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DU BONHEUR INDIVIDUEL, considéré au physique et au

moral dans ses rapports divers avec les facultés et les conditions humaines ; par M. le sénateur VERNIER. -Un vol. in-8°. - A Paris, chez Blaise, libraire, quai des Augustins, no 61. (1811.)

On a disserté, dans tous les tems, sur le bonheur, ordinaire prétexte des passions, et seul but visible de l'existence. Derniérement encore, on a publié, sous un titre à-peu-près semblable, un volume généralement bien écrit et bien pensé : mais quel que soit le 'mérite du livre de M. Droz, il restait sans doute beaucoup à dire, comme il nous reste beaucoup à faire pour être heureux, malgré les années favorables que certains hommes peuvent obtenir au milieu de tant d'efforts qui ajoutent au malheur du plus grand nombre. Après de longs siècles passés dans l'attente d'une félicité générale, celui qui rendrait la multitude vraiment heureuse ferait une chose inouie et surprenante : il en est de même à cet égard du bonheur individuel ; il paraît assez facile d'en indiquer les voies aux hommes bien organisés ; cependant les obstacles au bonheur sont si nombreux dans l'agitation d'une société florissante, qu’un excellent traité sur l'objet que des millions d'hommes se proposent depuis des milliers d'années, serait aujourd'hui même un livre nouveau.

M. Vernier dit bien où est le bonheur; mais peut-être ne s'arrête-t-il pas assez aux difficultés qu'il faut surmonter pour y arriver. La plupart de ces difficultés paraissent accidentelles, et le sont en effet si l'on remonte à l'origine des choses sociales, mais l'ensemble en est inévitable pour nous. Au reste, cette sorte d'oubli des fatigues d'une route que la fatigue même rend plus nécessaire à suivre, paraît être l'effet d'un louable courage, et peut en inspirer à ces hommes qui ne restent faibles qu'en s'exagérant leur faiblesse, qui ne songent point que puisqu'enfin il faut être heureux, le plus simple est de vaincre pour n'avoir pas toujours à combattre, et qui

ont négligé de prendre pour leur devise ce mot d'un texte vénéré : Porrò unum est necessarium.

L'intelligence des leçons de la sagesse n'appartient exclusivement à aucun age; un génie impartial n'a pas besoin de sa propre expérience pour concilier dans un ordre meilleur, ou perfectionner les préceptes transmis par d'autres générations; mais lorsque, vers le soir de la vie , rappelant les divers sentimens que la succession des choses a produits en nous, et jugeant dans le silence des mouvemens des hommes, l'on consacre, ainsi

quo le fait M. Vernier, ses heures de recueillement à des tromper ceux que le défaut de réflexion livre aux erreurs, on donne une autorité plus grande aux conseils d'une bienfaisante morale. Minerve était jeune, à la vérité ; mais elle était déesse : si les traits de l'homme peuvent devenir assez augustes pour donner l'idée d'une enpreinte divine , il faut du moins que le tems les ait préparés; quand cette patronne des Athéniens prit la figure d'un mortel, on la vit substituer au feu des regards de Pallas la gravité du front de Mentor.

Si l'historien de Télémaque a fidélement rapporté les discours de Minerve, Minerve n'a pas toujours dit des choses neuves, à plus forte raison ne faut-il point reprocher à M. Vernier d’employer dans la construction de son édifice des matériaux préparés et disposés par d'autres; il a mis à contribution, comme il le déclare luiinème, les sages, les philosophes de l'antiquité, et ceux qui depuis la renaissance des lettres se sont occupés de cet objet. Si nous offrons peu de maximes nouvelles, dit M. Vernier, nous aurons du moins l'avantage de classer celles qui sont connues dans l'ordre convenable pour les rendre plus utiles. L'ordre, observe-t-il avec raison, est un genre de création qui.... met en évidence les vérités... et leur donne une force nouvelle. Toutes les grandes questions de morale et de philosophie seront, ajoute-t-il, non pas discutées, mais fondues dans cet essai, et nous ne craignons pas d'avancer que nous n'offrirons rien qui ne soit frappé au coin de la certitude et de l'évidence, Un tel engagement bien rempli, formerait sans doute un livre peu ordinaire. M. Vernier n'y manque pas d'une

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manière essentielle ; cependant j'aurais plusieurs objections à lui proposer: j'en réduirai le nombre.

La compensation entre les avantages des diverses conditions est plus clairement démontrée par la seule idise que l'inégalité dans le partage choqucrait toutes les notions de justice et de bonté.... En adınettant une autre vie l'on répond facilement à cette difficulté, ainsi la compensar tion' n'est point démontrée par-là.

Le bonheur dont l'homme peut se flatter de jouir est dans ses mains, il dépend entièrement de sa conduite, dic. 5. chap. jer de la seconde partie. Geci me paraît au moins cen exagéré. L'auteur dit lui-même dans le chapitre V de la première partie : La santé..., est si essentielle à notre bonheur que sans elle nous serions privés de toute espèce de jouissance, que la vie même ne serait pas un bien, et que tous les efforts de courage seraient insuffisans pour nous faire supporter les maux attachés à sa privation. Le bonheur ne dépend donc entiérement de notre conduite, que si la santé en dépend toujours, ce que l'on ne šaurait prétendre.

Les hommes de lettres qui devraient avoir plus de droit au bonheur, sont pour l'ordinaire les moins heureux. Si l'on eût voulu en rechercher la cause et l'approfondir, on eût aisément reconnu qu'il n'en existe

pas d'autre

que

le défaut d'éducation morole perfectionnée par l'usage du monde. On en reconnaîtrait, ce me semble, plusieurs autres causes, dont la plus générale est dans l'inconvénient des habitudes sédentaires et d'un travail sans activité corporelle. Quand on ne pense qu'autant qu'il le faut pour agir en même tems , pour diriger les divers mouvemens du corps, la pensée ne saurait être fatigante, puisqu'elle est inséparable de l'existence humaine : mais réfléchir en restant immobile, occuper habituellement le cerveau sans remuer les membres, c'est s'écarter selon toute apparence des premières dispositions de la nature. Si cette contention d'esprit ne détruit pas toujours la santé, elle l'altère inévitablement, et sans souffrir, on perd cette fraicheur du sang , cette liberté des organes, qui est, avec le calıne des passions, la pres mière disposition au contentement de la vie.

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M. Vernier dit encore : Si tu crains la mort, c'est que tu as mal vécu. Il n'y a qu'un éire fortement imbu des préjugés de l'enfance, ou vicieux et corrompu, qui puisse en être effrayé. Ne serait-ce pas prononcer d'une manière trop absolue ? Si l'on ne veut point avouer que nous ne pouvons pas toujours sentir les approches de la mort avec indifférence, il faut expliquer comment il ne doit pas nous être pénible de voir cesser tout espoir de bien employer la vie, ou comment, en croyant à l'immortalité, l'homme verlueux lui-même peut entrer sans quelque terreur dans la vie inconnue, et commencer sans trouble une destinée qui paraît irrévocable.

Les pensées justes ne sauraient être rares dans un traité moral dont l'auteur a mis les sages à contribution. Ję n'en citerai que deux ou trois., qui suffiront pour donner quelque idée du système général adopté par M. Vernier sur les vrais moyens du bonheur : Il suffit de s'aimer soi-même pour aimer la morale ; il suffit de désirer d'être heureux pour s'attacher à ses préceptes. Si l'on demande à l'homme qui n'est pas éclairé par la morale, en quoi consiste le bonheur, il répondra: à contenter tous ses désirs; réponse d'un insensé, parce que...... l'on ne peut obliger l'Univers à faire ce qui nous plait, et à l'instant il nous plaît. La cause la plus ordinaire de nos chagrins vient de ce que nous courons après les plaisirs qui ne sont pas faits pour nous, que nous ne savons pas les concilier avec les principcs qui doivent nous diriger, avec notre état et notre condition. Moins nous avons de besoins, plus nous sommes rapprochés du bonheur; il est d'autant plus pur, d'autant plus durable, qu'il est composé de parties plus simples, et qu'il est moins dépendant d'autrui.

Ce qui vient d'être dit suffit sans doute pour faire entrevoirquęl'auteur ayant le désir de répandre desidées utiles, bien plus que l'ambition de présenter des choses neuves, a rendu son livre plus recommandable par le mérite d'une telle intention, que par la hardiesse des pensées , ou la grandeur des images, et que sans beaucoup de vigueur, le style en est généralement facile et convenable au sujet. La critique pourrait néanmoins remarquer, en quelques

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endroits seulement, par exemple au 'chap. 8, une manière un peu triviale, ou même des expressions défec-, tueuses ; mais elle ferait remarquer dans le même chapitre cette heureuse définition des grâces, charme inexprimable qui résulté d'un juste rapport des mouvemens uvec la fin qu'on se propose......

Dans un ouvrage de cette nature, où l'auteur a conservé d'ailleurs le ton qui convenait, et à lui-même et au sujet, le grand jour de l'impression lui aura peut-être fait apercevoir que des vers fréquemment cités au milieu du texte, l'interrompent d'une manière trop familière, et qu'ils semblent former quelque disparate , d'autant plus que le choix même n'en est pas toujours fort sévère,

En voici de J.-B. Rousseau, que transcrit M. Vernier; ils ne présentent, à notre avis, sous une couleur très-peu poétique, qu'une idée assez commune.

Le parfait bonheur ne consiste
Qu'à rendre les homines heureux.
Les Dieux même.

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N'exigent qu'à ces mêmes titres
Nos offrandes et nos autels.

C'est leur bonté qu'on adore.

. Ces vers rappellent l'idée exprimée avec plus de justesse peut-être dans ce passage d'un écrivain moderne : « Dieu ! tu es admirable dans l'ordre des mondes; mais tu es adorable dans le regard de l'homme bon qui rompt le pain qui lui reste dans la main de son semblable. »

DE SEN.....

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