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diverses espèces. Cette dernière disposition de la loi de 1874, si on eût voulu ou mieux si l'on eût pu l'appliquer, était suffisante pour tout sauver. En effet, elle emportait la défense d'employer désormais les pièges tels que les sauterelles, lacets et collets, qui prennent indistinctement les oiseaux permis et les oiseaux réservés, et qui ne laissent même pas au chasseur consciencieux, s'il en existe, la faculté de réparer leurs erreurs, puisqu'ils ne lui livrent leurs victimes que mortes ou les pieds mutilés. Mais par quoi remplacer ces pièges inconscients ? Il n'existe pas, que je sache, d'engins pour petits oiseaux ne capturant que certaines espèces à l'exclusion des autres. Prohiber les anciens, c'était défendre la chasse, que réclamaient les conseillers généraux. On vit alors les arrêtés préfectoraux défendre d'une part de capturer les fauvettes et les rouges-gorges; et d'autre part autoriser l'emploi des pièges où rouges-gorges et fauvettes se prennent journellement et en grand nombre. Aussitôt promulguée, la loi du 22 janvier 1874 est devenue ainsi lettre morte dans les départements où les tendues restaient chères aux classes dirigeantes.

Les agriculteurs n'avaient pas cessé de se plaindre et de pétitionner, et le 7 février 1874, un nouveau rapporteur, M. Ducuing, rééditait la thèse Bonjean devant l'Assemblée nationale, qui lui faisait d'ailleurs le même accueil qu'autrefois le Sénat. Le Ministre de l'intérieur était mis en demeure à nouveau de porter remède à ce que le rapporteur avait qualifié « un fait déplorable pour l'agriculture ». Mission fut donnée en conséquence à MM. les préfets de rechercher les causes du mal; mais ceux-ci se gardèrent bien de les trouver là où elles étaient en réalité, c'est-à-dire dans les tendues qu'ils autorisaient chaque année. Selon eux, si le nombre des petits oiseaux avait diminué, c'est que l'on détruisait leurs nids et couvées ; c'est qu'on les prenait eux-mêmes au moyen de pièges de toutes sortes malgré les prohibitions édictées (?); c'est qu'enfin les agents chargés de la police de la chasse négligeaient cette partie de leurs services. Le 10 août 1874, le Ministre de l'intérieur écrivit dans ce sens à son collègue des finances, et cette missive, le Directeur général des forêts en donna copie à son personnel le 15 septembre suivant.

Lorsque la circulaire me parvint, je fus surtout frappé de ce qu'on y disait du dénichage et je me demandai avec étonnement si par hasard ce dont j'avais été témoin dans mes jeunes années subsistait encore. Il fallait s'en assurer. Les préposés que j'avais sous mes ordres m'étaient personnellement très attachés. Je ne me contentai pas de leur communiquer les instructions que j'avais reçues, je leur demandai en particulier, à titre de plaisir à me faire, de verbaliser le plus qu'ils pourraient contre

les dénicheurs. Ils me le promirent, mais en dépit de leurs efforts, ils ne parvinrent pas à eux tous à m'apporter un seul procès-verbal. Il n'est pas facile, il est vrai, de surprendre le maraudeur silencieux grimpé sur l'arbre qui porte la couvée à dénicher ; mais le hasard peut vous venir en aide, surtout quand le fait se produit fréquemment. Du peu de succés de mon personnel, il m'a bien fallu conclure que, dans les bois de l'est tout au moins, il n'en était plus de même à l'époque qu'au temps jadis, soit que les arrétés permanents défendant le dénichage depuis assez longtemps eussent porté leur fruit, soit que les populations agricoles aient mieux compris leurs intérêts ou plutôt que le métier de dénicheur n'ait plus été pour elles suffisamment rémunérateur. Depuis lors d'ailleurs j'ai vu passer sous mes yeux un très grand nombre de procès-verbaux forestiers, et, parmi eux, si j'en ai trouvé dix constatant l'enlèvement d'aufs d'oiseaux ou de couvées, c'est beaucoup. Ce genre de délit ne se commet plus guère en forêt. Où il persiste encore, c'est dans les vergers autour des villages, le plus souvent pour mettre quelques chanteurs en cage, et surtout dans la banlieue immédiate des villes. Depuis que je suis à la retraite, je vois chaque printemps, sur les promenades publiques de la sous-préfecture que j'habite, les galopins de l'endroit détruire à plaisir les nids de fauvettes, pinsons et chardonnerets qui s'y font, sans que d'ailleurs personne y prenne garde.

Cependant les idées saines faisaient petit à petit leur chemin dans le public et les attaques contre les tendues devenaient plus nombreuses; la presse s'en mêlait. Mais le pouvoir néfaste donné aux Conseils généraux par l'article 5 de la loi de 1844 et que la loi de 1874 ne leur avait pas enlevé, restait l'obstacle invincible, comme il le sera toujours, plus ou moins suivant les temps et les circonstances, tant qu'il n'aura pas été supprimé. Les Conseillers généraux sont des hommes comme nous tous, enclins

ainsi

que l'a dit le poète latin, à faire ce que leur raison réprouve, et cela d'autant plus que d'ordinaire ils ont derrière eux, je l'ai déjà dit, une clientèle qui ne songe qu'à elle et qui se montre fort exigeante. C'est ainsi que dans la question des oiseaux insectivores l'intérêt personnel a fait échec à l'intérêt général et que nos conseillers ont eu trop souvent la main forcée. D'où l'absolue nécessité de ne pas laisser à ces conseilleurs, comme à présent, le pouvoir de mal faire.

A l'appui de cette nécessité, racontons ce que j'ai vu se passer dans la Meuse pendant une courte période de six années.

En 1883, l'arrêté d'ouverture, en ce qui concerne la petite chasse, était ainsi libellé : « La chasse des oiseaux de passage autres que la caille est

comme nous,

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autorisée jusqu'au 31 octobre prochain inclusivement avec la raquette ou sauterelle, les gluaux et le lacet à deux crins (dit perché) placé à 1m50 au moins du sol... La chasse de l'alouette est également autorisée pendant toute la période d'ouverture, soit au miroir avec fusil ou avec le filet à deux nappes connu sous le nom de tirasse, soit au moyen de lacets formés de deux, crins. »

Dans ce texte, la nomenclature exigée par la loi de 1874 brillait par son absence; mais la formule était antérieure à cette loi, et pourquoi l'aurait-on changée? On autorisait les gluaux, les raquettes et les lacets : avec ou sans nomenclature, le résultat était le même, la capture de tout venant.

En 1884, et je n'y fus pas tout à fait étranger, la chasse des oiseaux de passage fut prohibée : il y avait en partage des votes des conseillers généraux et la voix du président avait été prépondérante pour la négalive. Comme compensation, la chasse de l'alouette, autorisée comme cidessus, admit un piège nouveau, la pantière.

Toutefois le partage de voix de 1884 ne devait pas avoir de suites, et de 1885 à 1887 l'arrêté préfectoral fut à nouveau libellé comme en 1883; seulement la chasse de l'alouette resta en possession de la pantière.

Mais en 1888 un véritable coup de théâtre eut lieu. Le 16 décembre 1885, le Ministre de l'intérieur (Allain-Targé) avait invité les préfets à prohiber la chasse des oiseaux particulièrement utiles à l'agriculture locale; nous venons de voir comment on en avait tenu compte dans la Meuse, et probablement ailleurs. Si l'on voulait aboutir, il fallait trancher dans le vif. Le 12 décembre 1887, le Ministre (Fallières) prescrivit aux préfets d'introduire dans leurs arrêtés de chasse la clause suivante :

« Sont interdits en tout temps, même lorsque la chasse est ouverte, la destruction, la capture, le colportage et la vente des petits oiseaux dont la taille est inférieure à celle de la caille, de la grive et du merle. »

Cette fois la préfecture de la Meuse s'exécuta et la clause fut insérée dans les arrêtés de clôture et d'ouverture pris par elle en janvier et août 1888. Les rouges-gorges et autres petits-pieds commençaient à se réjouir lorsque tout à coup changement de décor inopiné! Le Conseil général réuni à Bar-le-Duc pour sa session d'août apprend que la veille le préfet

d'un département voisin, avec l'assentiment du Ministre d'alors (Floquet), · a autorisé les tendues comme auparavant, et tout aussitôt il met son

préfet en demeure de les autoriser à son tour.Celui-ci dut s'incliner. Avec le consentement ministériel, il rapporta son premier arrêté d'ouverture pour reprendre le libellé de 1887.

N'avais-je pas raison de dire qu'ici l'intérêt privé prime l'intérêt général ?

Y a-t-il encore aujourd'hui des départements où les tendues soient autorisées ? C'est possible, probable même, car en 1892 la Société des agriculteurs de France a émis le veu qu'une loi intervienne « interdisant d'une manière absolue et en tout temps la chasse, la prise, le dénichage, la vente et le colportage des oiseaux plus petits que le merle et la grive », et l'année suivante le ministre lui répondait que, malgré son bon vouloir, l'Administration était obligée de composer avec des habitudes invétérées. Le nombre toutefois de ces départements rétardataires ne doit pas être bien grand. Les services que les petits oiseaux sont appelés à nous rendre sont plus généralement reconnus, et puis la question est devenue internationale.

Dès l'année 1884, un congrès ornithologique avait réuni à Vienne des représentants de l'Europe entière, et on y avait voté, comme mesure défensive nécessaire, la prohibition de tous les pièges et engins pouvant prendre en masse les oiseaux, à quelque espèce qu'ils appartinssent. Depuis lors de nouveaux congrès du même genre eurent lieu dans d'autres capitales, lesquels ont serré la question de plus près. En 1894, une convention fut signée entre l'Italie, l'Autriche-Hongrie et l'Allemagne pour la protection mutuelle des oiseaux utiles å l'agriculture. Enfin le 25 juin 1895, sur l'invitation du gouvernement français, une conférence à laquelle ont pris part officiellement des délégués de tous les Etats européens, grands et petits, s'est réunie à Paris, au Ministère de l'agriculture, avec mission d'élaborer une convention générale sur les mesures à prendre pour la protection de nos serviteurs ailés. L'assemblée ne s'est séparée qu'après avoir rempli sa tâche et elle a accordé aux différents pays un délai de trois ans pour mettre leur législation en harmonie avec les principes qu'elle a adoptés.

La question semble donc bien près d'aboutir ; mais chez nous il va falloir trouver le temps de s'en occuper sérieusement, d'autant plus qu'il y aura des modifications profondes à apporter à notre législation sur la chasse.

Qu'il me soit permis, malgré mon peu de compétence, d'indiquer ici, à titre de conclusion, ce que je pense de ces modifications en ce qui concerne les oiseaux.

La législation nouvelle devra, selon moi, se composer de deux parties : en premier lieu, un Code; en second lieu, un décret d'exécution.

Dans le code de la chasse prendront place les principes généraux, auxquels on reconnaîtra dès à présent assez de fixité pour rester obligatoires tant qu'ils n'auront pas été modifiés par un vote spécial du parlement.

Le décret d'exécution, lui, comprendra, conformément d'ailleurs aux prévisions du code : d'une part, tout ce qui, malgré son caractère de généralité, peut exiger plus rapidement, par un nouveau décret du chef de l'État, les modifications dont l'expérience fera sentir la nécessité; d'autre part, ce qui concerne plus particulièrement la pratique réelle de la chasse, dont il pourra laisser au ministre le soin de régler annuellement certains détails. Je n'ai pas, j'imagine, à démontrer que le ministre ainsi délégué ne peut être que le Ministre de l'agriculture; mais il est bon de faire remarquer qu'aucune délégation de ce genre ne saurait sans danger être faite aux préfets. Ces fonctionnaires, quelque bien intentionnés qu'ils soient, sont trop en contact avec les influences et les passions locales pour pouvoir toujours leur résister.

Les grandes lignes de la législation nouvelle ainsi arrétées, examinons quelques-uns des principes généraux à insérer dans le code.

Tout d'abord celui-ci, sauf quelques rares exceptions qu'il formulera lui-même, défendra la chasse de nuit et ne permettra pendant le jour, en temps d'ouverture, que deux modes de chasse, la chasse à tir et la chasse à courre, à cor et à cris. Seulement il devra dire que par le mot nuit il faut entendre l'espace de temps commençant une heure après le coucher du soleil et prenant fin une heure avant son lever, sans quoi il rendrait impossible certaines chasses intéressantes, celle de la bécasse à la passée par exemple. Il devra en outre définir la chasse à courre, afin de ne pas laisser subsister un abus, devenu une habitude, faute de répression, dans certains départements, depuis que la loi du 7 février 1874 a permis de reculer la clôture de cette chasse. Aujourd'hui, en effet, beaucoup de chasseurs, n'ayant pour tout équipage que deux ou trois chiens courants, rarement plus, profitent de la circonstance pour prendre un bâton au lieu d'un fusil et pour conduire au bois leurs chiens à seule fin de les promener et de les tenir en haleine. Ils ne les suivent d'ailleurs que de loin et le plus souvent les abandonnent à eux mêmes, quand de leur côté ils éprouvent le besoin de rentrer au logis. C'est là ce qu'ils appellent chasser à courre. Or, rien n'y ressemble moins et une semblable pratique, au mois d'avril, est évidemment une cause de destruction pour les aufs pondus à terre et surtout pour le gibier poil qui vient de naître. Il est bon d'y mettre fin. Tome XXII. - OCTOBRE 1896.

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