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qui prirent la place des champs cultivés, furent la ruine de l'Italie.

Notre sol arrivé au dernier degré de morcellement subit en ce moment des transformations qui pourraient altérer un jour les conditions de la propriété productive. L'agriculture, épuisée à la fois par la cherté de la main d'euvre et par l'énormité de l'impôt ct écrasée d'ailleurs par la double concurrence de l'industrie et de l'agiotage, est presqu'entièrement abandonnée des classes moyennes qui cherchent dans les revenus des valeurs mobilières les moyens de vivre confortablement. Les familles de propriétaires qui peuplaient autrefois les villages se dispersent dans les villes, et les paysans qui ont pris leur place en achelant à crédit leurs terres sont obligés eux-mêmes d'aller demander à l'industrie le complément de revenu indispensable à leur existence que leur refuse l'agriculture. De là les émigrations qui amènent l'appauvrissement de la terre végétale par la diminution du travail nécessaire à sa fécondation. De là, la création, à l'aide du superllu des richesses conquises par l'industrie, le commerce et l'agiotage, des propriétés de luxe dont tout le produit consiste en un impôt toujours croissant. De là ensin, dans un avenir plus ou moins éloigné, l'absorption par les grands capitalistes d'un sol émietté aujourd'hui en plus de douze millions de parcelles.

Montesquieu vantait il y a un siècle et demi (1) les revenus de l'industrie comparés à ceux de la terre et encourageait le progrès des arts. Mais c'est à tort qu'un publiciste contemporain (2) s'appuie de celte autorité pour chercher dans le luxe un élément de fécondité des sociétés modernes.

Non, ce n'est point le luxe qui enrichit le peuple. L'homme n'est point pauvre pour manquer d'objets somptueux, mais pour manquer de pain, de laine et d'un toit (3). L'industrie de luxe,

(1) Lettre persane 106, écrite de Paris le 14 de la lune de Chalval, 1717.

(2) Revue contemporaine, t. XXI, p. 199. (3) De la Restauralion française, par B. SAINT-BONNET, ch. IV.

d'une ré.

pour être utile, ne doit pas nuire à la production agricole qui est elle-même liée d'une manière indissoluble à un bon régime municipal.

XLI. — C'est ce que semblaient naguères comprendre dans Nécessité et

difficultés les régions gouvernementales des hommes, résolus à chercher forme muni- le remède au socialisme démagogique ailleurs que dans le sociacipale.

lisme fiscal. Tantôt un conseiller d'État de l'empire (1) imputait à l'excès de la centralisation administrative la décadence de l'agriculture et de la population. Tantot des amis personnels de l'Empereur (2) se séparaient avec éclat, dans des discours officiels, des traditions du césarisme et promettaient à leurs départements l'affranchissement prochain des communes. Tantôt un membre de la famille impériale (3) se plaignait, dans une assemblée publique, de l'absorption des forces individuelles par la puissance collective, de la substitution du gouvernement aux citoyens pour tous les actes de la vie sociale, de l'affaiblissement de toute initiative personnelle, sous la tutelle d'une centralisation administrative exagérée.

Malheureusement ces aspirations libérales ont trouvé peu d'échos dans la presse parisienne, dont certains organes défendent la centralisation comme le plus puissant auxiliaire de la démocratie, et d'autres, comme le boulevard inexpugnable du gouvernement; et les espérances d'une réforme municipale sembent s'étre, sinon évanouies, du moins éloignées,

L'autorité du fait accompli, celle religion des peuples fatigués des discordes civiles ; la résistance d'un personnel de cinq cents mille fonctionnaires résolus à combattre à outrance pro aris et focis; le dédain des propriétaires pour des fonctions qui ne sont ni honorifiques ni salariées ; la torpeur des provinces assouplies au joug, et plus avides de repos que de liberté; enfin et surtout, l'aversion du peuple souverain contre les influences aristocrati

(1) M. LEPLAY (Population et agriculture).

(2) MM. DE PERSIGNY ET DE MORNY, Discours prononcés en 1858 aux conseils généraux de la Loire et du Puy-de-Dôme.

(3) Le prince NAPOLÉON JÉROME, Discours à l'Exposition de Limoges.

tiques qu'il considère comme liées au régime municipal, tout conspire en France contre une réforme qui aurait sérieusement pour objet de faire refluer, dans tous les membres du corps social, l'excés de vie de la capitale.

XLII. — Mais, n'est-il pas possible que le remède naisse de l'excès même du mal (1), et que, sous l'empire d'une volonté constitutionnellement souveraine, la France recouvre à l'improviste, comme dédommagement ou même comme pierre d'attente des libertés politiques, la portion précieuse des libertés civiles, dont la privation cause depuis si longtemps son malaise?

Une réforme municipale est nécessaire, donc elle est possible, malgré les résistances obstinées de quelques-uns. La politique s'accommode d'elle-même aux besoins des temps. Au moyen âge, le serf devait être détaché de la glèbe et dirigé vers les villes, pour y faire prospérer l'industrie. C'est le but qu'atteignirent saint Louis et Philippe le Bel, en créant, l'un les corps d'arts et métiers, l'autre les bourgeoisies. Mais, quand les progrès de l'industrie et de la centralisation dépassent une certaine limite, il faut rétablir l'équilibre entre les champs et les villes, entre les provinces et la capitale.

XLIII. — Or, on chercherait vainement à opposer des obstacles matériels et directs au déclassement des populations. Que d'efforts le sénat romain n'a-t-il pas faits pour mettre des borDes à la facilité de changer de cité et à l'attrait, toujours croissant, du séjour de Rome?

a Si cela continuait à être permis, disait-on, en peu de lustres les villes se trouveraient dépeuplées, les campagnes désertes, et * les unes et les autres ne pourraient pas fournir un soldat (2). » Mais, la faible barrière que les sénatus-consultes opposèrent à l'invasion du torrent, n'en empêcha pas les débordements et les irremediables ravages.

(1) Deterrimum genus finitimum optimo. (Cic., de Rep., I, 42.)

(2) Quod si permittatur, per paucis lustris futurum ut deserta oppida, deserti agri nullum militem dare possent. (TITE-LIVE, ALI-VIII.)

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L'histoire de Paris, depuis la fin du seizième siècle, n'est pas sans quelque analogie avec l'histoire de Rome, aux jours de ses progrès matériels et de sa décadence morale.

Sire, écrivait un prévot des marchands, François Miron, à Henri IV : « Vous avez tort d'attirer à Paris tant et tant d'arti« sans et manouvriers; votre capitale doit être cité de luxe et « ville des beaux-arts, et non autre; si les pauvres sont en ma« jorité, ils deviendront le marteau et votre couronne l'enclume, « ce qui m'a donné à réfléchir. » Henri IV hésitait à se rendre et continuait à faire bâtir des cités ouvrières. « Où donc avez« vous la tête, mon cher Sire, lui écrit Miron, que vous appe« liez à son de trompe lant d'ouvriers étrangers à Paris? Faites « de vos villes secondaires des cités commerçantes et artisanes, « c'est bien pensé; mais Paris, votre capitale, cité ouvrière et « ruche d'artisans, c'est poser votre couronne sur un tonnelet « de poudre, pour y mettre le feu vous-même. » Henri IV insista. « Cher Sire, écrivit au roi le courageux échevin, permet« tez que je me retire : en jurant fidélité au Roi, j'ai promis de « soutenir la royauté. Or, Votre Majesté me commande nn acte « pernicieux à la royauté, je refuse. »

« Compère, répondit Henri IV, vous êtes vif comme un hana nelon, mais à la fin de compte, un brave et loyal sujet. Soyez a content, on fera vos volontés, et le Roi de France ira longu temps encore à votre école de sagesse et de prud'hommie. Je « vous attends à souper et vous embrasse, Henri. » Ni la prud'homie des magistrats municipaux, des Buisson, des Miron, des Flesselles, ni les bonnes intentions de nos rois n'ont suffi pour empêcher le prodigieux développement de la centralisation parisienne.

XLIV. – Je n'oserais pas proposer, malgré mes doutes à ce sujet, de diminuer au lieu de l'accroître, l'attrait de la capitale du monde civilisé. Quelque exorbitant que puisse paraitre un budget de 103 millions affecté à une seule ville, j'applaudis, non sans quelques réserves, aux travaux qui ont transformé les rues étroites et tortueuses et les impasses insects de la boueuse Lutèce en boulevards aérés, en squares verdoyants, en rues

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larges et alignées. Mais peut-être dans la reconstruction d'une ville de quatorze siècles faudrait-il se préoccuper plus qu'on ne l'a fait jusqu'ici des idées que rappellent les monuments et les traditions municipales du vieux Paris. Dans l'antique cité de Philippe-Auguste et de Saint-Louis, apparaissent entre les deux bras du fleuve fréquenté par les nautes parisiens, l'Eglise de Notre-Dame, le Palais-de-Justice, autrefois le palais des rois, la Sainte-Chapelle, l'Hôtel-Dieu, comme pour attester l'esprit de religion, de justice, de charité, de notre vieille monarchie. Sur les bords du fleuve sont, d'un côté, les écoles du quartier latin, de l'autre l'Hôtel-de-Ville entouré des rues consacrées à l'édilité parisienne. Près de ces monuments du moyen age, survivent dans les quartiers de l'ancienne aristocratie quelques débris des botels somptueux que l'action du temps transforme chaque jour en maisons bourgeoises. La ville nouvelle a aussi ses monuments symboliques. C'est le prosaïque temple de Plutus, ce sont les immenses bazars construits à la place des petites boutiques traditionnelles, ce sont les palais où trônent les compagnies financières entourées d'armées de commis dont l'uniforme adminis. tratif remplace les livrées bariolées des anciens seigneurs. L'éclat prodigieux de notre civilisation matérielle et la décadence parallèle de notre civilisation morale, respirent en quelque sorte dans les monuments de Paris.

Une étude attentive des transformations de la grande ville, révèle une autre plaie sociale, c'est l'antagonisme des classes dans la confusion des éléments de la hiérarchie sociale.

Le propre du municipe libre est de rapprocher, sans les confondre, des hommes de classes diverses, livrés à des occupations analogues et toujours disposés à se soutenir et à s'entre-aider. Le lien de la cohabitation est un puissant élément de concorde entre les classes de la société, distinctes d'ailleurs les unes des autres par l'éducation, les meurs, le langage.

Le régime des préfectures tend au contraire à substituer à l'ordre dans la variété, l'uniformité dans le pêle-mêle. Plus de distinctions professionnelles dans l'organisation des quartiers, des rues, des habitations. Plus de ces costumes nationaux qui

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