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qu'elle réalisé, soit de perfectionner ses procédés au point de pouvoir braver toute concurrence.

Enfin, je crois avoir démontré que le système restrictif n'élève pas d'une manière durable le taux des profits, toutes les fois que la prohi bition n'est pas combinée avec un monopole proprement dit.

De ces observations, il résulte que, en considérant la société dans son ensemble, on n'aperçoit jusqu'ici' d'autre dommage effectif pour l'Etat que la perte d'une portion plus ou moins considérable du capital fixe. Ce que perdent dans leur revenu les propriétaires fonciers est épargné par les consommateurs. Le revenu général reste à peu près le même : seulement la distribution en est plus conforme à la raison et à la justice.

La dépréciation d'une partie du capital fixe, chose fàcheuse, sans doute, est un mal inévitable. En toutes choses, nous ne pouvons pas nous engager dans les voies de l'erreur impunément. Mais si cette perte est certaine, qu'est-elle, comparée aux pertes incessamment renouvelées que le système prohibitif cause à l'Etat ? Qu'est-elle, comparée aux profits annuels du système de liberté ? La liberté fait promptement oublier par ses bienfaits et par la vive impulsion qu'elle donne à la puissance humaine tout ce qu'elle a coûté d'efforts et de sacrifices. La liberté commerciale cicatrise, plus vite peut-être que la liberté politique, les blessures qu'elle a dû porter aux imprudents qui avaient méconnu ses droits. Les valeurs perdues seront bientôt remplacées par les bénéfices d'une production plus active et moins coûteuse, et par les épargnes des consommateurs. Le capital national et la demande de travail ne tarderont

pás à s'accroître. Les inconvénients du système prohibitif ne sont tolérables que dans les marchés intérieurs d'une grande étendue.

La raison en est simple. Plus un Etat est vaste, plus il offre de variétés dans ses conditions physiques et industrielles, et plus il se rapproche du marché général du monde. Lorsque l'Empire français s'étendait de Perpignan à Hambourg, de Cherbourg à Rome, c'était pour nous comme si les douanes étaient aujourd'hui supprimées en Belgique, en Piémont, en Toscane, dans les Etats du pape, en Hollande dans une grande partie de l'Allemagne; c'était pour les producteurs de ces pays, comme si les douañes étaient aujourd'hui supprimées dans le royaume de France.

Aussi est-il difficile de trouver un petit Etat livré à toutes les extravagarices du système prohibitif; elles lui coûteraient trop cher; il en serait bientôt épuisé. Voyez les petits Etats de l'Allemagne; ils n'ont placé sur leurs frontières d'obstacles sérieux à l'importation des produits étrangers que lorsque ces Etats ont été incorporés dans le grand marché de l'association allemande. Voyez les cantons suisses; leurs douanes sont en quelque sorte nominales; tout peut entrer en Suisse en payant des droits minimes.

Et cependant (c'est un fait qu'on n'a pas assez remarqué), la production suisse n'a pas cessé de s'accroître ; l'industrie agricole et l'industrie manufacturière y ont également prospéré ; sur le penchant des Alpes, à côté de la fumée pastorale des chalets, on voit s'élever les noirs et épais tourbillons de l'usine qui carde, qui file, qui tisse à la vapeur ; l'Anglais, le Français, le Belge, le Saxon rencontrent sur plus d'un marché l'industrieux Helvétien qui, sans primes, sans drawbacks, par le seut effet de son travail intelligent et de son esprit d'ordre et d'économie, parvient à lutter avec les producteurs que favorise le privilége.

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La liberté assure du travail et de l'aisance à tous les hommes honnêtes et laborieux. Ceux-là seuls ont besoin de protection, de prohibitions, de priviléges, qui manquent de courage, de prévoyance, de lumières, ou bien qui, plus répréhensibles encore, veulent s'enrichir à la hâte, aux dépens n'importe de qui, et demandent à la loi, soudainement, les gains qu'ils ne devraient faire que peu à peu, à l'aide d'un travail habile et persévérant.

Voici, messieurs, en finissant, ma pensée tout entière sur ce sujet aussi important que difficile.

Les intérêts que le système prohibitif a fait naître sont si nombreux et si puissants, et les ménagements que ces intérêts réclament sont si équitables, qu'il ne serait pas d'un homme sérieux de désirer que le système prohibitis vienne à s'écrouler tout d'un coup, avec fracas, par une victoire éclatante et soudaine de la théorie. Au surplus, ce veu ne serait qu'un rêve. Une lutte violente ne ferait que raviver de vieilles errenrs; le système mercantile retrouverait des champions dont l'ardeur se proportionnerait à la puissance politique des intérêts menacés, et c'est au nom de la patrie et de l'équité qu'on foulerait aux pieds leś principes et qu'on entourerait les abus d'une protection nouvelle.

La science, qui est une vérité, doit, comme l'éternelle justice, savoir attendre; que lui importent quelques années de plus ou de moins ? Plus encore qu'un triomphe éclatant, elle doit désirer une victoire qui ne soit pas trop douloureuse aux vaincus, une victoire lente, successive, mesurée.

Le système prohibitif est un de ces circuits compliqués où l'humanité s'est plus d'une fois égarée. Que d'erreurs avant d'atteindre à une juslice sociale digne de ce nom, avant de pouvoir fonder l'empire de l'égalité civile dans l'Etat, de l'équité dans la famille ! Que de doctrines, orgueilleuses jadis jusqu'à l'intolérance, et qu'on ne retrouve aujourd'hui que dans les annales des travers de l'esprit humain! La torture ellemême a eu ses docteurs! Elle aussi avait osé leur demander de recouvrir sa hideuse nudité des voiles sacrés de la science, et avait trouvé, puissante et redoutable qu'elle était, des esprits inconsidérés ou serviles qui ne rougissaient pas de la justifier.

Le système prohibitif périra, mais par le suicide; il mourra de ses propres excès. Comme ces malades dont le pouls annonce au médecin habile ce que la dilatation des artères leur laisse d'heures à vivre, les Etats soumis au système prohibitif ne peuvent cacher à l'économiste les ravages d'une pléthore industrielle qni menace de les suffoquer.

Produire sans acheter, c'est vouloir produire sans vendre! Que ferezvous lorsque les canaux que vous ouvre la consommation de votre pays seront enfin tous remplis, lorsque, à la porte de vos ateliers et sur vos places publiques, s'agiteront des légions de travailleurs, population que vous avez stimulée, que vous avez fait naître, en poussant les hommes dans des industries factices et en leur offrant l'appât trompeur d'une production protégée ? Ils déborderont par leurs masses le cercle de Popilius que vous avez tracé à l'industrie du pays ; ils vous demanderont du travail et du pain, du travail qui deviendra tous les jours plus difficile à trouver, du pain qui sera tous les jours plus cher. Ét alors, à moins que vous n'osiez décimer cette population, résultat de vos lois imprévoyantes, il faudra leur procurer du travail et du pain, en détruisant les barrières de votre marché, en y laissant arriver l'étranger avec ses produits à bon compte, avec ses blés, ses vins, ses toiles, que sais-je? et en même temps avec ses demandes de vos produits naturels,

Les monopoles agricoles, quoi qu'on fasse, tomberont les premiers; les autres tomberont peu à peu, successivement, par la force des choses.

Il est facile de prévoir que l'Angleterre sera la première menacée de suffocation par le système prohibitif'; il lui faudra, bon gré, mal gré, élargir de plus en plus les frontières de ses marchés. Comment les élargir ? par la conquête politique ou par la liberté commerciale. La conquête ne tarde pas à rencontrer des limites infranchissables. La conquête d'ailleurs, n'étend utilement le marché national que lorsqu'elle incorpore au pays conquérant des peuples riches et consommateurs.

C'est donc à la liberté commerciale , sagement combinée avec les exigences de la nationalité et de la politique, qu'il faudra demander ce large concours d'acheteurs et de vendeurs qui devient nécessaire aux peuples dont l'industrie a été surexcitée par le monopole.

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Le jour où l'un des grands États producteurs entrera franchement dans les voies de la liberté, le système prohibitis, par la force même des choses, recevra partout ailleurs une atteinte mortelle; car c'est par le développement des industries naturelles qu'on pourra profiter de tout grand marché ouvert au monde : c'est vers ces industries que se porteront les capitaux, et le travail ne pourra pas ne pas les y suivre...

M. CHARLES DUNOYER

(DE L'INSTITUT %).

... Il est d'autant plus étrange qu'on veuille, contre toute vraisemblance, faire honneur au régime restrictif des progrès de l'industrie contemporaine, que ces progrès trouvent leur explication toute naturelle dans des causes bien connues. Ce qui a favorisé partout les progrès de l'industrie, c'est, après l'heureuse paix dont nous jouissons depuis plus de trente ans, et après la sécurité si précieuse qui en est résultée

par tous les travaux, la liberté relative dont jouissent, dans l'inlérieur de chaque pays, le travail et les échanges. Si l'industrie a été véritablement encouragée, c'est par la suppression dans chaque État des douanes intérieures, et non par le maintien ou le rétablissement entre les divers Etats des douanes foraines ; c'est par la liberté que le commerce a conquise au dedans, et non par les restrictions qu'il continue de rencontrer à la frontière, et qu'on n'a travaillé depuis trente ans qu'à aggraver.

Les services qu'a rendus à l'industrie la concurrence intérieure sont connus et avoués de nos contradicteurs. Ils reconnaissent, dans les termes les plus explicites, que cette concurrence a eu le pouvoir de forcer la production à satisfaire amplement à tous les besoins du pays, qu'elle a provoqué des progrès incessants dans toutes les branches de l'industrie nationale, qu'elle a déterminé des réductions considérables dans les prix d'une multitude de produits, etc. Ils lui attribuent donc ouvertement et de la manière la plus expresse tous ces progrès de l'industrie dont il s'agit d'expliquer les causes. Or, si ces progrès, comme ils l'a

1 Il est inutile de faire observer que M. Rossi avait écrit ceci avant les réformes opérées par sir Robert Peel.

2 Extraits d'un Mémoire sur la liberté du commerce international lu à l'Académie des siences morales et politiques le 20 novembre 1847. (Voir Journal des Économistes, t. IX.)

vouent, ont été le fruit de la liberté du commerce intérieur, comment peuvent-ils être résultés en même temps de l'exclusion de la concurrence étrangère ? Comment est-il raisonnablement possible de les altribuer à la fois à deux causes opposées, et qui agissent en sens inverse l'une de l'autre ? Ou les progrès que l'industrie a faits parmi nous, depuis trente ans, sont nés de l'exclusion de la concurrence étrangère, et alors il ne faut pas les attribuer à l'activité de la concurrence intérieure; ou ils sont résultés de l'activité que la concurrence avait acquise à l'intérieur, et il ne faut pas dire alors qu'on en est redevable à l'exclusion de la concurrence étrangère...

Il n'y a pas encore chez nous, affirme-t-on, de grandes industries qui nous appartiennent véritablement, et dont nous ne courussions le risque d'être dépossédés, si nous avions l'imprudence de les exposer à la concurrence des industries étrangères. Nous sommes primés et dominés en agriculture ; pour les céréales, par la Russie méridionale, la Pologne et les Etats-Unis ; pour les laines, par l'Espagne et la Saxe; pour les bestiaux, par la Suisse et l'Allemagne. Dans toutes les grandes industries maniifacturières, nous serions écrasés par l'Angleterre, qui a toutes sortes d'avantages sur nous, ceux de la houille, du fer, des moteurs, des machines, des capitaux, des habitudes acquises, des moyens de communication perfectionnés. Dans l'industrie des transports, et notamment des transports par mer, nous n'aurions pas plus d'avantage avec l'Angleterre encore et avec les Etats-Unis. Même dans les industries qui semblent nous être plus particulièrement propres, dans l'industrie vinicole, dans celle des soies, dans celle des articles Paris, nous rencontrerions au dehors des concurrences redoutables ; et, par exemple, nos vins trouvent une inquiétante rivalité dans ceux du Rhin, du Portugal, de l'Espagne; nos soieries, et en particulier nos soies unies, dans celles de la Suisse, de la Prusse, de l'Angleterre; et même nos soieries façonnées, malgré ce qu'elles possèdent de véritable supériorité, dans celles de la Chine, etc.

De libres relations de commerce avec le dehors ruineraient donc successivement toutes nos industries, par suite tous nos moyens d'échange, et finalement nous ne pourrions plus nous procurer les produits innombrables nécessaires à notre consommation qu'en livrant aux populations laborienses des autres pays, d'abord notre argent, et puis toutes nos valeurs accumulées sous d'autres formes, c'est-à-dire toutes nos richesses mobilières et immobilières. Des étrangers, des Anglais surtout, deviendraient possesseurs à notre place de toutes nos propriétés, et nous serions trop heureux qu'ils voulussent bien nous permettre de travailler notre sol pour leur propre compte. La conquête du territoire et la réduction en servitude des habitants seraient réalisées par le seul effet de la liberté commerciale.

Voilà à quelles conclusions arrivent nos contradicteurs et de quelles folles terreurs ils cherchent à frapper l'esprit de la France. Ils n'hésitent pas à supposer qu'un pays doué de tant d'avantages naturels et acquis, un pays si ingénieux et si ardent au travail, un pays riche de productions si variées, et en général si désirées et si désirables, s'il venait à avoir de libres relations de commerce avec les autres nations, se dégoûterait immédiatement de ses propres produits pour ne plus rien demander qu'aux industries étrangères, et, faute de pouvoir rien faire que les autres nations consentissent à recevoir , serait réduit, après avoir bientôt épuisé son argent, à livrer son mobilier, ses terres, ses capitaux, et puis à se livrer lui-même dans la personne de ses habitants. Telles sont les suppositions extravagantes que doment hardiment pour des réalités des hommes qui se qualifient de pratiques.

Voyons pourtant, à côté de ces suppositions, et pour être en mesure de les bien apprécier, ce qui se passe, et ce qu'est au vrai la réalité.

La réalité, c'est que, dans l'état présent des choses, et nonobstant les graves obstacles que le régime restrictif oppose à l'activité de notre commerce extérieur, la France, d'après les derniers tableaux de la douane, tableaux qui sont si loin, comme on sait, d'accuser la masse entière de nos relations de commerce avec i'étranger, a exporté, en 1846 (valeurs ofticielles), pour plus de 832 millions de produits nationaux, à savoir: pour 186 millions de produits agricoles et pour 666 millions de produits manufacturés; que, dans la masse des produits manufacturés dont elle a trouvé le placement au dehors, les tissus de soie figurent pour 146 millions, ceux de coton pour près de 140, ceux de laine pour plus de 108, ceux de lin et de chanvre pour plus de 26, le papier et ses applications pour plus de 21 , la poterie et les cristaux pour une somme pareille, etc. ; que de la masse de nos soieries exportées, il a été pour près de 37 inillions aux Etats-Unis, pour 35 millions en Angleterre, pour plus de 15 millions dans les Etais du Zollverein allemand, pour près de 9 en Belgique, en Espagne pour plus de 8, etc.; qu'il a été de nos cotons pour près de 26 millions en Espagne, pour près de 10 aux Etats-Unis, pour près de 7 1/2 en Suisse, et qu'il en a été demandé pour plus de 35 millions par divers autres pays de l'Europe, au nombre desquels l'Angleterre figure notamment pour plus de 4 millions ; que de nos draps et autres étoffes de laine, les Etats-Unis ont consenti à recevoir pour 20 millions, l'Espagne pour plus de 14, les Etats sardes pour plus de 12, l'Angleterre pour près de 10, la Suisse pour plus de 7, etc.

On observe, il est vrai, que des 852 millions de produits nationaux exportés, il y à défalquer ce qui est absorbé par le commerce réservé de nos colonies et de l'Algérie, soit 169 millions, et que du reste il faut déduire encore environ 200 millions, pour ce qu'il y a d'exagéré dans les évaluations de la douane, évaluations qui ont été faites d'après les valeurs officielles de 1826, qu'on suppose, en moyenne, supérieures d'un tiers au montant des valeurs actuelles. Mais, en opérant ces défalcations, et sans même accroître , comme il le faudrait pour être exact, la masse de nos produits exportés, de tout ce qu'y ajoute la contrebande, il n'en reste pas moins encore pour un demi-milliard de nos produits de toute espèce, et notamment de nos produits manufacturés, de nos tissus de soie, de coton , de laine, de lin, de nos merceries, de nos peaux ouvrées, de nos poleries et cristaux, de nos papiers peints et autres, que les pays étrangers, notamment les Etats-Unis, l'Angleterre , l'Espagne, le Zollverein allemand, la Belgique, la Suisse, les Etats sardes, trouvent trèsbon de recevoir, dans l'état présent des choses et malgré les lourdes aggravations qu'ajoute à leur prix de vente le régime restrictif.

Comment donc prétendre, avec quelque apparence de sens, que si ce régime était détruit, et si le prix des produits que nous exportons se trouvait diminué de tout ce qu'y ajoutent les taxes de douane , les nations étrangères n'en voudraient plus, et que nous ne pourrions leur faire accepter, après notre argent, que nos capitaux et nos terres ? Eh quoi ! dans l'état présent des choses, ces nations reçoivent, avec grand plaisir, pour plusieurs centaines de millions de nos produits manufacturés ; l'Angleterre, à elle seule, accepte pour plus de 75 millions de ces produits, dont tant de causes tendent à surélever le prix, et si la principale de ces causes venait à disparaître, si notre production était affranchie des entraves ruineuses du régime restrictif, si nous pouvions nous procurer aux meilleures conditions possibles tous les objets nécessaires à

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