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Cette analyse faite des dispositions du traité, le Conseil fédéral proposait à l'Assemblée fédérale la ratification du traité fait à Paris le 26 mai 1857; ce qui eut lieu en effet, et le 19 juin le Moniteur de l'Empire français publiait un décret portant promulgation du traité ratifié par les parties en cause (V. à l'Appendice le texte de ce document). Il était signé par les représentants de la France, de l'Autriche, de la Grande-Bretagne, de la Suisse, de la Prusse et de la Russie. Il ne contenait rien qui ne se trouvât analysé dans le Message fédéral que nous venons de mentionner. Ce germe de trouble dans les rapports des puissances européennes était donc désormais écarté, grâce, il convient de le dire, à la louable activité de leurs représentants, et la prévision du discours de l'Empereur se trouvait réalisée.

La promulgation du traité dans le Moniteur prussien (voyez Prusse) était précédée d'une introduction évidemment destinée à calmer certaines susceptibilités dont on se rendait parfaitement compte. Ayant dù nous convaincre, disait(19 juin le roi FrédéricGuillaume, que la prolongation de l'état anormal dans lequel la principauté de Neuchâtel se trouve depuis neuf ans est incompatible avec le bien-être de ce pays, auquel nous n'avons cessé de vouer notre sollicitude; cédant, d'autre part, aux instances qui nous ont été adressées par les grandes puissances, de faire à la paix et au repos de l'Europe le sacrifice de nos désirs personnels, nous avons cru devoir nous décider dans l'intérêt de la principauté elle-même, à fixer, par un traitésigné à Paris le 26 mai dernier, entre notre plénipotentiaire et ceux de l'Autriche, de la France, de la Grande-Bretagne, de la Russie et de la Suisse, les conditions au strict accomplissement desquelles nous avons subordonné et subordonnons notre renonciation, pour nous et nos stuccesseurs, à nos droits de souveraineté sur le pays de Neuchâtel... La profonde affliction avec laquelle nous nous séparons de ceux de nos sujets qui en tout temps nous ont conservé un attachement héréditaire, n'est allégée que par la considération que les circonstances nous ont mis à même de ne consulter que la dignité de notre couronne... En exprimant notre reconnaissance à tous ceux qui n'ont cessé de nous donner des témoignages d'amour, de dévouement et de fidélité, nous les recom

mandons, ainsi que tout le pays, à ia bénédiction du ToutPuissant, convaincu, comme nous le sommes, qu'une postérité impartiale appréciera les bienfaits dont la principauté de Neuchâtel a été redevable à ses souverains de la maison royale de Prusse. »

Le Parlement anglais s'était également préoccupé de cette grande question de Neuchâtel, mais aucun fait ou document pouveau n'était ressorti de ses débats. Ce qui fat l'objet d'une discussion assez animée, c'était l'articulation par M. Disraéli en particulier (Communes, 3 février) d'un prétendu traité secret entre la France et l'Autriche, et garantissant à celle-ci ses possessions en Italie. - Il est bon, disait l'incisif adversaire du ministère, que le secret soit connu, afin que les admirateurs de la politique soi-disant libérale du noble lord (Clarendon) sachent à quoi s'en tenir. A quoi lord Palmerston répondit d'abord purement et simplement, que c'était pour lui « la première nouvelle » que l'existence de ce prétendu traité avec le Gouvernement français au sujet de l'Italie. « Ce traité, ajoutait le ministre, est un roman, une fiction, à moins qu'on n'ait voulu faire allusion à ce qui s'est passé au commencement de la guerre. A cette époque, et alors qu'on ne savait pas quelle ligne suivrait l'Autriche, celle-ci était inquiète de son côté, de savoir ce que feraient la France et l'Italie. Le Gouvernement français déclara alors, qu'il ne participerait pas à des hostilités contre l'Autriche en Italie. »

En niant de la façon la plus absolue la convention dont il s'agissait, lord Palmerston allait trop loin, comme il dut le déclarer lui-même (Communes, 12 février), mais avec cette aisance d'un ministre (on voit cela assez souvent en Angleterre) qui ne craignait pas de reconnaitre une erreur. « Je veux, disait-il, me mettre tout à fait en règle vis-à-vis de mon honorable adversaire au sujet de l'assertion que j'ai émise sur la convention militaire dont j'ai parlé. J'ai dit que j'avais été informé que cette convention n'avait pas été signée, et ma persuasion était qu'elle ne l'avait pas été en effet. Mais je crois devoir établir, qu'après un supplément d'information, j'ai découvert qu'en fait cette convention avait été signée. Cependant étant de sa nature plutôt

militaire que politique, ayant pour objet la direction, la mutuelle direction des troupes autrichiennes et françaises qui pouvaient se trouver en Italie, dans l'éventualité d'une déclaration de guerre de l'Autriche contre la Russie, et l'Autriche n'ayant jamais fait cette déclaration de guerre, cette convention, quoique signée, est restée une lettre morte et n'a jamais eu aucun effet ni reçu aucune application. ) M. Disraéli trouva l'aveu incomplet : « J'affirme encore, dit-il, que ce n'est point une convention, mais un traité; qu'on l'a non-seulement signé, mais exécuté.... J'affirme de nouveau, qu'il existe un traité, un traité secret, entre la France et l'Autriche, dont l'objet est de garantir à l'Autriche la sécurité de ses possessions italiennes; que, selon ma ferme conviction, ce traité n'est aucunement limité dans ses effets, et que le caractère que le noble lord lui a attribué l'autre soir, est entièrement inexact. »

On voit quel chemin avait fait l'interpellation de l'éloquent adversaire du cabinet, et quel chemin aussi avaient fait les explications de celui-ci. Mais M. Disraéli, - à ce que prétendait l'organe du ministère, — aurait ajouté que le traité avait été exécuté à l'instigation (interruption de M. Disraéli) : « à la demande, » insistance de lord Palmerston : «à l'instigation de l'Angleterre. » J'ai nié, continuait ce ministre, et je nie encore complétement cette assertion. » (Communes, 12 février.) L'incident devait présentement s'arrêter là ; de part et d'autre les déclarations étaient assez claires. Seulement il était positif, que s'il y avait eu convention ou traité, il était douteux qu'il y eût eu exécution, quoi qu'en pût dire M. Disraéli, et c'est ce qu'il importait d'établir dans cette partie de l'Annuaire consacrée à la France.

Il ne sera pas sans intérêt, à propos de ces débats qui se rattachaient plus ou moins aux événements accomplis en Orient, de reproduire le sens ou les termes d'une Note du Moniteur relative à l'ensemble de la politique française durant cette période, et en particulier au sujet des Principautés. « Le gouvernement de l'Empereur a toujours été inspiré, y disait-on (5 février), par une double pensée dans les affaires d'Orient : s'il a entendu, dans un intérêt général de politique à la fois francaise et européenne, assurer l'indépendance et le maintien de l'empire ottoman, une de ses non moins constantes préoccupations a été de voir s'améliorer le sort des populations chrétiennes, qui relèvent de la souveraineté ou de la suzerainelé du Sultan. Il regarde comme un des résultats les plus heureux de sa politique et des efforts de ses armes, d'avoir contribué à relever la condition de ces nombreuses populations en leur faisant obtenir l'égalité des droits et des avantages de la liberté religieuse. Le gouvernement de l'Empereur était d'autant plus porté à tenir cette conduite, qu'il avait la conviction de servir à la fois la cause de l'humanité et de la civilisation, et de seconder les dispositions éclairées et bien veillantes du gouvernement ottoman.

Suivait le paragraphe relatif aux populations chrétiennes de Servie, de Valachie et de Moldavie. « En possession d'institutions propres, elles jouissaient de franchises et de privileges anciens : il ne s'agissait donc que de leur assurer le maintien de ces avantages, en les plaçant sous la garantie du droit européen, et d'y puiser de nouveaux éléments d'ordre et de prospérité pour le pays. » Et la Note rappelait que c'est en se plaçant à ce point de vue, que le Congrès de Paris avait décidé que les Principautés Moldo-Valaques seraient appelées à nommer deux assemblées ou divans ad hoc, ayant pour mandat spécial d'exprimer les veux de ces provinces et d'indiquer les modifications qu'il conviendrait d'introduire dans leur organisation. « Au premier rang de ces modifications éventuelles, continuait la Note, figure sans doute celle qui consisterait à réunir sous une seule et même administration la Moldavie et la Valachie, » et le Moniteur remarquait que le gouvernement de l'Empereur avait saisi l'occasion naturelle que lui offrait le Congrès de Paris pour se prononcer formellement en faveur de cette combinaison ; que, déjà, dans les conférences de Vienne, le plénipotentiaire de France avait exposé que la réunion était « la combinaison la plus propre à assurer à la Moldavie et à la Valachie la force et la consistance nécessaires pour devenir de ce côté une barrière utile à l'indépendance du territoire ottoman. » Le gouvernement de l'Empereur n'avait pas cessé de professer cette manière de voir, dans laquelle l'échange de communications entre lui et les cabinets pensant différemment, l'avait affermi. Il ne désespérait pas de la voir prévaloir dans les conseils des puissances, car celle de toutes qui était la plus directement intéressée dans la question, reconnaitrait sans doute, au jour d'une délibération approfondie, que l'union des Principautés, « qui serait pour elle un gage nouveau de sécurité et d'indépendance extérieure, et pour les populations un élément fécond de prospérité, n'avait rien qui ne fût complétement d'accord avec les droits de suzeraineté actuellement exercés par la Sublime Porte à l'égard des provinces danubiennes.

Ce langage témoignait sans ambages, que le Gouvernement n'avait point varié depuis le Congrès de 1856 sur la question de l'union des Principautés. En même temps, la Note résumait les grands principes engagés dans la question d'Orient, à savoir le maintien de l'Empire ottoman dans l'intérêt de l'équilibre européen ; l'égalité civile et politique entre les chrétiens et les Turcs; enfin, et ceci devait être surtout remarqué, le rappel du principe de la suzeraineté, et non de la souveraineté de la Turquie dans les Principautés.

La note du Moniteur faisait à juste titre une distinction importante de laquelle il résultait que si les chrétiens turcs devaient être soumis à la souveraineté de la Porte, par contre la Servie et les Principautés ne subiraient que sa suzeraineté. Enfin, il résultait du document dont nous avons reproduit la substance, que le gouvernement français ne suivait pas celui du Sultan, dans l'antipathie pour l'union des Principautés que son action sur les Divans moldave et valaque paraissait révéler. Elle se traduisit bientôt en faits scandaleux. On en jugera d'après les détails reproduits (juillet) par l'organe même du gouvernement français dont la conduite, dans toute cette affaire, était si judicieuse et d'ailleurs si nationale. Il en résultait clairement que, pour amener des élections contraires à l'union des Principautés, le caïmacan ne recula ni devant l'intimidation, ni devant la corruption. Ces manæuvres se trouvaient hautement dénoncées dans une lettre adressée à M. Vogoridés par le préfet de Galatz, M. Couza, à la date du 6 juillet.

Ce fonctionnaire, contraint de donner sa démission, concluait,

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