint le chômage ou la maladie... Je ne puis pas.

Vous, soit! Je comprends cela. Mais votre gérant? C'est lui seul qui agirait.

- En serais-je moins responsable?

M. Defos leva la main gauche, la laissa retomber sur son genou, et dit, avec dédain : - Vous

у

mettez du sentiment ! – Permettez! dit M. Naudié, vous-même, quand vous m'avez mis au courant des affaires de ma femme, ne m'avez-vous pas parlé de ces maisons comme d'une auvre utile, destinée à aider les pauvres gens en leur procurant à bon marché des logemens sains?

– Eh bien ?... Vos locataires ne sont-ils pas logés à meilleur compte, et mieux, que partout ailleurs? Raison de plus pour qu'ils payent leurs termes avec régularité.

M. Naudié garda le silence, n'osant pas dire ce qu'il pensait de cette impitoyable charité.

- Voyez-vous, mon cher, reprit M. Defos avec sa magnifique autorité, si vous vous laissez gagner par la sentimentalité, vous êtes perdu. Il est très difficile d'être millionnaire. La seule manière d'exercer avec quelque agrément cette profession délicate,

c'est de s'en tenir à la loi, strictement. La loi est la norme unique qui doive régler nos actes. Mon principe est : Ne jamais enfreindre la loi; s'en servir toujours. Je vous le recommande : il est simple, excellent, il tranche toutes les difficultés. Je ne vois pas en quoi son application pourrait choquer un chrétien. Jésus lui-même n'a-t-il pas dit : « Rendez à César ce qui appartient à César »?

Une fois de plus, la dureté de ce juste, irréprochable et féroce, offensait M. Naudié : - Je ne suis pas César, dit-il avec un peu d'ironie.

Moi non plus, certes! s'écria M. Defos. Mais... Il n'acheva pas sa phrase : ce « mais », avec le large geste des bras ouverts qui l'accompagna, exprimait à lui seul toute sa doctrine, à laquelle suffisait la Justice et dont nulle bonté ne tempérait jamais la rigueur impeccable.

- Pour moi, reprit M. Naudié, je ne puis raisonner ainsi. Il m'est impossible de comparer les termes que me doivent ces pauvres gens aux dettes que nous avons tous envers Dieu. Cela ne se balance pas.

Eh bien! vendez vos maisons : c'est ce que vous avez de mieux à faire. Je suis à vos ordres, si vous voulez.

M. Naudié allait accepter avec joie quand il pensa soudain que ce serait livrer ses locataires au terrible homme : forme nouvelle du subterfuge auquel il pouvait recourir en se cachant derrière le gérant, autre manière de se dérober à ses responsabilités.

— Je vous remercie, répondit-il sans entrain. J'y réfléchirai; nous en reparlerons.

M. Defos regarda sa montre et se leva en disant, pour conclure :

Quand vous voudrez. Et à ce soir. Son visiteur reconduit, M. Naudié allait se remettre à sa correspondance, quand Frédéric, le valet de chambre, un grand gaillard sec, à menton rasé, d'une irritante dignité, apparut sur le seuil : un paysan venait prier M. le pasteur de se rendre au plus tôt à Marcilly, où le réclamait une veuve mourante; l'attitude dédaigneuse de Frédéric disait clairement que, dans sa pensée, M. le pasteur n'avait pas à se déranger pour si

peu. J'y vais tout de suite, dit M. Naudié. En hésitant, il ajouta :

– Dites qu'on attelle!

Il évitait de se servir de la voiture, dont la coûteuse présence lui pesait comme un remords. Mais ce jour-là, le désir de rentrer tot l'emportait sur ses scrupules. Voulant rappeler à sa femme les souvenirs de la journée qui commençait, il alla cueillir au jardin quelques roses, pour les offrir à Jane avant de se mettre en route. Quand il frappa doucement à sa porte, elle ne répondit pas. Il entra quand même : elle dormait encore, d'un frais sommeil d'enfant heureuse, délicieusement jolie dans le désordre de ses cheveux noirs épars autour d'elle. Oh! l'éveiller en cueillant les baisers qui semblaient fleurir sur ses lèvres entr'ouvertes ! Mais M. Naudié n'osa pas, - car jamais il ne s'abandonnait librement aux impulsions de son cœur, qu'il cachait à sa femme comme il tâchait de se les dissimuler à lui-même. Il se contenta donc de la contempler un moment, son bouquet à la main. Puis il répandit les roses sur la couverture et sortit à pas furtifs, plein de regrets.

Les enfans, qui partaient pour leurs cours, s'étaient arrêtés devant la voiture. Ils l'embrassèrent; le bruit des roues résonna sur les pavés de la rue silencieuse, entre la double enfilade des vieux hôtels tranquilles et graves.

Le village de Marcilly est la seule commune protestante des environs qui relève de la paroisse de La Rochelle : les deux pasteurs de la ville s'y rendent tour à tour chaque quinzaine, pour le culte. Autrefois, M. Naudié faisait la route à pied, moitié par hygiène, moitié pour économiser le prix de la diligence. Il partait alors d'un bon pas égal de marcheur, sa redingote sur le bras, le front en sueur sous son lourd chapeau, et arpentait à longues enjambées la route qui file parmi les champs, bordée de jeunes arbres que le vent d'ouest incline. C'est un paysage mélancolique et nu. De place en place, isolées dans un bouquet d'arbres ou groupées autour d'une vieille église, surgissent de basses maisons aux toits lents, grises comme les terres de labour quand le soleil ou le vent les a desséchées; ou ce sont des moulins aux ailes agitées, de petits bois de basse futaie, une rangée de grêles peupliers. Deci, de-là, la mer apparaît, continuant la plaine, coupée par la ligne morne de l'île de Ré, – trait noir marqué sur une page vide. Une tristesse émane toujours de cette nature monotone, presque désolée, que parcourt un âpre vent; pourtant, par les matinées printanières, les oiseaux chantent parmi les arbres ou dans les

jeunes blés. En deux heures de marche, le pasteur arrivait à Marcilly: la tour carrée de la vieille église trapue, découronnée de sa flèche perdue en quelque bagarre, jetait dans l'air les appels triomphans de la cloche, invitant aux vêpres les fidèles de l'autre culte; il prenait à main droite une ruelle étroite qui conduit au modeste temple de la R.P.R.,– petite salle carrée, écrasée par un plafond trop bas. Mêlé presque à ses auditeurs, M. Naudié croyait leur parler à chacun en particulier, tant il se trouvait près d'eux : et il aimait ces humbles et rares paroissiens, les deux ou trois vieillards, les quelques femmes en bonnet qui venaient s'asseoir là, recueillis. Leurs peines ressemblaient aux siennes : ils n'étaient guère plus inquiets que lui-même de leur pain quotidien ; leurs familles, presque toujours nombreuses, ne leur donnaient guère plus de tourmens : les petits êtres qu'ils avaient jetés dans la vie, pareils à des graines qui germent d'un peu de pluie et d'un peu de soleil, poussaient, croissaient, grouillaient, nourris par la grande voisine, vite utiles, bientôt dispersés. A les observer, à leur parler, à les écouter, leur pasteur avait vu quelquefois s'éclairer d'un jour nouveau le dur problème de la misère: différente de celle des villes, moins lourde que la sienne propre, elle lui semblait là — plutôt que l'ennemie - l'éducatrice et la nourricière, féconde en conseils sains, bienveillante à sa manière, puisqu'elle enseigne la simple acceptation de la vie au jour le jour, telle que la font la terre et les saisons. – Ainsi pensait autrefois M. Naudié, au temps de sa pauvreté. Maintenant, quand il suivait la route connue, quand il entrait dans l'humble temple, il ne retrouvait point les mêmes impressions. Ses paroissiens non plus ne le regardaient plus de même, comme si quelque chose le séparait d'eux. Aussi ses courses à Marcilly n'étaientelles plus que des corvées, dont il se dispensait quand il le pouvait honnêtement. Ce jour-là, bercé par le rythme de la voiture, les yeux arrêtés par le dos du cocher carré sur le siège, il ne regarda pas

le paysage, qu'inondait la fine lumière d'un matin d'été, et roula dans sa tête de vagues et inquiètes pensées.

Un spectacle de douleur chassa pour un moment ses propres soucis intimes : une femme encore jeune, dans un décor de misère, râlait sur un grabat, sans connaissance, presque sans haleine, si proche de la mort que déjà la barrière de l'inconscience la séparait de la vie. Trois enfans en bas âge s'effaraient autour d'elle, – nichée abandonnée, pauvres petits êtres tremblans de

pas venu ?

vant un malheur qu'ils ne comprenaient pas. M. Naudié tâcha de les interroger :

– Etes-vous seuls ? N'avez-vous personne ? Le médecin n'estil

Ils ne surent pas répondre: ils le regardaient avec des yeux d'angoisse, comme pétrifiés devant lui.

Pauvres petits! dit-il en les caressant. Puis il se pencha vers la mourante, cherchant à deviner les soucis qui subsistaient peut-être au fond d'elle, dont les reflets tremblaient dans ses yeux presque éteints :

– Dieu aura pitié d'eux, soyez-en sûre. Vous avez eu raison de m'appeler! Ce que je puis faire, ma pauvre femme, je le ferai. Maintenant, je vais prier, n'est-ce pas ?

Une immense pitié l'emplissait pour ces malheureux, frappés ainsi par un coup de Celui dont nous ignorons les voies; en même temps, il songeait à ses propres enfans, à leur mère morte, et ces retours sur lui-même rendaient sa compassion plus profonde, plus intelligente, plus délicate, en augmentant son grand désir de les aider.

Il pria, sans que la mourante parut l'entendre, la rassura de nouveau, se remit à caresser les enfans. Quand il voulut partir, une fillette le retint, une petite voix suppliante bégaya :

Pas partir!... Pas encore !... De longs momens passèrent ainsi, donnés à la prière, à la pitié. Et M. Naudié songeait à Jane qui, sans doute, l'attendait et lui reprocherait son retard,... ou bien, hélas ! ne le lui reprocherait pas ! L'arrivée d'une voisine, enfin, lui permit de s'éloigner. Comme il posait trois pièces d'or sur la table, la bonne femme s'écria :

On voit bien que vous êtes riche !
Il promit de revenir, et monta dans sa voiture.

Sur son parcours, les paysans, – ceux-là mêmes dont il se sentait autrefois si proche, se découvraient avec une nuance nouvelle de respect : celui que les pauvres vouent à l'homme riche, non plus celui des simples pour le serviteur de Dieu. Leurs regards le suivaient; derrière son passage, ils échangeaient entre eux de prudentes réflexions qui, sans doute, admiraient sa voiture, approuvaient son adresse, ou le félicitaient de son aubaine.

Ah! certes, il n'en valait pas mieux! Des soucis l'oppressaient maintenant, dont il aurait rougi jadis, qui l'éloignaient de

[ocr errors][merged small][ocr errors]
« PreviousContinue »