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I

BIOGRAPHIES. SOURCES.

LES LETTRES DE GUIBERT

Avant d'aborder l'énumération et la critique sommaire des sources, il sera utile de signaler la valeur des diverses notices par lesquelles Guibert est connu dans l'histoire littéraire : car, à vrai dire, il n'a pas encore trouvé de biographe. Nous ne citons que pour mémoire la série des compilateurs qui lui ont à peine consacré quelques lignes, où ils sont parvenus à glisser plus d'une erreur 2. Mabillon, le premier 3, a donné sur Guibert des détails plus précis, tirés d'une chronique manuscrite de Gembloux et complétés par une courte analyse de ses principales. lettres. Malheureusement, comme nous le verrons plus loin, le texte inédit, présenté au monde savant par l'illustre Bénédictin, est loin de mériter la confiance qu'on lui a trop généralement accordée. C'est sans doute l'autorité de Mabillon qui empêcha les auteurs du Gallia christiana de rejeter ou du moins de soumettre à un examen minutieux toutes les assertions contenues dans le fragment du Chronicon Gemblacense publié par leur devancier. Ils y relevèrent, à la vérité, une grosse méprise; mais ils crurent, à tort, pouvoir s'y rapporter pour tout le reste. En revanche, ils ont signalé pour la première fois des documents, cette fois irrécusables, des fragments inconnus des lettres de Guibert, des diplômes, et surtout une remarquable décrétale d'Innocent III 5. La notice du Gallia est demeurée la meilleure de celles que nous possédons sur Guibert.

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1 A. Wion, Lignum Vitae. Venetiis, 1595, 4o, tome I, p. 421; Fr. Sweertius, Athenae Belgicae. Antwerp., 1628. 2o, p. 296; B. Fisen, S. J., Flores Ecclesiae Leodiensis, 1647, 2o, p. 225; Foppens, Biblioth. Belgica, 1739, 4o, tome I, p. 386; De Wind, Bibliotheek der Nederlandsche Geschiedschrijvers, 80, p. 509.

* Les quelques lignes de Fisen sont un tissu d'inexactitudes. Foppens donne à Guibert le titre de bienheureux, le confondant probablement avec son homonyme, le fondateur de Gembloux. Tous le font mourir en 1208, date fausse, nous le verrons.

De

3 Mabillon, Vetera Analecta, tome II, p. 53; 2e édit., p. 481. Oudin, Scriptt. Eccles., tome II, p. 1591, transcrit Mabillon.

4 Gall. christ. nova, t. III, p. 560.

5 Gall. christ., t. III, p. 560, 561. Instr., p. 127-131.S'il faut en croire les

1

L'article consacré à notre abbé par les continuateurs de l'Histoire littéraire est un des plus faibles de ce recueil. Peu ou point de rectifications des anciennes erreurs, bon nombre d'erreurs nouvelles, intelligence plus que douteuse des documents utilisés, tel est le bilan de cet article 2. Un exemple qui donne une idée des procédés scientifiques de l'auteur pour les traits les plus importants de la biographie, le lecteur est renvoyé jusqu'à cinq fois à l'Athenae Belgicae de Sweertius. Or voici tout l'éloge de Guibert dans cet ouvrage : «Guibertus seu Wibertus Martinus Gemblacensis in Brabantia abbas, vir pietatis et doctrinæ nomine non incelebris. Scripsit, etc. 3. » Les autres détails sont empruntés au Gallia et aux lettres de Guibert publiées par Martène.

Reiffenberg, dans les Bulletins de l'Académie royale de Belgique, ne s'est pas proposé d'écrire une biographie de Guibert, mais il a rendu un grand service à sa mémoire en faisant mieux connaître sa correspondance par une description détaillée de plusieurs manuscrits, et en attirant l'attention des érudits sur un fragment de chronique que l'on peut regarder comme une suite au Gesta Abbatum Gemblacensium de Sigebert et de Godescalc 5.

Ce fragment a été publié en entier par M. A. Wauters, mais d'une manière fort défectueuse, l'éditeur n'ayant pas réussi à distinguer nettement les caractères paléographiques du manu

mêmes auteurs, il serait aussi fait mention de Guibert dans une lettre des chanoines de Liège à ceux de Trèves. Or, dans cette lettre, publiée par Martène et Durand, Thesaurus novus anecdot., t. I, p. 304, il n'est pas parlé de Guibert, mais bien d'un de ses prédécesseurs Olbert (1012-1048), comme aussi dans D'Achery, Spicilegium, t. VI, p.531, auquel le Gallia ren

voie.

1 Histoire littéraire de la France, t. XVI, p. 566 suiv.

2 Reiffenberg, que nous citerons plus loin, appelle l'auteur de cette no

:

tice « le savant et scrupuleux Daunou. » Elle est d'Amaury Duval, à qui, dans cette circonstance du moins, l'éloge s'applique assez mal.

3 Sweertius, op. cit., p. 296.

4 Tome IX (1842), 2 part., p. 440-456. Guibert, abbé de Gembloux (1194) et de Florennes. Cette notice, un peu remaniée, parut aussi dans l'Annuaire de la bibliothèque royale de Belgique, t. VII (1846), p. 51-73, sous le titre: Lettres de Guibert, abbé de Gembloux et de Florennes.

5 Gesta abbatum Gemblac., ed. Pertz, Monum. German., SS., t. VIII, p. 523-557.

6 Fragment de chronique concernant l'abbaye de Gembloux dans les Bulletins de la Commission royale d'histoire, série IV, t. II (1875), p. 259.

scrit, ni à mettre un peu d'ordre dans les notes éparses dont se compose le morceau. On peut donc s'estimer heureux de retrouver dans les Monumenta Germaniae, sous le titre de Notae Gemblacenses, un texte de ce fragment établi par M. HolderEgger avec la sagacité et le soin qui distinguent cet éminent critique 1. Ces notes autographes furent écrites par plusieurs moines de Gembloux M. Holder-Egger distingue dans le manuscrit onze mains différentes au commencement du XIIIe siècle, peut-être sous le gouvernement de Guibert et de son successeur : elles passent en revue l'administration des abbés Arnoul, Odon, Jean, Guibert et Guillaume (1137-1229). Elles sont précieuses pour l'histoire du monastère de notre abbé.

M. Wauters n'a pas tiré de ce document, et des autres sources manuscrites qu'il avait sous la main, le parti qu'il aurait fallu pour nous donner enfin une biographie définitive de Guibert. Sa notice, insérée dans la Biographie nationale belge, ne constitue aucun progrès sur les précédentes. Nous aurons à y relever une foule d'inexactitudes.

La revue sommaire que nous venons de faire nous a fait connaître, comme sources autorisées de l'histoire de Guibert, les documents suivants :

1. Les diplômes et lettres publiés ou signalés dans le Gallia christiana; 2° les Notae Gemblacenses; 3° la Correspondance de Guibert. Celle-ci mérite de nous occuper spécialement, non seulement parce qu'elle est très riche en renseignements sur les faits et gestes de l'auteur, mais encore à cause de l'intérêt qui s'attache à un monument aussi considérable de la civilisation des siècles passés.

Le goût du moyen âge pour le genre épistolaire, est un héritage de l'antiquité classique et de l'antiquité chrétienne. La première lui proposait des modèles comme Cicéron et Pline; la seconde lui léguait la précieuse correspondance des Pères de l'Église. Cette forme littéraire fut d'autant mieux goûtée et cul

1 Monum. Germ., SS., t. XIV, p. 593-599. M. Holder-Egger ignorait l'existence des fragments publiés par Reiffenberg et l'édition de M. Wauters; il regardait son texte comme inédit.

2 Biographie nationale, t. VIII (1885), p. 406-416. On peut rattacher à ce travail le Fragment de chronique cité plus haut. Il est suivi d'un extrait inédit d'une lettre de Guibert.

tivée plus universellement qu'elle était mieux en harmonie avec le développement de la société d'alors, et offrait plus de ressources pratiques. On forma bientôt des recueils de modèles pour les écoles et l'usage privé; les lettres de Cassiodore eurent quelque temps la vogue, pour être bientôt détrônées par les lettres de saint Grégoire. Plus tard, on se fera de nouveaux manuels des lettres de saint Pierre Damien, de Hildebert du Mans, de saint Bernard, etc. Depuis Charlemagne, l'art de composer des lettres était devenu une des principales branches de l'enseignement. Au commencement du XIIe siècle, il y a des écoles qui sont particulièrement renommées pour cette partie: on signale des dictatores spécialistes estimés pour leur habileté dans ce genre de composition. Sous leur direction, les élèves étudient les modèles, les analysent, les apprennent par cœur, s'exercent à composer des lettres sur des sujets donnés. Il réussissent parfois si bien à se transporter au milieu des circonstances historiques que fournit le maître, et à se pénétrer des sentiments des personnages désignés, que, plusieurs siècles après, on se laisse tromper à leurs lettres fictives et qu'il est besoin de pénibles recherches pour découvrir la vérité 1. Au XIIe siècle surtout le genre épistolaire est à la mode 2. La lettre n'est plus seulement un moyen de communication, une conversation écrite, c'est une forme de convention, un cadre, dans lequel on fait entrer les sujets de tout genre: on place entre la « salutation » et la « conclusion » d'usage un opuscule de piété ou un traité scientifique.

Guibert de Gembloux est de cette école. Pour lui, la lettre est avant tout une forme littéraire, dont il revêt à peu près tous les sujets. De là, dans sa correspondance, une foule de lettres qui manquent absolument de ces qualités maîtresses du style épistolaire la simplicité et le naturel. Même les sujets familiers sont traités dans un style qui sent l'école et l'imitation des modèles.

1 Comp. W. Wattenbach, Iter austriacum 1853. Anhang über Briefsteller des Mittelalters, dans l'Archiv für Kunde österreichischer GeschichtsQuellen, t. XIV (1855), p. 1-94.

2 Sur les collections de lettres du xire siècle, voir Discours sur l'état des lettres au XIIe siècle, dans l'Histoire littéraire de la France, t. XVI, p. 166, suiv.; sur les préceptes du genre, L. Rockinger, Briefsteller und Formelbücher des eilften bis vierzehnten Jahrhunderts. München, 1863.

Rien d'original dans l'expression. Comme saint Bernard et bien. d'autres, Guibert s'est approprié le latin de la Vulgate au point de ne parler pour ainsi dire que la langue de l'Écriture; mais il lui manque le trait qui donne au style de saint Bernard son cachet particulier, et à certains vieux ascètes, Thomas a Kempis, par exemple, l'inimitable simplicité qui nous ravit. Nous ne dirons rien de la prolixité de Guibert elle rend fort pénible la lecture de ses lettres. Les digressions continuelles, les réflexions pieuses qu'amènent fatalement tous les sujets, grossissent la moindre de ses épîtres au point de justifier ce reproche : « Ce ne sont point des lettres, ce sont des livres. » On conçoit que les chercheurs, rebutés par cette stérile abondance, n'aient pas toujours eu le courage d'aller chercher les faits précis noyés dans ces interminables développements, et qu'ils aient rendu leur première impression en déclarant la correspondance de Guibert insignifiante au point de vue historique.

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Les lettres de Guibert sont donc imparfaitement connues. Ceux qui n'ont point consulté les manuscrits en ont presque tous jugé sur la foi des rapides résumés de Mabillon et du choix de lettres publié par Martène et Durand 2; peu d'écrivains ont eu la patience de parcourir les nombreux recueils qui en contiennent des fragments 3. Encore faut-il ajouter que les lettres connues par l'Amplissima collectio ne sont pas de nature à faire connaître très exactement l'auteur. Martène les a transcrites, non sur les manuscrits de Gembloux, mais sur une copie de saint Laurent, de Liège. Or cette copie n'était pas seulement fort incorrecte, comme nous avons pu nous en convaincre en la col

1 Vetera Analecta, 2e édit., p. 482, 483.

2 Thesaurus novus anecdot., t. I, p. 607 sqq.; Epistola ad Philippum arch. Coloniensem; Amplissima collectio, t.I, col. 916 sqq. : Guibert, abbatis Gembl. püssimi epistolæ XXVI. Ces dernières lettres sont réimprimées dans Migne, P. L., t. CCXI, col. 1287-1312.

3 Ils seront indiqués dans le cours de ce travail. Contentons-nous ici d'ajouter aux ouvrages déjà cités : Gudenus, Codex diplomaticus, t. V, p. 1104; Waitz, Chronica Regia Coloniensis (Script. rer. Germ. in usum schol.), p. 323; Chamard, S. Martin et son monastère de Ligugé. Paris, 1873, p. 136.

Ex ms. codice S. Laurentii Leodiensis, Ampl. coll., 1. c. Nous n'avons pas retrouvé ce manuscrit à la Bibliothèque royale de Bruxelles, dans le fonds de saint Laurent de Liège.

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