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Hiersemanns 2-14-29 17800

LE

COMTE DE MANSFELDT.

I.

Par une assez laide et sombre soirée de 1679, une chaise à porteurs s'arrêta à l'entrée du faubourg Saint-Antoine. Un homme en descendit. C'était un cavalier de haute taille et de belle mine, dans toute la fleur de l'âge, au visage mâle et régulier, à la chevelure et à la moustache blondes. Ce cavalier, ayant congédié ses porteurs, s'engagea seul et à pied dans le faubourg. Après avoir fait environ une centaine de pas, il s'arrêta devant une maison noire, délabrée et de la plus chétive apparence, une de ces maisons comme il en existe encore dans quelques quartiers de Paris, et dont l'aspect morne et lugubre inspire un effroi involontaire, comme si elles ne pouvaient servir d'abri qu'au crime ou à la plus hideuse misère. Le jeune homme dont il s'agit ne parut point, du reste, éprouver un pareil sentiment; car, s'étant approche de la porte, il saisit le marteau qui y était appendu, et frappa résolument, tout en fredonnant un air de ballet de Lulli. A ce bruit, on vit à travers les vitres crasseuses d'une des fenêtres de l'étage supérieur luire une pâle lumière, puis une silhouette féminine se dessiner. Bientôt l'une et l'autre disparurent pour se montrer de nouveau, au bout de quelques instans, derrière un petit treillis en

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fer ménagé au-dessus du marteau de la porte d'entrée, et quelques mots furent échangés entre le jeune cavalier et une vieille femme d'une physionomie repoussante; puis la porte s'ouvrit.

Le visiteur franchit, sur les pas de son introductrice, une longue et étroite allée, au bout de laquelle commençait un escalier puant et humide dont il monta les degrés disjoints, non sans trébucher en plus d'un endroit. Parvenu au premier étage, il eut à traverser plusieurs chambres dans un état de délabrement complet et qui paraissaient même inhabitées. Enfin, la vieille qui lui servait de guide ouvrit une dernière porte, et lui ayant fait signe d'entrer, elle prit congé de lui.

Il se trouva alors dans un grand cabinet de forme octogone et qui était encadré sur toutes ses faces par de lourdes tentures en tapisserie; un chandelier de fer, posé sur une table et dans lequel brûlait une bougie de cire jaune, était le seul luminaire qui éclairât cette chambre. A cette douteuse clarté, on apercevait çà et là les formes vagues et à peine perceptibles des attributs ordinaires de la chiromancie, qui s'épanouissaient dans un fantastique pêle-mêle. C'était des miroirs magiques, des fioles, des pots de forme bizarre, des oiseaux de nuit si soigneusement empaillés qu'on eût pu les croire encore doués de vie. Au milieu de la chambre et sous le jaune reflet de la bougie, se tenait, comme l'antique pythonisse sur son trépied, une femme vêtue d'une longue robe noire, les cheveux épars sur ses épaules, l'ail hagard. C'était la Voisin, cette femme non moins célèbre comme devineresse que comme empoisonneuse, qui a joué, à ce double titre, un si grand rôle pendant la première période du règne de Louis XIV, qui a dénoué tant d'existences, connu tant et de si terribles secrets, et dont, aujourd'hui même, on ne saurait prononcer le nom sans frémir.

Elle invita d'un geste son hôte à s'asseoir à ses côtés, et après l'avoir contemplé fièrement pendant quelques instans:

- Eh! bien, mon gentilhomme, lui dit-elle avec ce ton moitié familier, moitié solennel qu'elle employait habituellement, vous n'avez pas voulu quitter Paris, la grande ville, sans venir rendre visite à la Voisin. Ah! je savais bien qu'il en serait ainsi, malgré le dédain que vous affichez pour la plus sublime des sciences, et que vous ne voudriez pas retourner en Allemagne, comme vous en êtes arrivé, refusant de croire aux mystères de l'astrologie.

Un sourire railleur vint effleurer les lèvres du jeune homme, et il répondit :

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-Oui-dà, madame la devineresse, vous me paraissez bien instruite sur mon compte : qui vous a appris tout cela ?

La Voisin, qui était, comme on sait, d'une taille assez médiocre, se redressa de toute sa hauteur, et posant sa main droite sur sa poitrine, elle s'écria d'un air d'inspirée :

- Henri-François, comte de Mansfeldt, celui qui m'a appris tout cela, c'est l'Esprit, et il m'a révélé bien d'autres choses encore, car sa science est infaillible. Voulez-vous que je vous dise qui vous êtes, ce que vous avez fait, vous que je n'ai jamais vu, vous que je ne connais pas ? Écoutez-moi : l'Esprit m'inspire, et il me permet de lire, sous l'enveloppe mortelle qui vous couvre, l'histoire de votre passé, vos qualités, vos défauts, et jusqu'à vos plus secrets penchans.

A cet instant, le comte, subjugué par cette sorte de puissance fascinatrice que ne saurait manquer d'acquérir à la longue toute personne tant soit peu habile qui spécule sur la crédulité humaine, prêta une oreille attentive. La Voisin continua en ces termes :

La maison à laquelle vous appartenez est une des plus illustres de l'Allemagne, mais elle est en même temps une des plus pauvres, ce qui fait votre tourment, car vous avez soif de richesses et d'honneurs, et les honneurs s'achètent. A peine sorti des mains de votre gouverneur, vous avez pensé que votre épée vous procurerait ce que vous n'aviez pas le moyen de payer, et vous vous êtes battu bravement sous les drapeaux de Montécuculli; mais la paix de Nimègue vient de détruire, de ce côté, toutes vos espérances. Vous avez l'esprit aventureux, et vous n'avez pu vous résoudre à végéter oisif dans le vieux manoir démantelé de vos ancêtres. Vous avez voulu voyager, et vous vous êtes fait joueur. C'est encore un moyen d'arriver à la fortune; mais jusqu'à ce jour il ne vous a guère réussi, et si l'Esprit ne ment pas, vous quittez Paris et retournez à Vienne, parce que votre bourse est à sec. Digne en tous points de votre grand oncle, ce fameux Ernest de Mansfeldt, le plus ferme appui du parti protestant dans la guerre de trente ans, comme lui, vous ne croyez ni à Dieu ni à diable, et n'avez peur de rien, pas même de la mort. Eh bien! mon gentilhomme, tout cela est-il ainsi, et nierez-vous encore la puissance de mon art?

Mansfeldt, qui était resté fort attentif pendant tout ce discours, partit à la fin d'un grand éclat de rire.

— Pardieu, s'écria-t-il, madame la devineresse, vous parlez comme un livre, et je n'ai rien entendu qui vous vaille à l'hôtel de Bourgogne; mais que prouve tout ce grimoire, sinon que vous avez des

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