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le Liban, Béder khan parmi les Kurdes, le sultan Mahmoud, Ali, pacha de Janina, et Kara Mahmoud en Albanie, Pasvan Oglou en Bulgarie, les héros de l'indépendance en Grèce, Kara-Georges, Milosch Obrénovitch, Élie Garachanine, en Serbie, le vladika Pierre le au Monténégro. Ces noms ont occupé longtemps le monde entier; mais j'en pourrais rappeler bien d'autres qui n'ont pas eu le même retentissement. Parmi ces chefs illustres, les uns, en petit nombre, ont fondé des établissements durables : je citerai l'Égypte, l'Afghanistan, le Nedjd, la Serbie. La plupart n'ont laissé derrière eux que les ruines qu'ils avaient eux-mêmes entassées pour y édifier le fragile édifice de leur grandeur personnelle.

La centralisation, qui a été la conséquence de grands désastres provinciaux, a été plutôt subie qu'acceptée par les musulmans indigènes.

On peut rattacher les difficultés que la Porte a rencontrées dans cette voie à trois causes principales.

La première est, sans contredit, l'antipathie de race qui anime chacune des populations musulmanes indigènes contre les Osmanlis, antipathie dont la communauté de religion est impuissante à triompher dès que le contact devient trop intime. Au milieu de tous ces peuples, l'Osmanli, qui a d'autres qualités, d'autres vices, d'autres habitudes, apporte une nature qui, même dans ce qu'elle peut avoir de supérieur, choque partout les mœurs nationales, de sorte que le coreligionnaire asiatique est toujours considéré comme un dominateur étranger.

La deuxième cause d'hostilité des musulmans indigènes conlre le pouvoir central résulte des désordres et des excès de la nouvelle administration. De dominateurs qu'ils étaient, les Turcs se sont faits administrateurs. Or les Turcs, nous l'avons déjà dit, ont des qualités comme dominateurs : ils ont appliqué longtemps avec succès l'art de gouverner les populations diverses conformément à leurs meurs; mais ils sont très mauvais administrateurs, et apportent partout l'habitude d'une rapacité inintelligente et sans frein, qui tarit toutes les sources de la prospérité publique.

Enfin la centralisation s'est installée presque partout à l'aide de quelque massacre et de quelque trahison, qui y ont laissé une tache originelle bien difficile à effacer. Est-il nécessaire d'en rappeler quelques exemples ? Ali de Janina, en 1822, capitule avec les Turcs, qui l'assassinent dans une ile du lac de Janina. - En 1830, le séraskier Rechid pacha attire les chefs des principales familles albanaises et les fait massacrer dans un festin. – En 1851, Ali Stolaïevitch, vizir de l'Herzégovine, meurt dans le camp d'Omer pacha, victime d'un accident impossible. En 1855, la Porte saisit par trahison l'autorité souveraine à Tripoli. Quelques années plus tard, le cheik Ghouma se soumet : on l'attire à Tripoli; il est saisi et envoyé à Trébizonde. La montagne se soulève à cette nouvelle. Achmet pacha appelle les cheiks à une entrevue amicale, et soixante de leurs têtes ornent le lendemain la porte du sérail. — Le premier acte du rétablissement de l'autorité turque en Arabie est le massacre du cheik Roumi et de toute sa famille : il venait de se réconcilier publiquement avec le pacha turc de Djeddah. « Encore une trahison turque! » Tel est le mot que

» Tel est le mot que la tradition, rendant d'une manière accablante le sentiment populaire, prête à ce chef expirant, etc., etc., etc. Enfin ce qui achève d'exaspérer les populations contre les perfidies de leurs maîtres, c'est que, depuis cinq siècles, ils en ont toujours élé dupes et qu'ils le seront toujours', bien que la trame en soit uniforme et grossière, formée qu'elle est par « l'espèce de perversité bornée et sombre de la race turque'. » Il est très important de constater que les premières agitations des chrétiens ont été le produit des insurrections musulmanes. Qui a donné le signal du soulèvement grec en 1821 ? Ali, pacha de Janina. Le vieux sanglier, acculé, a cherché dans l'alliance de la Grèce un appui et un rempart contre les Osmanlis de Constantinople. En Serbie, la Porte a armé elle-même les rayas pour l'aider à dompter la révolte des dahis musulmans.

1. L'Arabie contemporaine, par A. d'Avril. Paris, Challamel. — Voir aussi la conduite des Turcs à l'égard des beys musulmans de Naplouse dans l'Empire ottoman, l'Angleterre et la Russie dans la question d'Orient, par un ancien diplomale (M. Basili?). Paris, Dentu, 1877.

2. L'expression est de M. Renan, à propos du Journal de Galland. (Voir le catalogue de Leroux : 1872-1873.)

V

'LE HATTI-CHÉRIF DE GULHANÉ

Les réformes du sultan Sélim et du sultan Mahmoud avaient porté principalement sur le régime militaire : il s'agissait pour ces princes, d'opposer un vigoureux remède à la décadence militaire des Osmanlis. Jusqu'alors, c'est-àdire jusqu'en 1839, il n'a été question que très incidemment de la réforme du gouvernement en ce qui concerne les garanties individuelles et les relations des habitants entre eux.

Si l'on considère les réformes au point de vue militaire seulement, on constatera qu'elles ont réussi dans la mesure du possible. L'infériorité accablante qui avait été constalée après la guerre de 1769 à 1774 n'existe plus. Les sultans sont arrivés à organiser une armée à l'européenne, une armée qui a ses côtés faibles assurément, mais qui est en étal de tenir campagne, d'assiéger et de défendre des places, et qui réussit le plus souvent à l'emporter sur les troupes irrégulières ou improvisées de leurs sujets en révolte. Elle a même fait bonne figure en 1853 et en 1877, lorsqu'elle a eu à combattre une armée européenne. Il est certain que la Turquie ne fera plus trembler l'Europe;

mais il n'est pas moins positif que la force militaire de l'empire a été reconstituée.

Les moyens mêmes employés pour obtenir ce résultat menaient indirectement, mais infailliblement, à la réforme politique et sociale. Cette nécessité fut aussi activée par d'autres circonstances, parmi lesquelles nous signalerons : les rapports plus fréquents et plus intimes avec l'Europe; - le succès des insurrections chrétiennes en Grèce et en Serbie; — le développement des idées de nationalité; les liens qui en résultèrent entre les populations chrétiennes de certaines provinces turques et leurs congénères étrangers; - enfin l'assistance diplomatique et militaire qui fut prêtée à la Turquie par plusieurs grandes puissances, en échange de laquelle les cours chrétiennes se crurent obligées d'intervenir pour obtenir à leurs coreligionnaires l'égalité avec les musulmans.

A la mort du terrible Mahmoud, le sabre d'Osman passait entre les mains d'un enfant. Les hommes d'État turcs, sous l'empire des circonstances qui viennent d'être énumérées, imbus eux-mêmes dans une certaine mesure des idées européennes, éblouis d'ailleurs par la prospérité matérielle des États étrangers régis selon les principes modernes, crurent le moment venu de faire entrer la Turquie dans une voie qu'ils croyaient sincèrement celle du progrès. En outre, ce système avait l'avantage, inappréciable pour eux, d'assurer, avec leur sécurité personnelle, le maintien d'eux-mêmes et des leurs à la tête des affaires dans des conditions d'indépendance jusqu'alors inconnues. La confrérie gouvernante, de militaire qu'elle était, devenait politique et administrative.

Le 3 novembre 1839, c'est-à-dire quatre mois après l'avènement d'Abdul-Medjid, eut lieu la proclamation du célèbre hatti-chérif de Gulhané. En présence du sultan et de toute la cour, des ulémas, des grands fonctionnaires et des ambassadeurs étrangers, la charte de l'empire ottoman fut lue avec solennité sur l'une des places du

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vieux sérail. Comme ce document contient en germe tout ce qui a été édicté depuis dans le même genre, qu'on s'y réfère sans cesse et qu'il renferme des aveux navrants sur la situation en 1839, nous le reproduirons ici intégralement.

HATTI-CHÉRIF DE GULHANE

Tout le monde sait que, dans les derniers temps de la monarchie ottomane, les préceptes du glorieux Coran et les lois de l'empire étaient une règle toujours honorée. En conséquence, l'empire croissait en force et en grandeur, et tous les sujets, sans exception, avaient acquis au plus haut degré l'aisance et la prospérité.

Depuis cent cinquante ans, une succession d'accidents et de causes diverses ont fait qu'on a cessé de se conformer au code sacré des lois et aux règlements qui en découlent; et la force et la prospérité intérieures se sont changées en faiblesse et en appauvrissement : c'est qu'en effet un empire perd toute stabilité quand il cesse d'observer les lois.

Ces considérations sont sans cesse présentes à notre esprit, et, depuis le jour de notre avènement au trône, la pensée du bien public, de l'amélioration de l'état des provinces et du soulagement des peuples, n'a cessé de nous occuper uniquement. Or, si l'on considère la position géographique des provinces ottomanes, la fertilité du sol, l'aptitude et l'intelligence des habitants, on demeurera convaincu qu'en s'appliquant à trouver les moyens efficaces, le résultat qu'avec le secours de Dieu nous espérons atteindre, peut être obtenu dans l'espace de quelques années.

Ainsi donc, plein de confiance dans le secours du Très-Haut, appuyé sur l'intercession de notre Prophète, nous jugeons convenable de chercher, par des institutions nouvelles, à procurer aux provinces qui composent l'empire ottoman le bienfait d'une bonne administration.

Ces institutions doivent porter principalement sur trois points :

1° Les garanties qui assurent à nos sujets une parfaite sécurité quant à leur vie, leur honneur et leur fortune;

2 Un mode régulier d'asseoir et de prélever des impôts;

3. Un mode également régulier pour la levée des soldats et la durée de leur service.

En effet, la vie et l'honneur ne sont-ils pas les biens les plus précieux qui existent? Quel homme, quel que soit l'éloignement que son caractère lui inspire pour la violence, pourra s'empêcher d'y avoir recours, et de nuire par là au gouvernement et au pays, si sa vie et son honneur sont mis en danger? Si, au contraire, il jouit à cet égard d'une sécurité parfaite, il ne s'écartera pas des voies de la loyauté, et tous ses actes concourront au bien du gouvernement et de ses frères,

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