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et aussi par la nécessité de terrifier des populations qui ne craignent qu'une chose, la force. Ce boulevard de la rébellion, Delhi, eût peut-être succombé plus tôt, si le commandant des forces anglaises devant cette place, général Barnard, n'eût été emporté par une attaque de dyssenterie. Toutefois à cette époque l'insurrection était, à quelques exceptions près, circonscrite dans le Bengale. A Madras et à Bombay la fidélité des troupes n'avait pas été ébranlée. Cependant à la fin de novembre plus de 100,000 hommes de troupes anglaises arrivaient dans l'Inde, et c'était la seule voie possible pour amener la pacification de cette contrée. On le comprenait enfin dans la Métropole. Un autre progrès s'était fait dans l'opinion à la lueur sanglante de l'expérience que l'on venait d'acquérir, c'est qu'il fallait mettre fin à la domination de la compagnie des Indes, et rattacher immédiatement et intimement à la Couronne, les possessions anglaises dans cette partie du monde. Action plus vigoureuse, plus civilisatrice, et surtout moins arbitraire, tel devait être le résultat de ce changement auquel on ne pouvait songer avant la délivrance de Lucknow et la prise de Delhi. L'une et l'autre eurent lieu presque à la même époque et grâce à l'habile stratégie des généraux Havelock et Campbell. C'est le 14 septembre que Delhi fut emportée d'assaut par les troupes du premier de ces deux capitaines. La chute de la capitale insurgée du nord-ouest de l'Inde, de l'ancienne ville principale de l'empire mogol, dans Jaquelle on avait espéré relever le trône indépendant du descendant de Baber, frappait au caur l'insurrection. Il est vrai que Lucknow tint jusqu'au 17 novembre; mais les insurgés n'avaient plus leur centre d'opérations, ou plutôt leur centre politique. Assiégeants et assiégés firent des pertes considérables. Deux fils du roi de Delhi furent tués, et vingt-quatre autres membres de la famille royale furent passés par les armes en vertu d'une sentence de commission militaire. Quant au Roi lui-même, âgé, diton, de 90 ans, il fut fait prisonnier. On emmena de même la Reine. Les vainqueurs eurent de tristes pertes à déplorer : celle entre autres du général Nicholson qui s'était distingué durant cette guerre mémorable. Une proclamation publiée par le Gouvernement au moment où s'accomplissaient les actes qui devaient faire rentrer dans l'ordre ces contrées dévastées, offrait une récompense de 50,000 roupies à qui parviendrait à arrêter le chef, et peut-être le promoteur de la rébellion : Sreemunt Dhoodsho Punt Nana-Saïb de Bithoor. En attendant, on tenait son neveu enfermé dans la prison de Tamah. On crut pouvoir affirmer plus tard que se faisant justice à lui-même, Nana-Saïb s'était noyé avec sa famille. La Métropole était enfin victorieuse dans la lutte qu'elle soutenait depuis six mois contre ses sujets du Bengale. L'insurrection était sinon éteinte, au moins arrêtée dans sa marche, les représailles sanglantes dont les vainqueurs commençaient à prendre l'habitude devaient également cesser. Il n'y avait plus qu'à remonter aux causes, faire le compte des fautes commises, pour n'y plus retomber. C'était l'æuvre de la Couronne et du Parlement au sein duquel la question allait de nouveau s'agiter à la réouverture de la session. Déjà la Compagnie des Indes avait reçu l'avis formel, que le Gouvernement était dans l'intention de présenter un bill pour l'abolition de ce qu'on appelait le double Gouvernement.

Dans le discours qu'elle prononca le 3 décembre en ouvrant le Parlement, la Reine se contenta cependant d'adresser à l'armée des Indes te juste tribut d'éloges qui lui revenait à tant de titres, en même temps qu'elle recommandait sans rien préciser, à l'examen du Parlement, « les affaires de ses Etats de l'Inde orientale. Mais les chefs de l'opposition n'eurentgarde de laisser passer sans observations en partie fondées un sujet si grave. La perte des possessions dans l'Inde, ne serait-ce pas découronner la Métropole de sa plus puissante ressource ? Lors de la discussion de l'adresse (3 décembre), lord Derby blåma fortement (c'était son expression) la conduite du Gouvernement dans ces graves conjonctures: retard dans l'envoi des renforts, long et coûteux voyage par mer, bien que le Sultan eût accordé un firman pour leur passage par terre, que le pacha d'Égypte n'eût rien objecté, enfin, que l'Empereur des Français eût proposé d'autoriser le passage des troupes à travers la France. Voilà sur quoi portaient les reproches du noble lord. En même temps il déplorait l'intervention du gouvernement de l'Inde en matière de religion. Le même jour, à la chambre des communes, M. Disraeli déclara que l'Inde avait été sauvée par l'armée, qui ne devait rien aux gouvernements de Londres et de Calcutta. Ce n'est qu'au bout de quelque temps, ajoutait-il, que l'on pourra apprécier ce que ces hommes courageux ont accomplidans l’lode; ce n'est qu'au bout de quelques mois qu'on pourra juger ce que d'autres n'ont pas fait. Dira-t-on maintenant que l'annexion d'Oude n'a exercé aucune influence sur l'insurrection ? » Le mi. pistère avait bien certains reproches à se faire, et c'est ainsi qu'on s'explique la réponse assez évasive de son chef. Précisé ment à l'occasion de ce sujet spécial, l'Inde, il rendit justice au gouvernement français. » Non-seulement l'Empereur a dit que si nous désirions envoyer des troupes par l'Egypte, au secours de nos possessions de l'Inde orientale, il emploierait toute l'influence dont il peut jouir auprès du gouvernement égyptien pour que nous pussions le faire; mais il a dit même encore que, s'il était utile d'envoyer des troupes à travers le territoire français, il nous procurerait toutes sortes de facilités. Certes c'eût été une ingratitude tout à fait gratuite que d'avoir appréhendé le moins du monde, qu'il n'existât un sentiment hostile de la part d'un pays qui a fait tout ce qui était en son pouvoir, afin de nous prouver la sincérité de l'amitié qu'il fait profession d'avoir pour nous. » Ainsi parlait lord Palmertson : restait toujours la question de savoir pourquoi il n'avait pas profité des offres qui lui avaient été faites, et n'avait pas expédié par la voie la plus rapide les renforts dont l'armée des Indes avait besoin. Les chambres votèrent des remerciments aux troupes qui avaient si héroïquement, on le doit proclamer, soutenu la gloire de leur pays; une pension de 1000 liv. sterl. fut allouée au général Havelock, dont le courage et l'habileté avaient sauvé l'un des plus brillants fleurons de la Couronne. Mais il mourut avant de connaitre la haute récompense que lui allouait la patrie. Il y avait d'autres services et de grands dévouements à récompenser. En décembre, la cour générale trimestrielle de la Compagnie des Indes décida que des pensions seraient accordées au major général Wilson, à la veuve du brigadier Neill et à la mère du feu et brave général Nicholson. Quant à l'organisation future de la puissante colonie qui venait de subir une commotion, dont les dernières oscillations se faisaient ressentir encore sur plusieurs points, il était certain que les jours du double gouvernement, comme on disait en parlant de l'administration de l'empire indo-britannique, étaient comptés, et qu'un bill ayant pour objet de faire cesser cette anomalie allait être incessamment présenté au Parlement. Quant aux résultats actuels de cette campagne, qui avait coûté tant de sang, ils étaient trop bien résumés par la presse anglaise : « C'est un triomphe de la race britannique sur des sujets britanniques. Nous ne voyons pas s'ouvrir devant nous les portes d'un nouvel empire avec un nouveau territoire pour nos négociants, et une nouvelle carrière de gloire pour nos soldats. Nous ne recouvrons que ce qui était perdu, nous ne soumettons que des rebelles, nous ne regagnons que ce qui est endommagé, amoindri, ruiné, non-seulement par la haine et l'animosité, mais plus encore par la manière dont nous le recouvrons. Les pertes de l'ennemi sont les nôtres ; nous avons perdu une noble armée, nous devrions plutôt dire deux : l'armée indigène du Bengale et tant de braves et généraux compatriotes victimes de la trahison. Nous avons perdu des édifices, des arsenaux, æuvres enfantées par des siècles, et, ce qui est d'un beaucoup plus grand prix, nous perdons de longues années de paix et d'heureuses espérances ) (Times du 23 octobre). Il était impossible de retracer en moins de mots et d'une manière plus sentie l'histoire de ces funèbres journées. Une justice à rendre à ce pays, presse et Gouvernement, c'est que les fautes une fois commises et constatées, on ne recule plus devant le devoir de les réparer.

En Chine, depuis l'arrivée de lord Elgin, et avant son départ pour l'Inde en vue de venir en aide à la Compagnie, de graves incidents étaient survenus. La colonie britannique de HongKong courait des dangers; les populations dissimulaient peu leurs dispositions malveillantes. Un boulanger soupçonné d'avoir vendu aux Européens des pains empoisonnés avait été acquitté, mais c'était là un symptôme dont les représentants des puissances occidentales devaient tenir compte. A lord Elgin était venu se joindre en Chine, et sur la demande du Gouvernement britannique, le plénipotentiaire de la France, M. Gros, et puis,

M. Reed, ministre des Etats-Unis. De leur entente et de leurs efforts combinés devait sortir quelque jour la solution de la question des rapports avec le Céleste-Empire, dont l'opiniâtreté n'annonçait encore rien de favorable. Cependant les pirates chinois attaquaient les Européens. Des engagements décisifs s'ensuivirent. A cinq milles au-dessus de la crique de l'Escape, une flotte nombreuse de jonques de mandarins était rassemblée (vers la fin de mai). C'est sur ce point que le commodore Elliot dirigea l'attaque le 25 de ce mois. Les jonques résistèrent pendant quelque temps, leur feu répondant d'abord avec assez d'animation. Mais bientôt elles prirent la fuite en s'enfonçant dans la crique, où elles furent vigoureusement poursuivies par les embarcations armées d'avirons. Rude besogne, ces jonques ayant une marche rapide, et traversant habilement des passes perfides où il n'y avait que peu d'eau. Seize d'entre ces embarcations furent prises et détruites dans la crique principale. Treize s'échappèrent grâce à leur extrême vitesse. Toutes les issues de la rivière de Canton furent ensuite fermées par suite des positions prises par les officiers anglais. Le commodore Elliot avec ses canonnières et toutes les embarcations des escadres à la remorque, s'avança alors (juin) en personne pour explorer la passe de Shansee; puis, ayant laissé ses bâtiments à vapeur, il parcourut avec ses embarcations à avirons une douzaine de milles au bout desquels il se trouva en face de la ville de Tung-Koou et d'une flotte de jonques, au milieu desquelles il y en avait une très-grande et magnifique, sous batterie. Aussitôt explosion de l'artillerie anglaise, tandis que les Chinois non préparés à cette brusque apparition, sautent par-dessus le bord de leurs jonques sans tirer un seul coup. Il fallait pourtant détruire ces bâtiments; mais ils étaient au milieu d'une ville et leurs équipages s'étaient établis dans les maisons et faisaient feu sur les matelots. Les troupes de marine durent alors se former en détachements et charger dans les rues. Douze grandes jonques furent détruites. Les Anglais perdirent le dixième de leurs hommes, ce qui serait considérable, même dans une guerre européenne. Le commerce britannique de Canton s'adressa à lord Elgin, afin qu'il exigeat à Pékin des garanties pour la sécurité future du 1857

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