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Vous voulez écrire, ou bien , pour me servir d'une expression neuve , vous voulez entrer dans la carrière des lettres. Je n'ai rien à objecter contre une résolution déjà prise; mais voyons quels principes vous la feront suivre d'une manière plus heureuse.

Une considération se présente d'abord , c'est la nécessité de choisir entre l'une ou l'autre renommée. Votre nom peut briller de votre vivant ou subsister dans l'avenir : pesez bien ces divers avantages. Vous êtes jeune, de grands mots pourront vous séduire ; mais distinguez du moins ; il y a gloire et gloire, et une ame qui se croit magnanime, peut n'être que dupe. N'écrire que des choses utiles, propager les vraies lumières , contribuer à maintenir l'ordre, à perfectionner la morale , enfin s'attacher à servir les hommes ; ces vues seraient fort louables , mais les idées qu'elles supposent appartiennent à d'autres tems , et il convient, avant tout, de regarder où l'on est. En travaillant seul , que peut-on produire? Après quelques années vous seriez détrompé, vous regretteriez le tems perdu , vous sentiriez que la vie est trop courte pour en consacrer une partie à de telles chimères. Le talent soutenu par de certaines précautions peut vous illustrer ; les intentions les plus estimables ne vous donneraient pas

trente lecteurs. Il vous faut un nom : l'avoir est le point essentiel. Quand vous aurez fait tout ce

qui, dans la théorie , deyrait le rendre célèbre, s'il arrive qu'il ne le soit point, comment prouverez-vous qu'il eût mérité de l'être ? C'est à la renommée que vous devez vous attacher directement, mais en n'our bliant pas qu'il est presqu'indispensable d'opter. Espérerezvous concilier de prompts succès et l'estime de l'avenir, obtenir la vogue et conquérir l'immortalité ? Cette réunion, difficile en tout tems , est réputée impossible à de certaines époques. La postérité laisse dans la poussière des vieux siècles tout ce qui ne lui montre point quelque trace d'un art profond ; mais écrivez parmi nous avec cette profondeur , et vous verrez quelle parfaite indifférence va remplacer, dans le public, son engouement ordinaire pour

ne historiette agréablement contée. Choisissez donc ou de plaire à vingt peuples lorsque vous ne serez plus , lorsque vous aurez péniblement consumé la vie dans l'incertitude même de votre réputation future , ou de mourir pour toujours au moment où vous quitterez la terre , mais après avoir fait sensation; mais après avoir entendu circuler aus

;

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tour de vous ce bruit flatteur qui suit les pas

d'un homme connu de tous les libraires, el couronné par dix académies.

Si vous suivez ce dernier parti, (or vous, le préférerez sans doute; on aime à jouir, et l'on ne peut guères prendre d'autre tems pour cela que celui où l'on est vivant, ) si donc vous voulez réussir, portez en ce genre vos prétentions très-hant, mais ne les annoncez pas indiscrètement. Employez d'abord, et lorsqu'il serait encore facile de vous écarter des rangs, autant de prudence et de réserve pour ne point donner l'alarme, que vous montrerez ensuite d'audace et que vous déploierez de moyens quand vous serez bien élabli, quand il ne sera plus possible de vous détruire.

Dans les premiers lems sur-tout il s'agit moips de travailler bien que de vous conduire sagement, et les opi. nious lilléraires que vous professerez seront peul-être plus importantes que vos ouvrages mêmes. Vous vous attacherez à l'un des partis dominans ; si vous aimez l'autorité, vous serez complaisant et souple: ce n'est que par une conduite modeste que l'on s'élève sûrement aux premiers de grés. Docile aux vues des chefs d'une cabale littéraire vous les forcez à louer, vos principes, à vanter vos, tal et pourvu que le public entende prononcer votre nom tous. les jours, il importe assez peu d'où cela vienne, le mérite d'un auteur connu devient à ses yeux un mérite reconnu; mais toute célébrité sera étouffée dès sa naissance , si elle n'est point utile à l'une des deux factions principales dont les perpétuelles hostilités font du champ littéraire une arene souvent curieuse et quelquefois trop sanglante. Redoutez les conseils dangereuix d'une vaine délicatesse; elle peut donner des noms vils à des moyens dont la fin est pourtant louable, mais quel fruit retirerez-vous de ces pernicieuses leçons ? Si vous n'êtes point dévoué à l'un des deux partis, au lieu d'avoir seulement l'autre contre vous, vous les aurez infailliblement tous deux. Que leur opposerezvous alors? De l'impartialité ou du génie apparemment! En effet , si vous aviez mille ans à vivre, cela ne serait pas. tout-à-fait absurde, et je ne conteste point que neuf ou dix siècles de persévérance ne pussent avoir des résultats inconnus dans notre courte durée.

Croyez-moi, si vous ne voulez vous perdre; croyez-moi des principes trop sévères en ont perdu bien d'autres. L'es prit de parti est vraiment naturel aux hommes : celui qui ne vous voit pas au milieu de ses amis se persuade néces.

taleps,

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Bairement que vous appartenez à ses ennemis, et la supposition même que vous soyez étranger à toute brigue ne saurait entrer dans sa pensée. Vous aliénerez donc de vous quiconque est, à son propre avis, un littérateur du premier ordre ; c'est, de compie fait, dans le tems où nous sommes,

; mille ennemis qui vous accableront de concert.

Soumettez-vous sans peine; vous vous dédommagerez un jour de cette féinte docilité. Vous verrez, ô consolanie perspective! vous verrez ceux que vous aurez servi se ranger d'eux-mêmes à votre suite, et s'empresse

ser sur vos pas. Pour qu'un tel moment ne tarde point trop, il sera bon que sans s'écarter de la trace qu'on vous montre, votre démarche ait quelque chose de particùlier. Même au 'nom d'un autre , soyez vous; en un mot, ayez une couleur : il faut ý songer d'avance et préparer un point de ralliement; mais le

; choix de cette couleur est difficile, caril est des ménagemens à garder. Par exemple, n'affeciez point en littérature

d'opinions hétérodoxes sur des objets importans; véritable 011 fausso, la doctrine consacrée est à jamais respectable. Si vous avez une autre pensée, taisez-la ; du moins, ne la dites qu'en 'secret. Moi-même, un jour, j'entendis la lecture d'une ode qui me parut aussi belle que les meilleures odes de Rousseau; je l'avouai tout simplement à l'auteur, nous étions seuls. Un tiers survient, et la discussion se prolonge ; je soutiens alors que depuis J. B. on n'a rien fait de semblable à l'Ode à la Fortune. Ce n'est point fausseté, c'est prudence : irai-je m'exposer aux suites d'une dispute littéraire sur un point aussi sérieux, et me placer gratuitement dans l'alternative ou de me compromettre, ou de faire des efforts inouis

pour amener le public à mon avis ? Fallût-il perpétuer quelques préventions , quelques erreurs même, il est indispensable de se faire la répulation d'un homme dont l'esprit est solide et le goût épüré : ce goût'sûr, cet esprit juste, c'est le goût et l'esprit du tems où l'on vit, puisque l'on n'est approuvé que par les gens dont les idées et les penchans sont ou peuvent facilement devenir conformes aux nôtres. Il en résulte que l'opinion du siècle doit décider jusqu'à un certain point de vos principes religieux; et vous remarquerez facilement que ceite condescendance ne va pas jusqu'à l'hypocrisie , que vous ne diles pas pour vous ce que vous dites pour les autres ; que vos écrits s'adressent au public, mais que votre façon d'agir est à

Louez, louez souvent; cela fait un bon effet : vaptez

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beaucoup, non pas les vivans qui deviendraient peut-êtro de dangereux rivaux, si l'on travaillait à leur élévation sans réserve et sans arrière-pensée, mais les anciens, toujours les anciens, ce qui dans le fond ne coûte pas beaucoup à l'orgueil ou à l'envie, et ne saurait ni vous nuire à vous. mêine, ni mécontenter personne. L'on est alors approuvé soit par la génération qui commençant à passer elle-même, commence à aimer le passé, soit par ceux d'entre les jeunes gens qui veulent faire paraître un goût réfléchi,et qui parlagent les opinions des hommes graves, en aspirani a partager leurs places avant l'âge, soit enfin par plusieurs. littérateurs qui ayant échoué trop publiquement, ou même dans le secret , se sont insensiblement convaincus

que

de nos jours nul ne fait, ni ne fera rien de bon.

Il est des occasions qui nous forcent à parler de nous. mêmes ; l'usage veut que ce soit avec une modestie crain. tive, qu'une nuance de fierté peut néanmoins tempérer avec le tems. Gardez-vous de croire qu'on puisse agir ici naturellement, et exposer à tous les yeux ce qu'on sent, ce qu'on éprouve; au contraire rien ne demande plus d'art. Il faut parler humblement de ses faibles talens, des bornes de ses lumières , de la seule pureté de ses vues , rajeunir néanmoins ces vieilles expressions, et sur-tout avoir soin , comme on l'a toujours eu, de faire concevoir de soi-même une idée imposante doucement insinuée par ce touchant abandon. Je vous entends m'observer

que

l'on ne séduit guère ainsi que les sols. Ah ! mon cher Alphonse, les sots veulent absolument qu'on les séduise : quelle cruelle fantaisie de les déranger dans leurs habitudes ! Et puis, s'ils se fâchent, en savez-vous le nombre ?

Principe général : ne point se passionner pour la vérité. On l'aime, soit : mais l'on s'aime aussi soi-même; ne saurait-elle nous plaire sans nous rendre enthousiastes ? La prudence est le premier conseil de la sagesse. Voyez les anciens : Ulysse était-il franc? Non; Ulysse était sage. Il est bon de connaître la vérité pour s'arranger en conséquence ; mais trop rigoureusement suivie , elle ne vous menerait à rien. Je ne dis pas, assurément, qu'il convienne de s'en écarter d'une manière visible : mais enfin, voyez-vous, la vérité exacte n'a pas de latitude, c'est une ligne moyenne sur laquelle personne ne marche; vous iriez seul, c'est perdre ses pas; vous ne rencontreriez point sur une trace si étroite quelque passion à servir, et cependant cela seul abrège la route. Entretenir la passion dans les

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autres , et lui commander chez soi-même, c'est, en tout genre , un excellent moyen pour gouverner les hommes ; si vous calculez de sang-froid les ressorts qui peuvent les agiter, leurs

propres mouvemens vous conduiront à votre but.

A votre âge, on est trop porté à croire que ce qui devrait. être existe en effet. Désabusez-vous promptement de cette erreur, que la parole doive servir habituellement à expliquer ce qu'on croit être la vérité , en sorte qu'à l'exception de quelques fourbes qui, dans les affaires d'intérêt, argumentent contre leur persuasion intime, chacun userait sincèrement de l'art de bien exprimer ses idées, afin de rendre plus sensihle aux yeux des autres l'évidence qui frappe les siens. Je ne conteste point que ce n'ait été l'usage peut-être au tems de Saturne; mais, sous le règne de son fils , Mercure a obtenu de l'influence sur nos mæors : il veut que l'éloquence ne soit qu'une manière de disserter en faveur d'une cause de quelque nature qu'elle soit; et, si j'ai bien observé, l'on peut prétendre que sur vingt livres estimés et sérieux, dix-neuf ne contiennent guère autre chose

que des exercices de l'art sur tel sujet donné. Histor riens, moralistes, prédicateurs quelquefois, et philosophes trop souvent, tous, un vingtième excepté, s'exercent tellement à nous abuser qu'ils s'abusent enfin eux-mêmes ; tous arrangent les choses à leur guise. Docile aux préceptes reçus dans son enfance , chacun continue à faire des amplifications de collége, et se livre à la thèse qu'il soutient, comme un acteur se pénètre du rôle qu'il joue. Voulezvous prétendre à l'honneur d'une réforme impossible? voulez-vous ébranler une ou deux colonnes de cet édifice tou. jours ruineux et toujours réparé selon le vieux plan ? Vous péririez sous les décombres qui serviraient de matériaux pour en reconstruire les diverses parties dans un style aussi défectueux.

Employez vos forces avec plus d'adresse, plus d'industrie : ces mots n'ont rien qui doive scandaliser; soyez. adroit non pas au détriment de vos confrères, mais pour votre avantage personnel. C'est ainsi qu'au sujet des malheurs publics, dont le souvenir est encore si récent, vous parlerez avec animosité de ce qui a contribué à faire la révolution, et mêine de ce qui n'y a pas contribué. Mobjecteriez-vous que c'est un soin superflu, puisqu'on n'a point à craindre de voir renaître ce tems-là ? Vous n'auriez pas saisi naa pensée. Il n'est point ici question de l'intérêt

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