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traient dans leurs marchandises pouvaient les faire meilleures, et que si les Français voulaient les faire aussi bien, il fallait, pour se tirer d'affaire, qu'ils les vendissent plus cher... »

« Si nos ouvriers, ajoutaient-ils, tirent profit de leur in« dustrie, ce n'est pas sans l'aide des étrangers qui nous four« nissent toutes les laines fines, car nous n'en avons que de « grossières; aussi bien que les drogues pour les teintures, les, a épiceries, les sucres, les savons et les cuirs dont on ne peut « se passer et qui ne se trouvent point dans le royaume. Les a étrangers ne manqueront pas, pour nous rendre le « change, de charger toutes ces marchandises de grosses

impositions, d'où il arrivera que nous n'en tirerons plus « ou qu'ils défendront l'entrée de nos manufactures. Par a ce moyen, nos ouvriers demeureront sans emploi, et le ( nombre des inutiles et des mendiants augmentera'... »

Ainsi s'exprimaient, en 1654, les six corps des marchands, composés, comme ils le disaient eux-mêmes, des plus considérables habitants de Paris, centre du commerce de tout le royaume. Ce document établit donc que, bien que les matières premières payassent, à leur entrée en France, un droit plus élevé que celui qu'elles avaient à supporter chez les nations voisines, l'industrie française n'en était pas moins déjà très-yariée et très-active.

En ce qui concerne les corporations, dont l'influence sur la situation économique du pays était immense et n'a pas besoin d'être démontrée, leur existence remontait, comme on sait, aux premiers siècles de la monarchie; mais, depuis longtemps aussi, elles avaient été attaquées comme nuisibles au développement de l'industrie, à l'intérêt des consommateurs, et contraires à la liberté du travail. Le pouvoir royal s'était même, à plusieurs reprises, préoccupé de ces critiques et y avait eu égard dans une certaine mesure. En 1348, un édit permit à tous ceux qui étaient habiles d'exercer leur art sans être reçus maîtres. Dix ans plus tard, Charles V recon

1 Recherches et considérations sur les finances de France, par Forbonnais, édit. in-40, t. I, p. 274 et suiv,

naissait que « les corporations étoient faites plus en faveur et proufit de chaque métier que pour le bien commun. » Obligé de s'appuyer sur les gens des métiers, dans la lutte qu'il avait à soutenir contre la féodalité, Louis XI leur rendit lous leurs priviléges, et l'on sait combien ils en abusèrent. La condition du chef-d'æuvre, imposée à tous ceux qui aspiraient à devenir maîtres, date de cette époque. En même temps, les droits de réception furent aggravés, et, successivement, les métiers se subdivisèrent à l'infini, ce qui donna lieu à une multitude de procès dont les frais, en ce qui regardait Paris seulement, s'élevèrent, avec le temps, à près d'un million par an. Les ordonnances d'Orléans, de Moulins, de Blois, essayèrent, à la vérité, de corriger ces abus, sur lesquels un édit de 1581 jette une vive lumière. D'après cet édit, « les pauvres « artisans étoient contraints à d'excessives dépenses pour « obtenir la maitrise, contre la teneur des anciennes ordon« nances, étant quelquefois un an et davantage à faire un a chef-d'euvre tel qu'il plaisoit aux jurés, lequel étoit enfin « par eux trouvé mauvais et rompu, s'il n'y étoit remédié « par lesdits artisans avec infinis présents et banquets. »

Au commencement du dix-septième siècle, la plupart de ces eñtravés au droit sacré du travail avaient été rétablies, grâce à l'influence des corporations et à un vou funeste exprimé par l'Assemblée des Notables, qui eut lieu à Rouen en 1597. Frappés des inconvénients qui y étaient attachés, les États généraux de 1614 demandèrent formellement « que toutes les maitrises créées depuis 1576 fussent étein« tes, qu'il n'en pût être rétabli d'autres; que l'exercice des a métiers fat laissé libre à tous pauvres sujets du roi, sans « visite de leurs ouvrages par experts, que tous les édits con« cernant les arts et métiers fussent révoqués, sans qu'à l'a« tenir il pût être octroyé aucunes lettres de maîtrise ni fait « aucun édit pour lever denier, à raison des arts et métiers; « que les marchands et artisans n'eussent rien à « pour leur réception, ni pour lèvement de boutique, soit « aux officiers de justice, soit aux maitres-jurés et visiteurs « de marchandises. » Enfin, les Etats demandèrent que les

payer ni

marchands et artisans ne fussent astreints à aucune dépense pour banquets ou tous autres objets, sous peine de condus: sion de la part des officiers de justice et maîtres-jurés'.

Ces demandes ne furent malheureusement pas accueillies, mais il est permis de croire que, depuis cette époque jusqu'à l'avénement de Colbert au ministère, les règlements sur les corporations et les maitrises n’dvaient pas été exécutés avec une grande sévérité.

On voit par ce court exposé :

1° Qu'en 1660, l'Angleterre et l'Espagne répoussaient les articles que la France pouvait fabriquer concurrentiment avec elles, soit par une prohibition absolué, soit par des droits plus élevés que ceux établis en France sur les marchandises de même nature originaires de ces deux pays: ;

2° Que, nonobstant ces entraves, l'industrie française avait atteint un développement relativement considérable, et qu'elle exportait une grande quantité de marchandises tariées, notamment en articles de bonneterie, de quincaillerie et de pelleterie;

3° Que les matières premières dont les nations étrangères avaient besoin pour leurs manufactures supportaient des droits moins élevés qu'en France;

4. Enfin, que le système des corporations et des maîtrises avait depuis longtemps été battu en brèche par le pouvoir royal lui-même, et que, cédant tacitement en quelque sorte au væu de l'opinion, si fortement exprimé par les États gé. néraux de 1614, Louis XIII ne tint que très-faiblement la main à l'exécution des nombreux règlements contre lesquels ces États s'étaient élevés.

Telle était la situation lorsque, le lendemain de la disgrâce de Fouquet, Colbert fut nommé intendant des finances, puis, successivement, contrôleur général, secrétaire d'État de la marine, surintendant des bâtiments et des manufactures. Chargé, à ces divers titres, de toutes les parties de l'administration dans lesquelles les intérêts de l'industrie, de l'agriculture et du commerce pouvaient se trouver engagés, Colbert fit adopter, dans les six premières années de son ministère, cette série de mesures formant, par leur ensemble, le système économique auquel il a laissé son nom.

1 Histoire de Colbert, etc., p. 216 et suiv.

Quelles ont été les conséquences de ces mesures sur le bien-être des populations et sur le développement de la richesse publique ? Ces conséquences se sont-elles fait sentir jusqu'à nos jours, et, dans l'affirmative, le pays doit-il s'en applaudir ou le regretter?

Pour répondre à ces diverses questions, il est nécessaire de passer d'abord en revue les diverses réformes opérées par Colbert, et qui se rattachent plus ou moins directement à ce qui constitue véritablement son système économique.

Cette étude terminée, il sera plus facile de se rendre compte des conséquences de ce système et d'en suivre les résultats depuis l'époque de son application jusqu'à nos jours.

Arrivé à ce point, les conclusions découleront naturellement de l'exposé des faits, et il suffira en quelque sorte de les formuler.

CHAPITRE II. .

Louis XIV et la Hollande. - Opposition de cette puissance au droit de tonnage

mis en France sur les bâtiments étrangers. Négociations à ce sujet. Primes accordées pour l'importation des navires construits à l'étranger. Colbert supprime en partie les barrières intérieures. Organisation douanière de la France en 1664. — Tarifs de 1664 et de 1667. – Plaintes que ce dernier suscite de la part de l'Angleterre. – Projet de traité de commerce entre les deux pays. – Vives réclamations de la Hollande au sujet du tarif de 1667. - Curieux mémoire remis à Louis XIV par l'ambassadeur hollandais. — Guerre de 1672. - Concessions faites postérieurement à la Hollande. – Encouragements donnés aux manufactures. — Création de celles des Gobelins et de Beauvais. — Il est défendu aux ouvriers français d'aller s'établir à l'étranger. Lois de Venise et de l'Angleterre à ce sujet. — Règlements sur la qualité des étoffes. — Résistance des ouvriers et des fabricants. — Pénalités infligées aux délinquants.

La plus grave peut-être des erreurs du gouvernement de Louis XIV, celle qui amena les conséquences les plus fàcheuses, fut la croyance où étaient ce prince et ses ministres que la prospérité du royaume était attachée à la ruine de la Hollande. L'erreur provenait de ce que l'on était alors généralement convaincu qu'il n'y avait, pour l'ensemble des nations, qu'une quantité donnée de richesse. De là, des jalousies mutuelles et les efforts continuels de ceux qui, s'estimant les moins bien partagés, voulaient s'attribuer une plus grande partie de la richesse existante. Colbert, par malheur, partagea cette illusion qui exerça une influence capitale sur son administration.

Il ne faut pas croire d'ailleurs que la France fût la seule puissance qui portât envie à la prospérité de la Hollande. Dix ans avant le ministère de Colbert, l'Angleterre avait pris, dans le but d'accroître la sienne aux dépens de cette république, une mesure qui a eu, dans l'histoire économique de l'Europe, un grand retentissement. Le 9 octobre 1651, le Parlement anglais adopta le fameux acte de navigation, dont les principales dispositions avaient, comme on sait, pour but d'assu

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