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LE MÉNAGE

DU

PAST EUR NAUDIÉ

DEUXIÈME PARTIE (1)

VI

Ce jour-là, les Naudié devaient célébrer le premier anniversaire de leur mariage par un dîner de famille, auquel assisteraient, avec les Defos, Guillaume Naudié, - qui s'absentait plus volontiers de Rochefort depuis qu'un intérieur confortable l'attirait à La Rochelle, — les Fridolin, M. Lanthelme dont l'esprit acide amusait Jane. Levé très tôt, M. Naudié expédiait son courrier, dans l'élégant cabinet, meublé à l'anglaise, qui ouvrait sur le jardin où croissait un vieux cèdre, où Zélie passait des heures dans la contemplation des poissons rouges de la pièce d'eau. Les Naudié habitaient maintenant, à deux pas des Defos, un de ces beaux hôtels de la rue Réaumur, dont les vastes pièces ont gardé leurs lambris et nous ont comme transmis à travers le temps un peu des souvenirs et de la grâce du siècle passé. M. Naudié ouvrit une dizaine de lettres : des demandes de secours. Hélas! il en recevait tant, qu'il n'y pouvait pas même répondre! L'une d'elles, qu'il repoussa avec un geste d'humeur,

(1) Voyez la Revue du 15 avril.

venait de Paul : l'évangéliste expliquait qu'il voulait acheter une grange pour ses réunions, dans un village d'Auvergne où les propriétaires refusaient de lui louer leurs locaux, et qu'il comptait sur son frère pour réaliser ce projet. « Mes ennemis, disait-il, seront confondus, forcés de reconnaître que le Seigneur est avec nous, quand, malgré leur mauvais vouloir, la parole résonnera chez eux. »

Non, non, dit le pasteur à haute voix, comme si son frère eût été là pour l'entendre. Rien pour cette fâcheuse propagande. Il y a tant de besoins plus réels!

Combien peu il en pouvait soulager! Un instant, il songea à la petite part de revenu que son train de maison lui permettait de consacrer aux bonnes cuvres: quatre domestiques, deux chevaux, une voiture, beaucoup de caprices ; que restait-il pour les pauvres? Son budget était aussi difficile à équilibrer qu'aux temps de sa gène, à cette seule différence près, que les chiffres étaient plus gros. Il consacrait à ses affaires un temps énorme, et quand il y réfléchissait, se reprochait de le prendre sur ses devoirs. Mais il n'y réfléchissait pas souvent : un tourbillon l'emportait, sur les traces du petit être charmant, fantaisiste, décevant, qu'il ne connaissait pas encore et qu'il adorait chaque jour davantage. En ce moment même, elle remplissait sa pensée, elle étouffait ces plaintes dont les lettres ouvertes apportaient la rumeur, si bien que ce n'était point aux malheureux tourmentés par la peine, mais à elle seule qu'il songeait. Tandis que son cil s'attendrissait en parcourant les pages désolées, il écoutait l'éternel refrain de son cœur : « Je l'aime, je l'aime, oh! combien je l'aime. ». Mais par momens, une autre voix, - la voix de reproche qui l'avertissait jadis, - murmurait au fond de lui, assourdie et lointaine : « Tu l'aimes, comment l'aimes-tu ?...

On frappa. M. Defos, en allant à ses affaires, entrait pour prévenir qu'Henri, qu'on attendait dans la journée, retardait son retour.

Sans lui, dit-il, nous serions treize à table, et pour moi, vous savez, j'ai une petite superstition. Tâchez de trouver un quatorzième!

Je tâcherai, dit M. Naudié en souriant. Ou bien les enfans ne dîneront pas avec nous.

Il insista pour que son visiteur s'assît un instant, ayant justement un avis à lui demander :

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