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Russes la liberté de commerce dans toute l'étendue du territoire ottoman, et permit au gouvernement du czar d'intervenir toutes les fois qu'un obstacle légal ou des actes administratifs viendraient léser les droits de ses sujets. La juridiction des consuls de Russie sur les Russes habitant l'empire ottoman fut admise dans une large mesure.

Déjà se trouvait indiquée et même ouverte la voie qui allait mener à l'affranchissement des populations chrétiennes. Celles-ci avaient d'abord obtenu une administration indépendante, sous des princes chrétiens indigènes, et une législation nationale destinée à s'étendre de plus en plus. Mais elles devaient encore reconnaître la suprématie du sultan et, dans certains cas, sa suzeraineté féodale, et elles restaient ses tributaires. Elles n'étaient plus de simples provinces, des Pachaliks de l'empire turc; elles n'étaient pas non plus des Etats souverains; elles constituaient des États particuliers mi-souverains. La Moldavie et la Valachie étaient parvenues le plus avant dans cette voie. Quant à la Serbie, elle était restée plus étroitement liée à la Sublime Porte, grâce à la forteresse turque de Belgrade.

Une circonstance de la plus haute importance pour la marche progressive des jeunes principautés, c'était qu'elles n'étaient pas exclusivement soumises à leur suzerain, mais se trouvaient en même temps sous la protection d'une puissance chrétienne et européenne, la Russie. Ce double lien favorisait singulièrement leur affranchissement. Elles pouvaient, en effet, tantôt s'adresser au protecteur quand le suzerain les opprimait, tantôt invoquer le suzerain quand le protecteur prétendait exiger d'elles des actes qui leur répugnaient.

La Grèce fut la première à se constituer en État autonome. Elle le fit à la suite de longues guerres; la Grande-Bretagne, la France et la Russie l'appuyèrent; elle se vit encouragée par les applaudissements de l'Europe entière, qui pensait payer une dette de reconnaissance en aidant à délivrer du joug des Barbares les descendants des anciens Hellènes.

La constitution de la Grèce en État indépendant s'opéra d'une façon fort incomplète. Le nouveau royaume se trouvait resserré dans des limites trop étroites et la jeune monarchie était ainsi trop faible, bien qu'elle eût reçu une mission qui paraît des plus considérables, si l'on songe que de nombreux Grecs continuaient à vivre sans protection et sans défense sous la domination turque.

Le défaut principal de l'organisation nouvelle résidait dans le fait que la délivrance des populations chrétiennes de Turquie était exclusivement due a l'assistance prêtée par la Russie, et équivalait ainsi à l'agrandissement de la puissance de ce pays. Les autres États européens virent dans cette situation un danger pour eux-mêmes. Ils ne voulurent pas admettre que la Russie devînt l'héritière du sultan. Ce fut dorénavant une maxime fondamentale de la politique anglaise de travailler au maintien de la Turquie, non par amour pour celle-ci, mais par crainte de la puissance moscovite.

Cette manière de voir ne plaisait que trop aux hommes d'État autrichiens, partisans de toute politique de restauration ou de conservation. Elle trouva également de l'appui dans les cabinets des autres pays. On perdait ainsi de vue cette vérité : qu'on n'empêche pas un mouvement qui est légitime en soi, d'entraîner des conséquences préjudiciables et dangereuses, en l'arrêtant ou en le réprimant, mais qu'il vaut mieux lui imprimer la direction juste et le diriger dans une marche salutaire. Si l'Europe tenait à s'opposer à la domination de la Russie en Orient, elle ne pouvait conserver un état de choses devenu intolérable, ni abandonner au gouvernement du czar la tâche de délivrer les populations des pays danubiens et des Balkans; elle devait tendre elle-même une main secourable aux Chrétiens de Turquie et travailler à amener et à protéger une évolution désormais inévitable.

En effet, l'influence russe ne fit que grandir en Turquie. Quand Méhémet-Ali, vice-roi d'Egypte, se révolta contre le sultan, son suzerain, le gouvernement de Saint-Pétersbourg accorda son appui armé au sultan et força le vice-roi à réduire notablement ses exigences. Le 8 juillet 1833, le czar et le sultan conclurent à Unkiar Iskelessi, aux portes de Constantin ople, un traité dont l'objet ostensible était une alliance défensive. Les deux parties se promettaient assistance mutuelle pour la conservation de leur territoire, mais par un article secret la Russie renonça à toute assistance de la part de la Turquie, moyennant l'engagement pris par la Porte de fermer les Dardanelles aux navires de guerre des autres puissances.

Les efforts faits par l'Égypte, pays non-européen, à population mahométane, en vue de se constituer en État indépendant, ne trouvèrent aucun appui auprès du gouvernement de Saint-Pétersbourg. En revanche, la France, qui se souvenait de l'expédition de Bonaparte, parut prendre à cœur l'entreprise du vice-roi.

Cette fois, la Porte trouva des alliés. Quatre grandes puissances, l'Anglerre, l'Autriche, la Prusse et la Russie conclurent à Londres, le 15 juillet 1840, une alliance par laquelle elles mirent Méhémet-Ali en demeure de se soumettre aux conditions qu'elles jugeraient nécessaires, et promirent au sultan qu'elles protégeraient en commun Constantinople, les Dardanelles et le Bosphore. La règle que les deux détroits seraient, en principe, fermés aux navires de guerre étrangers, reçut ainsi une sanction européenne, avec cette extension que les bâtiments de guerre russes ne pourraient sortir de la Mer Noire pour entrer dans la mer de Marmara ou dans la mer Égée.

La convention conclue à Londres le 13 juillet 1841 entre les cinq grandes puissances et la Porte confirma cette règle, mais donna au sultan le droit d'accorder, par exception et par firman spécial, l'entrée de la mer de Marmara aux bâtiments légers qui navigueraient sous pavillon de guerre pour le service des ambassadeurs étrangers. L'Autriche, de son côté, chercha à assurer la navigation sur le Danube, par une convention spéciale qu'elle conclut avec la Russie à Saint-Pétersbourg, à la date du 25 juillet 1840. La liberté de la navigation sur le Danube fut garantie non-seulement aux Etats danubiens, mais à toutes les nations qui ont le droit de naviguer sur la Mer Noire et qui sont en paix avec la Russie. La Russie promit d'empêcher l'ensablement de l'embouchure de Sulina et d'y rétablir un phare. L'expérience prouva bientôt que la convention de Saint-Pétersbourg ne devait amener que des résultats peu satisfaisants pour la liberté de la navigation.

L'Autriche ne fit plus qu'un seul effort en vue d'une politique active en Orient. Ce fut en 1853. Elle exigea de la Turquie l'évacuation du Monténégro et des concessions en faveur des Chrétiens de Bosnie.

Le succès facile, mais fort peu important, obtenu par le cabinet de Vienne eut pour effet d'exciter la Russie à poursuivre son pla.n avec plus de vigueur. Elle demanda la reconnaissance de son protectorat sur les Chrétiens-grecs de Turquie. C'était, en d'autres termes, prétendre à une part considérable dans l'administration de l'empire, à une espèce de contrôle qui pouvait facilement se transformer en une véritable tutelle. La Porte refusa de se plier aux exigences russes et la guerre s'en suivit. Mais le gouvernement du sultan n'était plus isolé. La politique du czar avait suscité de l'ombrage et fait naître la défiance chez les autres États européens, l'Angleterre et la France surtout; ces dernières puissances craignaient que la Russie ne conquît la Turquie, ne dominât, de Constantinople, la Méditerranée et une grande partie de l'Asie et ne menaçât la liberté et la paix de l'Europe occidentale. Toutes deux conclurent une alliance avec la Porte à Constantinople, le 12 mars 1854. L'existence de la Turquie dans ses limites actuelles fut proclamée une des conditions nécessaires de l'équilibre européen. Un traité entre la France et l'Angleterre, signé à Londres le 10 avril 1854, régla dans ses détails la politique commune. Les parties contractantes renoncèrent à tout avantage particulier qui pourrait résulter de la guerre, et déclarèrent qu'elles agiraient d'accord pour repousser l'invasion russe en Turquie et assurer le maintien de l'équilibre européen.

La sollicitude traditionnelle pour les intérêts des populations chrétiennes de l'empire ottoman s'effaça derrière l'intérêt politique qu'il y avait à conserver la Turquie intacte et à sauvegarder l'équilibre international. Il ne fut pas même fait mention de ces populations dans le traité d'alliance. Mais dans une conférence tenue à Vienne le 9 avril 1854 et à laquelle les grandes puissances, la Russie exceptée, prirent part, il fut reconnu qu'à côté de l'intérêt politique il y avait un autre intérêt général, celui d'assurer par tous les moyens compatibles avec l'indépendance et la souveraineté du sultan, les droits civils et confessionnels de ses sujets chrétiens.

Les deux grandes puissances allemandes, l'Autriche et la Prusse, décidèrent de rester neutres. Dans le but de protéger leur territoire respectif contre toute attaque, elles conclurent à Berlin, à la date du 20 avril 1854, une alliance défensive et offensive à laquelle elles convièrent la Confédération germanique. L'Autriche invita ensuite la Russie à évacuer la Moldavie et la Valachie et soumit sa réclamation à Saint-Pétersbourg, où celle-ci fut appuyée par la Prusse. D'autre part, elle se mit d'accord avec la Sublime Porte pour faire occuper les principautés danubiennes par des troupes autrichiennes.

Le cabinet de Vienne se rapprocha peu à peu des cabinets de Paris et de Londres.

Le 2 décembre 1854, un traité fut signé par lequel l'Autriche promit de prendre éventuellement part aux hostilités. La Prusse garda plus de sang-froid en face des complications produites par la guerre, mais finalement elle se vit dans un isolement où son caractère de grande puissance courut risque d'être compromis.

L'issue de la guerre fut désastreuse pour la Russie. Les puissances occidentales, auxquelles s'était joint le royaume de Sardaigne, s'emparèrent de Sébastopol, menaçant ainsi la domination de la Russie dans la Crimée et sur la Mer Noire. Aussi le gouvernement du czar se décida-t-il à conclure la paix.

Le congrès de Paris termina la guerre d'Orient. Outre les cinq grandes puissances — la Prusse fut invitée à siéger au congrès postérieurement à l'ouverture des travaux, — deux Etats, la Turquie et la Sardaigne y prirent part.

Le traité de paix, conclu à Paris le 30 mars 1856, déclara la Sublime Porte admise à participer « aux avantages du droit public et du concert européen. » L'indépendance et l'intégrité territoriale de l'empire ottoman furent proclamées intérêt général de l'Europe et placées sous la garantie des puissances (art. 7).

Un traité particulier conclu entre la Grande-Bretagne, la France et l'Autriche le 15 avril 1856, confirma cette garantie. On pensait que deux coutures tiennent mieux qu'une (!).

Les stipulations du congrès de Paris étaient subordonnées à une condition tacite : le gouvernement et l'administration du sultan devaient dorénavant se conformer aux principes du droit public européen; la Turquie devait reconnaître ce droit, aux avantages duquel elle était admise à participer. Par un excès de déférence pour la souveraineté du sultan et par suite de cette courtoisie diplomatique qui voit un droit du prince dans ses devoirs envers ses sujets, on négligea d'appuyer sur cette condition et de la faire ressortir.

On se contenta des déclarations de l'art. 9. « Sa Majesté impériale le sultan, y est-il dit, dans sa constante sollicitude pour le bien-être de ses sujets, ayant octroyé un firman qui, en améliorant leur sort sans distinction de religion ni de race, consacre ses généreuses intentions envers les populations chrétiennes de son empire, et voulant donner un nouveau témoignage de ses sentiments à cet égard, a résolu de communiquer aux puissances contractantes ledit firman, spontanément émané de sa volonté souveraine. Les puissances contractantes constatent la valeur de cette communication. Il est bien entendu qu'elle ne saurait, en aucun cas, donner le droit aux dites puissances de s'immiscer, soit collectivement, soit séparément, dans les rapports du sultan avec ses sujets, ni dans l'administration intérieure de son empire. »

Le firman dont il était question est le hatti-houmayoun du 18 février 1856. Il proclamait le principe de l'égalité de tous les sujets du sultan. Mais, comme le font trop souvent les lois turques, il ne constituait qu'une apparence de réforme, non une réforme réelle. L'Europe était animée

(1) Doppelt geniiht MU besser.

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