Page images
PDF
EPUB

pas compris cette grande école qui entreprit la réforme de l'Eglise au sein de l'Eglise elle-même. Il n'y voit que des philosophes, des philologues et des historiens de second ordre ; il leur préfère les protestants qu'il proclame ses Pères. Nous croyons que les protestants chrétiens seront peu flattés du compliment, car il serait peu glorieux pour des chrétiens d'avoir engendré nos grands hommes modernes qui ne croient plus à rien, qui méprisent les Saints Livres, pour lesquels Jésus-Christ ne fut qu'un homme

peu honorable, lequel copia sa religion sur celle de l'antiquité, et employa le charlatanisme et la magie pour faire croire qu'il possédait une puissance divine. Tel est le résumé le plus clair et le plus certain du christianisme des hommes de la trempe de M. E. Renan. Nous sommes donc flattés que notre écrivain renie les solitaires de Port-Royal pour ses Pères. « Nos ancêtres ne sont pas à Port-Royal, » dit-il. Sur ce point, il a parfaitement raison. Port-Royal fut chrétien ; il crut à l'Eglise, à la perpétuité de la doctrine révélée ; il prouva cette perpétuité par des témoignages historiques recueillis avec une patience et une bonne foi que nos érudits modernes ne possèdent pas. Cette attitude méritait bien d'être dépréciée par un homme qui proclame le rationalisme sceptique de l'école allemande, « une merveilleuse éclosion du christianisme, le plus beau développement intellectuel et religieux que la conscience réfléchie ait produit jusqu'ici. »

Les écrivains de Port-Royal n'ont pas eu nos idées modernes sur des questions qui ont, de nos jours, acquis une importance immense, nous ne le contestons pas; mais peuton raisonnablement leur faire le reproche d'avoir vécu de la vie de leur siècle? Si Port-Royal fut intolérant pour les protestants au point de vue doctrinal, c'était la conséquence nécessaire de son attachement à l'Eglise ; mais fut-il intolérant jusqu'à la violence ? Les protestants n'ont-ils pas été souvent plus intolérants les uns à l'égard des autres que ne le fut Port-Royal dans la savante polémique qu'il soutint contre eux ?

[ocr errors]
[ocr errors]

M. E. Renan a loué le caractère grand et ferme des solitaires de Port-Royal, leur amour invincible pour la vérité ; il a rendu justice à l'abbé de Saint-Cyran comme homme, et à l'influence qu'il exerça sur ses disciples et par eux sur son siècle. L'a-t-il aussi bien jugé comme écrivain ? Nous ne le pensons pas. Il proclame ses écrits illisibles, insipides. Ils doivent l'être en effet pour lui; mais le sont-ils pour d'autres ? Même au simple point de vue littéraire, les écrits de l'abbé de Saint-Cyran ont un caractère qui doit être apprécié par tout homme sérieux. D'abord, il écrit plus correctement que la plupart des auteurs de son temps; de plus, son style reflète fort bien ce caractère énergique, profondément convaincu, auquel M. E. Renan a rendu jastice. L'abbé de Saint-Cyran était un penseur dans toute l'acception du mot. Il n'écrivait pas, comme certains académiciens, pour revêtir les idées des autres de mots bien choisis, sonores, parfaitement alignés; mais pour exprimer ses propres idées. Or, ces idées n'étaient pas communes; elles sortaient d'un esprit original, profond ; aussi l'abbé de Saint-Cyran écrit-il avec originalité. Quelquefois simple et uni, il s'élance tout à coup jusqu'à un style profond comme

à sa pensée, et l'homme qui sait le suivre dans ses conceptions se trouve inondé des plus vives lumières. Pour nous, qui ne regardons pas les écrits de l'abbé de Saint-Cyran comme illisibles, nous avons trouvé entre lui et Bossuet plus d'un rapport. Sans doute l'évêque de Meaux est plus constamment éloquent; son style se tient à une élévation plus soutenue, et il est incontestablement plus parfait ; mais aussi l'abbé de Saint-Cyran finissait sa carrière au moment où Bossuet commençait la sienne. En dehors des circonstances de temps, Bossuet eut plus de génie que 'abbé de Saint-Cyran ; cependant nous devons dire que ce dernier nous a rappelé plus d'une fois l'éloquent évêque de Meaux, par la profondeur des aperçus et l'éclat original de son style.

Aux yeux de M. Renan, l'Eglise catholique est tellement organisée que l'on ne peut résister à l'erreur qui cherche à

[ocr errors]

s'y introduire sans rompre avec elle. A ce point de vue, l'école de Port-Royal fut hérétique. M. E. Renan confond évidemment l'organisation divine de l'Eglise avec celle que les hommes lui ont donnée, ses usages abusifs avec ses lois fondamentales. Or, d'après ces lois, on ne sort pas de l’Église, parce qu'on résiste aux abus; on reste dans la société divinement instituée, quand bien même les hommes chercheraient à vous en chasser. Jamais l'arbitraire et l'injustice n'ont eu force de loi dans l'Eglise, et ceux mêmes qui abusent de leur autorité n'oseraient pas soutenir le contraire. Port-Royal avait compris cette haute vérité; voilà pourquoi il put, en restant dans l'Eglise, lutter contre le mauvais principe qui tendait à la dissolution du christianisme lui. même, et qui était personnifié dans les Jésuites. Il défendit la hiérarchie de droit divin contre ceux qui voulaient usurper l'autorité ecclésiastique ; il défendit le dogme révélé contre ceux qui voulaient lți substituer leurs systèmes équivoques; il défendit la morale chrétienne et le vrai culte contre les casuistes, contre leurs théories immorales et leurs superstitions; aussi n'a-t-il été hérétique qu'aux yeux des Jésuites et de leurs affiliés, qui regardent, du reste, comme autant de Jansenistes et de partisans de Port-Royal tous les chrétiens sérieux qui ne veulent pas subir le joug de leur menteuse orthodoxie.

Du reste, les jésuites ont raison sous ce dernier rapport; car c'est grâce à l'influence vraiment chrétienne de PortRoyal que l'Eglise romaine possède encore des hommes sincèrement religieux, qui neconfondent pas la superstition avec le culte légitime. Sur ce point, l'influence de Port-Royal a été grande. Aussi sommes-nous étonnés d'entendre M. E. Renan proclamer que cette école « n'a guère exercé en France qu'une influence littéraire. » Son influence religieuse a été beaucoup plus importante. Il est vrai que M. E. Renan a puisé, dans ses études ecclésiastiques de Saint-Sulpice, des idées fort étroites à ce sujet; et son indépendance d'esprit, ne l'a pas complétement débarrassé de ses préjugés

[ocr errors][ocr errors][ocr errors][merged small][merged small]

CATHOLIQUE

REVUE

DES SCIENCES ECCLÉSIASTIQUES

ET DES FAITS RELIGIEUX.

Omnia instaurare in Christo. Eph., 1, 10.

Tome XI.

SIXIÈME ANNÉE.

Octobre à Avril 1861

A PARIS

AU BUREAU DU JOURNAL, RUE COQ-HÉRON, 5.

« PreviousContinue »