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trées depuis longtemps dans la vie publique et privée.

Depuis 1789, à défaut de traditions nationales, ce sont les théories philosophiques et politiques qui ont introduit les institutions libérales sur le continent européen. A aucune époque de l'histoire, l'influence de la théorie sur les institutions et sur la vie politique n'a été aussi grande que dans les États européens depuis la fin du xvino siècle. A d'autres époques le monde a pu être encore plus agité par les révolutions; mais ces révolutions se faisaient au nom d'un droit consacré par l'usage et par la loi. La ligue lombarde, la révolution qui a fondé l'indépendance des cantons suisses, celle des Pays-Bas et de l'Angleterre , même celle des États-Unis d'Amérique, ont toutes commencé en invoquant un droit positif. Les révolutions de l'époque contemporaine sont les premières qui se soient inspirées d'une théorie philosophique. Faut-il se håter de conclure avec des esprits chagrins que ces théories ne représentent que l'utopie de quelques rêveurs trop empressés de façonner le monde sur leurs idées, sans tenir aucun compte de la réalité? Dans les changements que les théories nouvelles ont amenés il faut distinguer deux choses : ces théories considérées en elles-mêmes et un état social qui a rendu possible leur application. De ces deux coefficients est résulté ce qu'on appelle la révolution, devenue partout le fait saillant de notre époque. La révolution, ce n'est pas la chute d'une dynastie ; ce ne serait pas même le changement des monarchies en républiques, si jamais ce changement se réalisait d'une manière durable, parce que la république, telle qu'elle pourrait s'établir aujourd'hui, ne ressemblerait

pas plus aux républiques qu'aux monarchies de l'ancien régime. La révolution est encore moins l'émeute dans la rue ou l'agitation dans les esprits, ou bien un

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bouleversement qui compromet la sécurité de l'État et celle des citoyens. Il n'y a là qu'un désordre fait pour exciter de tout temps de grandes répugnances, mais qui doit en-exciter de plus grandes encore à une époque telle que la nôtre, préoccupée et trop préoccupée des bienfaits matériels que la civilisation procure.

Il y a donc eu dans ce siècle un grand changement, continuons d'employer le mot propre, une grande révolution. Mais si cette révolution tend à s'accomplir d'une manière plus étendue qu'elle ne l'a fait jusqu'ici, elle se manifeste dans l'ordre intellectuel et moral encore plus que dans les innovations politiques. Elle a son point de départ dans l'esprit de discussion et de libre examen appliqué à toutes les institutions et à toutes les traditions humaines qui gouvernent la société : après avoir renouvelé les doctrines de la science et de la philosophie, on a demandé leur raison d'être aux institutions sociales et aux gouvernements. Dès lors, l'esprit d'examen et de discussion est devenu cet esprit libéral qui a été la plus grande puissance de ce siècle et qui l'est encore. Il n'est ni une théorie ni une constitution nouvelle; il est l'âme qui leur donne la vie.

Tant qu'ilsubsistera quelque chose des entraves que les vieilles traditions des gouvernements absolus lui ont opposées, l'esprit libéral risquera de devenir un principe de perturbation sociale; vainqueurs et puissants, les défenseurs de la liberté ont souvent exercé en son nom un despotisme plus oppressif que celui qu'ils avaient renversé, et l'esprit libéral a disparu. Ces maux pourront peut-être se renouveler encore. L'apaisement des passions politiques que la révolution a excitées ne se trouve que dans l'influence incontestée de l'esprit libéral qui repousse les violences des révolutions aussi bien que celles du despotisme, parce que ni les unes, ni les autres ne laissent de liberté à l'examen et à la discussion.

L'exemple, l'habitude, la tradition, les usages enracinés dans un pays peuvent prolonger l'âge de l'obéissance passive et de la crédulité aveugle. Si l'esprit libéral qui commence à s'y introduire peut devenir l'occasion de grandes erreurs, lui seul peut les détruire avec les armes puissantes de la libre discussion. Essaie-t-on de détruire ou d'entraver cette liberté dans un pays qui l'a déjà accueillie : bien loin de rappeler les esprits aux habitudes de l'ancienne docilité, on aboutit à un scepticisme qui deviendra nécessairement le principe de l'abaissement des intelligences et des caractères.

L'école historique allemande, qui reconnait pour son chef l’illustre Savigny, a enseigné une vérité importante, lorsqu'elle a dit que les constitutions et les lois des États ne sauraient s'improviser ni par les monarques absolus, ni par les suffrages des assemblées; que leur vie a sa source dans la conscience populaire, qu'elle se développe par un procédé organique semblable à celui des produits de la nature. C'est là une vérité qu'on ne saurait assez méditer pour l'opposer à quelques-unes des plus mauvaises doctrines du XVIIIe siècle, qui exercent encore aujourd'hui une influence funeste. Mais quand elle a voulu étudier les conditions normales de la vie constitutionnelle et législative des peuples, cette grande école a eu le tort de se renfermer de préférence dans les époques primitives, où la constitution et le droit de l'État vivaient tout entiers dans la conscience irréfléchie des masses : elle a négligé l'étude de ce progrès législatif et politique trop souvent troublé, mais pourtant irrésistible chez les peuples chrétiens, qui a commencé avec les libertés communales du moyen âge, et qui aboutit aux libertés constitutionnelles de notre époque. Elle a trop négligé d'observer combien la réflexion, l'étude, la théorie ont servi à épurer toutes les notions du droit public et privé. Les constitutions et les lois des États doivent être l'inspiration de la conscience populaire, voilà une vérité incontestable; mais, au milieu d'une civilisation avancée, cette inspiration n'aboutirait à aucun résultat pratique, si la conscience populaire cessait d'être éclairée par la réflexion et la science, condamnées à se renfermer dans l'étude des monuments du passé, sans tenir compte des innovations que le temps a apportées. Ce que l'école historique a trop oublié aussi, c'est ce qu'il y a de commun, de général, d'humain dans le progrès des peuples modernes, ce qui forme partout le fonds sur lequel s'élève le majestueux édifice de la civilisation chrétienne. De là le superbe dédain avec lequel elle a souvent condamné les codes modernes comme un obstacle opposé au progrès du droit, et les constitutions libérales de notre époque comme un morceau de papier qui s'interpose entre le roi et son peuple. Laissons de côté ces aberrations de l'esprit de système, devenu quelquefois de l'esprit de parti. Reportons-nous au point de départ de l'école historique; c'est dans la conscience populaire que nous chercherons le principe des constitutions et des lois, et ce que nous trouverons dans la conscience éclairée de nos contemporains, c'est l'esprit libéral. Sa puissante influence a pénétré dans le droit privé et il a réformé la constitution de la famille et de la propriété ; il a inspiré les doctrines de l'économie politique, et il a consacré la liberté de l'industrie et des échanges; poursuivant l'ouvre commencée par le christianisme, il a fait disparaître l'esclavage de l'empire le plus absolu de la chrétienté 1; il le

+ Dans tout le monde civilisé il n'est pas un libéral qui n'ait applaudi à l'empereur Alexandre II, quand il a décrété l'abolition du servage en

fait disparaître aujourd'hui des plus libres de ses républiques; il a pénétré dans le droit pénal et il a réclamé pour la personnalité humaine un respect inconnu aux anciennes législations. Partout, sauf à Rome, il a fait disparaître les gouvernements d'ancien régime pour consacrer ce principe d'égalité qui devrait toujours préparer une liberté malheureusement plus difficile à établir.

Voulez-vous vous convaincre que l'esprit libéral est la plus grande puissance de notre époque? Étudiez l'histoire diplomatique depuis 1789. Si vous ne tenez compte des idées, des sentiments, des intérêts nouveaux qu'il a introduits, les événements se dérouleront devant vous comme une énigme inexplicable. Ceux qui sont disposés à exiger beaucoup en fait de liberté, doivent trouver que ce qu'on a obtenu jusqu'ici est bien insuffisant. Je crois qu'ils ont raison; mais je crois aussi que le monde a assez progressé en liberté pour faire voir que ce qui recule c'est l'absolutisme, et que ce qui avance c'est l'esprit libéral; c'est donc à lui que la victoire est assurée.

Entre les révolutions politiques et celles qui s'accomplissent dans les idées et dans les opinions il existe un rapport toujours réel, quoiqu'il soit souvent inaperçu du vulgaire. Ce rapport a dû être plus intime à une époque où de nouvelles théories philosophiques et politiques sont devenues le point de départ des révolutions qui ont changé la politique et la constitution des États. L'esprit d'examen et la libre discussion sont des faits déjà anciens; ce qui

Russie : il n'en est pas un que n'indigne aujourd'hui le système de persécu. tion religieuse et de spoliation qui se poursuit en Pologne. L'esprit de radicalisme qui s'est introduit dans l'administration russe est encore un signe du temps : il donne lieu à un curieux rapprochement entre le despotisme des monarchies absolues et celui qui s'est exercé plus d'une fois au nom de la démocratie.

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