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Le jugement le plus sévère que l'histoire puisse porter sur la valeur et sur la moralité de la commotion profonde qui ébranla l'Europe en 1848, sera sans doute le tableau des efforts faits à l'envi par les rois et par les peuples pour en effacer les vestiges, pour en relever les ruines. A la stupeur causée par l'explosion soudaine de l'incendie, aux terreurs des nations menacées dans leur existence, succède en quelques mois une sorte de haine genérale contre le danger vaincu. On répare avec fureur, on réstaure avec rage. Ce n'est pas au nom d'un principe politique, c'est au nom d'un besoin social que s'accomplit ce travail de reconstitution universelle. Ce besoin, c'est celui de la sécurité. Le grand parti qui se forme en Europe ne se nomme d'aucun nom théorique : c'est le parti conservateur. 1848 avait vu, sur presque tous les points, la révolution vicio

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rieuse : mais il semblait que ce triomphe d'un jour n'eût sa raison d'être que dans un malentendu. L'enthousiasme de la jeune Europe pour le libéralisme constitutionnel l'avait entraînée par une pente rapide vers la démocratie; la démocratie à son tour l'entraînait vers une dissolution sociale au bout de laquelle était l'inconnu. Cette énigme terrible, l'Europe se refusait à la deviner, et elle se rattachait avec désespoir à tout ce qui lui avait donné jusqu'alors la paix, l'ordre, la sécurité, l'avenir. Partout, à tort ou à raison, l'idée démocratique, un instant réalisée, s'était identifiée avec la révolte contre toute autorité, contre toute croyance, contre toute tradition, avec le déficit dans les revenus, avec l'augmentation dans les dépenses, avec la guerre civile; enfin, par une contradiction qui jamais n'avait éclaté si hautement, les excès de la liberté n'avaient enfanté que le despotisme. Une seule autorité était restée debout, à qui la société devait son salut, et cetle autorité, ce n'était ni celle des rois, ni celle des principes, c'était l'autorité militaire. Là où s'était réfugié l'esprit d'obéissance, s'étaient aussi retrouvées la force et la vie.

Si l'esprit de liberté s'était confondu avec l'esprit de désordre, l'esprit monarchique tendait à représenter chaque jour davantage les instincts de conservation sociale et les espérances de sécurité. Mobilité énervante, avenir mystérieux et terrible, d'un côté; de l'autre, le passé pour garantie de l'avenir, et la stabilité féconde.

Ces deux éléments de la lutte moderne se personnifiaient, au commencement de l'année, l'un dans la Russie, incarnation nouvelle de l'autorité conservatrice, protecteur inattendu de la civilisation, l'autre dans le conclave secret de Londres, club central de l'Europe où se rassemblaient tous les représentants européens de l'idée révolutionnaire. Ce Coblentz du socialisme, placé sous la direction de MM. Mazzini, Ledru-Rollin, Struve et Pulsky donnait l'impulsion et l'organisation à toutes les tentatives jusque-là disséminées de la démocratie militante. Grâce à cette communion de conspirations diverses, l'idée démocratique s'élevait à la hauteur d'une théorie ; elle revêtait les formes indécises du mysticisme matérialiste de l'Allemagne et de l'Italie : peu à peu elle perdait térre, elle se dénationalisait, pour ainsi dire. Dépouillée de son caractère pratique et réel, elle laissait échapper

tous les jours quelque chose de ces sympathies locales et patriotiques qui lui avaient été jusque-là un point d'appui.

L'exil est fatal aux prétendants, et la démocratie exilée semblait n'être qu'un prétendant de plus. Peu à peu elle désapprenait la langue, elle oubliait les intérêts et les passions de ceux qu'elle avait quittés, et le jour de son triomphe, s'il devait arriver, l'émigration démocratique ressemblerait à une importation étrangère.

Comme pour se préparer à la guerre future de la société contre ses ennemis irréconciliables, les puissances conservatrices évitaient avec soin toute querelle qui eût pu servir de prétexte à troubler la paix du monde. La France, un moment redoutée pour ses agressions d'autrefois, continuait, avec moins d'autorité peut-être, cette politique de conciliation et d'apaisement qui lui assignait naguère un rôle si honorable parmi les nations. La Russie, satisfaite d'avoir fait reculer la révolte en Allemagne, annonçait hautement sa volonté de rentrer dans ses limites; loujours prête pour combattre l'anarchie, elle démentait par son altitude les soupçons inspirés par sa force. L'Allemagne, si rudement éprouvée par les chimères d'une unité impossible, revenait peu à peu de ses rêves d'unité à un sentiment plus juste de la réalité. Des deux puissances principales dont la rivalité est le plus sérieux, mais non le seul obstacle à cette unité théorique, l'une allait faire une dernière tentative de fusion politique par la création stérile du parlement d'Erfurth : l'autre, inspirée par une vue plus nette des intérêts et des dangers de la patrie commune, comprenait que toute concession faite à l'esprit de démoralisation philosophique et religieuse serait un présent fait à l'anarchie; aussi retournait-elle purement et simplement vers l'établissement européen de 1815, base encore solide, bien que si souvent attaquée de la société moderne.

Ce qui pouvait déterminer un choix entre ces deux tendances diverses de la Prusse et de l'Autriche, c'était la moralité même des moyens employés. La Prusse, entraînée par une ambition imprudente, faisait arme de tout, même de la démagogie, pour saisir la direction de l'Allemagne. Elle favorisait les espérances de cette dangereuse alliée, en encourageant, au mépris des traités et du droit des gens, l'agression honteuse contre laquelle se défendait vaillamment le Danemark. On avait vu, dans cette lutte impie, un petit peuple énergique, fort de son droit, de sa foi monarchique, de l’estime de toute l'Europe, résister avec succès à la coalition immorale d'une famille princière avide de pouvoir, d'une démocratie étrangère sans autre droit que celui de la force, et d'une monarchie puissante descendant jusqu'à soudoyer une armée de condottieri. Un armistice avait été signé, une administration intérieure avait été imposée au territoire contesté, une armée prussienne s'était chargée de faire respecter cette paix provisoire, et cependant des troupes allemandes, des armes, des munitions allemandes, des généraux allemands étaient envoyés chaque jour aux insurgés. Connivence blâmable et que commentait éloquemment l'état précaire des puissances de second ordre en Allemagne : Bade, la Saxe, le Wurtemberg n'étaient contenus que par la police des deux grandes puissances.

Aux fron mères de l'Allemagne, et comme une incessante menace, se dressait toujours cette république suisse, profondément gangrénée par le communisme, démoralisée par le despotisme le plus brutal, et devenue le refuge de toutes les révoltes européennes. Déjà cependant la masse honnête des populations suisses se lassait de l'intolérable servitude que faisait peser sur elle une troupe de prétoriens, et les chefs eux-mêmes de la démocratie triomphante se sentant dépassés, commençaient à se retourner contre les terribles alliés que leur avaient donnés le succès.

L'Italie, elle aussi, réparait ses ruines et oubliait ses rêves. Le plus clair résultat de ses folles tentatives, c'était l'affermissement inouï de l'influence autrichienne. Rajeunie par la révolution, maîtresse de ses mouvements depuis la défaite de la féodalité hongroise, libre aujourd'hui d'abattre ces barrières aristocratiques qui s'opposaient à l'unité des races diverses qu'elle rassemble dans son sein, l'Autriche fondait solidement, non l'absolutisme, mais l'autorité. Sa main s'étendait sur l'Italie pour la comprimer et pour la protéger. Le Piémont, vaincu pour toujours, avait perdu en un instant tous les fruits de cette patience économe, de celle prévoyante ambition qui l'élevaient peu à peu parmi les nations de l'Europe : livré aujourd'hui à cette bourgeoisie parlementaire et libérale, pépinière d'avocats sans causes, d'hommes de lettres,

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de journalistes, d'aspirants ministres qui d'agitations en agitations, de coterie en coterie pousse un peuple jusque dans l'abîme, le gouvernement sardejouait sa nationalité dans l'épreuve impossible du gouvernement constitutionnel. Cette importation britannique, plante peu faite pour le sol italien, y produisait les fruits les plus bizarres. On y voyait tout un peuple, fortement pénétré du sentiment monarchique, désireux de paix et de sécurité, se refusant à la guerre et forcé de succomber malgré lui dans la plus injuste des causes; se refusant aux droits politiques et forcé de les accepter quoi qu'il en eût; se refusant à user de ces droits et ne votant que sur un ordre exprès de son monarque. Au milieu de cette lente désorganisation de la Sardaigne, à la faveur de cet épuisement de sa richesse et de sa vitalité, l'influence anglaise grandissait en silence jusqu'au jour où, comme en Portugal, elle pourrait étouffer le commerce, l'industrie, la personnalité sarde sous la pression de son protectorat terrible.

A Parme, à Modène, à Florence, les troupes de l'Autriche garantissaient l'ordre et la sécurité : à Rome elles s'arrêtaient devant le drapeau de la France; après la brillante délivrance de la ville éternelle, les baïonnelles françaises étaient restées à Rome, peut-être parce qu'on ne savait comment les en faire sortir. L'Alltriche s'apprêtait à y l'emplacer les vainqueurs de la République romaine, et c'était la seule raison qui puit les y retenir, Le goulvernement pontifical, restauré par des alliés inattendus, dont il avait pu craindre un moment l'inopportun libéralisme, mesurait sa confiance à la mobilité même du pays qui lui continuait une protection inquiétante.

Enfin pour compléter ce tableau de l'Italie, le roi des DeuxSiciles vainqueur énergique de l'insurrection, appuyé contre une classe moyenne remuante, mais peu nombreuse, sur l'amour de tout un peuple, retenait fortement dans ses mains la Sicile, agitée et convoitée par l'ambition anglaise.

Si l'on ajoute à ces traits principaux, la Belgique et la Néerlande, où le sentiment monarchique s'était ravivé par la vue des excès démocratiques; l'Espagne, qui se transformait pacifiquement grâce à l'énergie d'une main ferme et solide; le Portugal annihilé depuis longtemps par l'Angleterre, livré, en proie à deux partis ex

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