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de son décès. Lorsque la justice pénale rencontre quelque trépas de nature louche, elle tient à se trouver face à face avec le cadavre. Notre devoir est aussi de faire comparailre le corps du délit pour lui demander de quoi il est mort. Après un tête-à-tête suffisamment prolongé avec la défunte réforme, nous saurons à quel régime elle a été soumise; nous constaterons sous quels médecins, sous quels apothicaires elle a terminé misérablement une existence qui, semblable à celle de certains infusoires, s'annonçait par des frélillements si vivaces devant l'Eu

rope ébahie.

Comme nous le disions au début de ce travail, ce qu'il importe surtout d'étudier, pour se former un jugement raisonné de la situation acluelle, c'est la nature des modifications introduites dans l'ancien régime turc. Or, le nouveau régime, qui a conduit si vite à male fin la réforme sociale et politique, est celui des Hatt. Arrêtons-nous-y quelque temps.

VII

EXÉCUTION DU HATTI-CHÉRIF DE 1839

Nous avons donné le texte du hatti-chérif de Gulhané. Cet acte n'avait posé que des principes généraux, dont il y avail à tirer les conséquences, c'est-à-dire à régler l'application. Cette première période, qui s'étend de 1839 à 1856, est marquée par le complément d'organisation de l'armée, la division de l'empire en préfectures (eyalet) sur un mode uniforme, l'institution de conseils provinciaux mixtes (medjlis) composés de musulmans et de nonmusulmans, les premières tentatives de sécularisation de l'instruction publique, la promulgation du code pénal de 1840, enfin l'organisation des tribunaux mixtes de police et de commerce et l'application d'une législation commerciale calquée sur celle de la France, etc., etc.

Parmi ces créations, il y en a d'incomplètes comme celle des medjlis qui n'ont servi qu'à donner une sorte de sanction à tous les actes du pouvoir par l'adjonction de quelques chrétiens et juifs, non élus, mais triés avec soin. Souvent, ils ne pouvaient s'asseoir sur le divan à côté de leurs collègues, dont ils s'occupaient à bourrer les pipes, ou à servir le café. S'ils sont distraits de ces soins, c'est pour apposer ou voir apposer leur cachet à des résolutions prises sans eux; d'où on les a appelés des Evet effendim, c'est-à-dire des Oui, Monsieur. Dans les medjlis, les nonmusulmans ne comptent pour rien. Si le gouverneur a de l'énergie et des soldats, s'il a des protections à Constantinople, il fait trembler tout le monde. Dans le cas contraire, il craint les dénonciations; il n'a aucun moyen

de faire rien exécuter. Alors l'administration, la liberté des habitants musulmans ou chrétiens sont à la disposition des hauts-bonnets qui composent les medjlis; mais il arrive presque toujours que les mulsumans s'entendent contre les chrétiens et les juifs.

D'autres de ces créations entraient dans une fausse voie, comme l'uniformité de l'administration dans un empire où il n'y a peut-être pas deux provinces qui se ressemblent. D'autres étaient franchement mauvaises comme l'accaparement de l'instruction publique par l'État. Enfin il y en a eu de bonnes, parmi lesquelles il faut placer au premier rang les tribunaux mixtes de commerce, dont le fonctionnement généralement régulier a été dû à l'introduction d'un élément indépendant, c'est-à-dire les négociants étrangers.

Mentionnons, pour mémoire, que des délégués provinciaux furent convoqués en 1845. Cet embryon de la future constitution parlementaire de 1877 n'était pas né viable : il périt misérablement.

Je ne puis pas dire qu'en dehors de quelques grandes

villes de la côte, il y ait eu une amélioration sensible de la condition politique et sociale pour les sujets du sultan, pendant cette première période déjà loin de nous. Cependant l'espoir de voir la situation s'améliorer sur la voie qu'indiquait le hatti-chérif de Gulhané était fortement ébranlé, mais pas encore complètement évanoui, lorsque la crise de 1853 intervint. Pour la faire comprendre, il faut remonter beaucoup plus haut, car si le procédé général reste le même, il y a grandement à tenir comple d'un autre ordre de faits. Tandis que le hatti-chérif de Gulhané fut réellement un acte spontané du sultan, qu'il ne fut suscité, encore moins garanti par aucune autorité étrangère, on ne peut pas le dire au même degré de l'acte de réforme qui a vu le jour en 1856. Quelle est l'origine de l'intervention européenne en ces sortes d'affaires ?

VIII

ORIGINES DE LA PROTECTION DES RAYAS

En 1774, les Russes, après avoir baltu complètement les Turcs en Bessarabie, franchirent le Danube. La Porte fut contrainte de signer dans le petit village de KutchukKainardgi une paix qui marque une ère nouvelle dans l'histoire de l'empire ottoman. Depuis les capitulations qui accordèrent à la France sur les religieux latins un droit de protection qui reçut plus tard une notable et heureuse extension; depuis les actes qui stipulèrent quelques droits du même genre en Europe pour les princes de la maison d'Autriche, il ne s'était rien passé d'aussi grave, car les faits dont il s'agit ont beaucoup plus de portée que la conquête de quelque territoire.

L'article XII de Kulchuk-Kainardgi est relatif au propartout l'habitude d'une rapacité inintelligente et sans frein, qui tarit toutes les sources de la prospérité publique.

Enfin la centralisation s'est installée presque partout à l'aide de quelque massacre et de quelque trahison, qui y ont laissé une tache originelle bien difficile à effacer. Est-il nécessaire d'en rappeler quelques exemples ? Ali de Janina, en 1822, capitule avec les Turcs, qui l'assassinent dans une île du lac de Janina. — En 1830, le séraskier Rechid pacha attire les chefs des principales familles albanaises et les fait massacrer dans un festin. – En 1851, Ali Stolaïevitch, vizir de l'Herzégovine, meurt dans le camp d'Omer pacha, victime d'un accident impossible. En 1855, la Porte saisit par trahison l'autorité souveraine à Tripoli. · Quelques années plus tard, le cheik Ghouma se soumet : on l'attire à Tripoli; il est saisi et envoyé à Trébizonde. La montagne se soulève à cette nouvelle. Achmet pacha appelle les cheiks à une entrevue amicale, et soixante de leurs têtes ornent le lendemain la porte du sérail. — Le premier acte du rétablissement de l'autorité turque en Arabie est le massacre du cheik Roumi et de toute sa famille : il venait de se réconcilier publiquement avec le pacha turc de Djeddah. « Encore une trahison turque! » Tel est le mot que la tradition, rendant d'une manière accablante le sentiment populaire, prête à ce chef expirant, etc., etc., etc. Enfin ce qui achève d'exaspérer les populations contre les perfidies de leurs maîtres, c'est que, depuis cinq siècles, ils en ont toujours élé dupes et qu'ils le seront toujours', bien que la trame en soit uniforme et grossière, formée qu'elle est par « l'espèce de perversité bornée et sombre de la race turque'. »

1. L'Arabie contemporaine, par A. d'Avril. Paris, Challamel. — Voir aussi la conduite des Turcs à l'égard des beys musulmans de Naplouse dans l'Empire ottoman, l'Angleterre et la Russie dans la question d'Orient, par un ancien diplomate (M. Basili?). Paris, Dentu, 1877.

2. L'expression est de M. Renan, à propos du Journal de Galland. (Voir le catalogue de Leroux : 1872-1873.)

Il est très important de constater que les premières agitations des chrétiens ont été le produit des insurrections musulmanes. Qui a donné le signal du soulèvement grec en 1821 ? Ali, pacha de Janina. Le vieux sanglier, acculé, a cherché dans l'alliance de la Grèce un appui et un rempart contre les Osmanlis de Constantinople. En Serbie, la Porte a armé elle-même les rayas pour l'aider à dompter la révolte des dahis musulmans.

'LE HATTI-CHÉRIF DE GULHANÉ

Les réformes du sultan Selim et du sultan Mahmoud avaient porté principalement sur le régime militaire : il s'agissait pour ces princes, d'opposer un vigoureux remède à la décadence militaire des Osmanlis. Jusqu'alors, c'est-àdire jusqu'en 1839, il n'a été question que très incidemment de la réforme du gouvernement en ce qui concerne les garanties individuelles et les relations des habitants entre eux.

Si l'on considère les réformes au point de vue militaire seulement, on constatera qu'elles ont réussi dans la mesure du possible. L'infériorité accablante qui avait été constalée après la guerre de 1769 à 1774 n'existe plus. Les sultans sont arrivés à organiser une armée à l'européenne, une armée qui a ses côtés faibles assurément, mais qui est en état de tenir campagne, d'assiéger et de défendre des places, et qui réussit le plus souvent à l'emporter sur les troupes irrégulières ou improvisées de leurs sujets en révolte. Elle a même fait bonne figure en 1853 et en 1877, lorsqu'elle a eu à combattre une armée européenne. Il est certain que la Turquie ne fera plus trembler l'Europe;

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