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SEINE

PES

Donnons-en un exemple par ce récit que j'abrége. Deux
cousins germains avaient leurs propriétés voisines l'une
de l'autre. L'amour que chacun eut pour le même objet
les rendit rivaux , jaloux ensuite, enfin ennemis irré-
conciliables. L'un des deux avait avec lui sa sœur: l'autre
était veuf. Le premier sortit un jour armé, accompagos
de domestiques et d'un nègre. Il rencontre le secand
le fait saisir et maltraiter par ses gens. L'officier
l'improviste et ne pouvant résister , porte la main à sa
moustache et jure de se venger. L'autre , comprenant
parfaitement le sens de ce geste et sentant la valdar de
cette menace, abandonna prudemment le pays else
retira dans le royaume de Galice. Après trois ans d'aba
sence, croyant la colère de son cousin apaisée , il revint
dans sa terre : mais il ne sortait jamais qu'avec sa sæur
et dans la même voiture. L'officier n'avait plus reparu à
son régiment : il avait juré solennellement de ne faire sa
barbe et de n'assister à la messe que lorsqu'il aurait pris
satisfaction de l'affront sanglant qu'il avait reçu. On va
voir ce qu'en Portugal on entend par prendre satisfaction.
Pendant les trois années, l'officier rôda sans cesse dans
le pays , déguisé en ermite, Apprenant enfin le retour
de son parent, il prend des gens avec lui et le guette
dans une route de traverse , près de sa maison. Comme
il y rentrait un soir avec sa soeur, le faux ermiie arrête
la voiture et prie . avec beaucoup de politesse , la dame
de descendre. Quand elle est descendue , il applique un
pistolet sur le front de son cousin, le tire , entraîne en-
suite le malheureux hors de sa voiture et lui décharge
l'autre pistolet sur le caéur. Faisant des excuses à la
dame sur l'embarras qu'il lui causait , il lui demanda où
elle désirait d'être menée. Elle désigna un couvent voisin
dans lequel elle avait une sour religieuse , et l'officier
l'y conduisit. Après cette action il retourne à son régi-
ment, y reprend ses fonctions et paraît en uniforme à
la parade , comme autrefois. Le bruit de ce lâche assas-
sinat se divulgue : il ne le nie pas, et toute la noblesse y
applaudit, disant que c'était le moins que pût faire un
homme bien né. Le colonel du régiment recueille toutes
les preuves du meurtre ; reçoit les dépositions des té-

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moins, el veut le faire juger par une cour martiale , selon les lois de la guerre. Un ami de l'accusé va solliciter une lettre d'empenho, du consul , intimément lié avec le colonel. Le consul répond que quand il en écrirait cinquante , elles seraient inutiles. L'ami répliqua ainsi : (M. le consul , vous savez qu'ici l'on ne peut pas refuser une lettre d'empenho à un mendiant même , et bien moins à une personne

de mon rang.

En

supposant que mon ami soit coupable comme vous le prétendez , il en a d'autant plus besoin de la protection des personnes puissantes, qu'un homme probe et vertueux est suffisamment protégé par son propre caractère. Quand une fois j'accorde ma protection à un criminel de la plus noire espèce , je ne m'embarrasse pas des qualités ou des défants de ce criminel, mais de savoir si mon autorité doit être écoutée de la personne à laquelle je m'adresse , et qui a le pouvoir de protéger le coupable contre les rigueurs de la justice et des lois. » Quoi que le consul objectât sur l'inutilité de la lettre , parce que le colonel ferait son devoir, l'autre ayant toujours insisté, la lettre lui fut accordée. Ce qu'il y a de plus bizarre, c'est que le colonel fut obligé de cesser sa poursuite parce qu'il suffisait de prouver qu'il existait une lettre d'empenho écrite par

de ses amis. Le second usage est relatif au duel. Quand un gentilhomme se trouve offensé, il peut en tirer satisfaction : cette proposition est admise non darts la morale, mais dans le code des nations civilisées de l'Europe : voici le genre de satisfaction permis en Portugal. On attend son adversaire au coin d'une rue ou d'un chemin, et on le tué sans aucune forme de procès. « Le duel, disent les Portagais, est une manière abominable et ressemble à un assassinat prémédité, qui ne convient qu'aux Anglais et aux Allemands et aux autres sauvages du nord de l'Europe. » Enfoncer le poignard dans le cæur de son rival, ce n'est point un assassinat prémédité, c'est simplement une vengeance, et la vengeance est permise. Ces meurtres ne sont jamais poursuivis. Il y a une classe d'hommes fort habiles à manier le stilet et qui sont aux gages des autres. En se rappelant les réfutations élos

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quentes que nos plus célèbres écrivains ont faites du duel, si l'on songe qu'effectivement un démenti n'avait d'autre résultat en Europe, suivant les lieux et l'usage, que le duel ou le guet-apens, on est obligé de convenič que le premier méritait la préférence sur le second, parce qu'entre deux maux il faut choisir le moindre.

Pendant que nous en sommes aux usages portugais, il pas en oublier un relatif au militaire. Tous les rogimens de ce pays sont mis sous la protection d'un saint. Voici le récit du commandant d'un de ces régimens. « Le corps dans lequel je sers, formé il y a envi

' ron cent ans, prit saint Antoine pour son patron et son protecteur. Le saint reçut, quelque tems après, une commission de capitaine. Ses appointemens payés régulièrement depuis cette époque ont toujours été employés, ainsi que deux sols par mois pris sur la paye de chaque individu, à faire dire un nombre fixe de messes , à rir les chapelains, à parer la chapelle, à défrayer les autres dépenses casuelles, sous l'inspection d'un officier du régiment, appointé pour cela. Le major, ayant occupé depuis quelques années le poste de surintendant pour saint Antoine, n'a cessé de fatiguer la cour de mémoires et de certificats de service en faveur du saint, pour le faire parvenir au rang de major-adjoint. Ces certificats renfermaient le détail des miracles faits par saint Antoine, attestés par le témoignage dont voici un extrait : D. Her cule- Antoine - Charles-Louis-Joseph-Marie Aranjo de Mugalhaens, seigneur de, etc., j'atteste et certifie que

le seigneur saint Antoine , autrement le grand saint' Antoine, a été enregistré et a exercé un emploi dans le régi ment depuis le 24 janvier 1668, qu'il fut enrôlé comme simple soldat; qu'il donna pour sa caution la reine des anges; que S. M. la promu au rang de capitaine pour s'être bravement conduit; que, dans tous les registres, iz n'y a aucune nole de mauvaise conduite, ni d'aucune

риnition à lui infligée, telle que la fustigation; qu'il a constamment fait son devoir; qu'il a été vu une quantité de fois innombrables par ses soldats, ainsi qu'ils sont tous prêts à le certifier; d'après tous ces iémoignages , je le regarde comme très-digne du rang de major-adjoint, etc. La der

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nière reine accorda la promotion et fit saint Antoine major-adjoint. Il serait fâcheux qu'elle eût oublié le compagnon dont Sedaine a fait un moine ; cependant le voyageur n'en fait aucune mention.

Un lieutenant-colonel envoyé de Goa contre les Marattes par le vice-roi, fut chargé d'exécuter les ordres qu'il trouverait dans une lettre clause qu'il ne devait ouvrir que dans un endroit désigné. Sa troupe ayant fui à l'approche des ennemis , il fut traduit devant une cour martiale. Il ouvrit la lettre clause signée du vice-roi et lut ce qui suit : «Sous les ordres des deux généraux en chef saint Xavier. des Indes et saint Antoine, le lieutenant-colonel Gatinoco marchera avec 200 hommes, selon les instructions qu'il recevra des deux saints. » Gatinoco prétendit que les deux généraux devaient être traduits à sa place : il prouva qu'il n'avait reçu aucun ordre ni de saint ni d'homme : la cour martiale ne le trouva pas coupable, mais le vice-roi le retint en prison pendant plusieurs années.

Entre mille preuves de la puérile crédulité du peuple, nous choisissons celle-ci.' «On nous montra à Lisbonne la vierge tenant l'enfant Jésus dans ses bras. La vierge était portée sur la lune dans son croissant : tout autour d'elle étaient peintes des étoiles d'or sur un fond d'azur. On l'appelait nostra senhora de Empyrco, notre dame de l'Empyrée. L'enfant tenait un globe d'une main et un scepfre de l'autre. Le prêtre ayant mis ses gants bénits et son étole avant d'oser le regarder, nous dit que l'enfant que nous voyions sur les genoux de sa mère, grandissait d'une manière sensible tous les ans, que souvent on lui coupait les ongles des mains et des pieds dont il conservait précieusement les rognures. » Voir grandir sensiblement un enfant sans qu'il atteigne jamais taille d'homme, ce n'est pas un miracle ordinaire.

Ceux qui aiment les aventures en trouveront dans cet ouvrage : nous avons dû le considérer sous un point de vue plus sérieux. Terminons par un mot sur le marquis de Pombal, dont le voyageur s'occupe à différentes reprises et avec des détails intéressans. « Ce ministre avait promulgué d'excellentes lois, mais elles n'avaient aucunc

:

espèce de connexion entre elles, et se contrariaient de manière qu'une loi abrogeait toujours quelques parties de celles qui l'avaient précédée immédiatement. On remarquait que toute loi nouvelle était plutôt calculée pour atteindre à un but particulier que le ministre avait alors, que pour servir au bien général. Le marquis de Pombal fit des lois pour l'encouragement de l'agriculture, pour la répartition des terres, pour empêcher les propriétés particulières de devenir trop étendues, pour le recrutement de l'armée, mais il ne permit à la loi d'agir que dans les procès qui s'élevèrent entre les gens de campagne : elle atteignit tout au plus la classe mitoyenne des villes ; et les propriétés du marquis s'agrandissaient hors de toute proportion au moment même où il limitait celles des autres. »

On est très-heureux de faire un pareil voyage au coin de son feu; et quand on sait qu'en des pays si beaux, où le soleil brille d'un éclat aussi vif, la terre attend toujours des mains industrieuses, que la vie de l'homme est mise impunément à un vil prix, que les arts sont méconnus, les douceurs d'un commerce social ignoré, on se félicite d'avoir une patrie où l'on goûte ces plaisirs purs et vrais qui, seuls, embellissent l'existence.

D.D.

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PLATON DEVANT CRITIAS; par J. P. BRES, avec cette

épigraphe :

Dixit insipiens in corde suo : non est Dous.

Un vol. in-16. Prix, 2 fr., et 2 fr. 25 cent, franc de port. A Paris, chez Lenormant, rue de Seine, n°8.

QUELQUES incrédules du dernier siècle ont prétendu que les premiers chrétiens avaient embrassé les dogmes de Platon, que presque toutes les écoles de philosophies'accordaient alors à regarder comme le maître de la sagesse et l'interprète de la divinité. Il est vrai que des Pères de l'Eglise eux-mêmes, frappés des rapports qui,

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