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au mémorandum de Berlin. A ce moment critique, l'action étrangère entra dans une nouvelle phase, qui est celle de l'intervention séparée de la Grande-Bretagne. Celte intervention se manifesta : 1° par une intercession en faveur des Bulgares; 2° par une démonstration maritime; 3° par une tentative de médiation ; 4° par un programme de pacification et de réforme qui devait aboutir à la conférence de Constantinople.

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Nous sommes au lendemain des massacres de la Bulgarie, qui avaient un retentissement même en Angleterre. La compétition des partis a été pour quelque chose dans l'organisation des meetings d'indignation; mais le résultat n'aurait pas été aussi éclatant, aussi général, si l'appel de l'opposition n'eût trouvé un écho dans le sentiment du peuple anglais. Poussé par l'opinion publique, le ministère tory entreprit donc le sauvetage des Bulgares encore détenus et la punition des massacreurs. Les Turcs avaient proclamé une amnistie :

Une amnistie est accordée aux Bulgares, écrivait l'ambassadeur de France le 16 août 1876; mais on en excepte les chefs de l'insurrection et tous ceux qui y ont pris une part active. Avec de telles restrictions, une pareille mesure est dérisoire et permet de poursuivre les exécutions sur une grande échelle. On mettra en liberté quelques misérables; mais on continue et on continuera à pendre sans pitié quiconque inspirera quelque défiance.

Malgré l'intervention active de l'ambassadeur anglais, l'événement ne justifia que trop ces paroles tristement prophéliques du judicieux comte de Bourgoing.

Le cabinet tory, poussé par l'opinion publique qu'avaient soulevée les massacres, entreprit donc la délivrance des Bulgares encore retenus dans les prisons. Sollicité en personne par le nouvel ambassadeur, M. Layard, le sultan promit formellement de relâcher les détenus, mais à l'exception des grands coupables et des hommes dangereux; l'ambassadeur eut l'imprudence d'adhérer à cette restriction. La foi aux promesses des Turcs, qui a pour conséquence de leur confier les mesures d'exécution, est un égarement mental sui generis qui n'a pas été toujours le monopole des diplomates anglais, mais dont ces derniers, jusqu'à nos jours, ont tous été atteints, sans exception, à des degrés divers et généralement assez intenses.

M. Layard crui prévenir ce qui était à prévoir, en faisant adjoindre le consul Blunt à la commission turque, qui allait composer la catégorie des hommes dangereur et des grands coupables.

Les événements pressent; je ne puis pas retenir davantage l'attention sur cette négociation fallacieuse ; j'arrive au résultat, qui est lamentable, malgré la proclamation qui eut lieu de l'amnistie réclamée par M. Layard'. On frémit au récit de ces exécutions sans frein ni contrôle; mais je laisserai la parole à quelques correspondants de journaux, choisis parmi ceux qui ont montré de l'impartialité :

Andrinople, 17 août 1877. – Jamais je n'aurais cru que l'inoffensif proverbe français : l'appétit vient en mangeant, pût s'appliquer un jour au supplice de la corde; mais cela est ainsi, car, ayant d'abord procédé timidement à la pendaison de quatre, ensuite de huit Bulgares par jour, on semble avoir pris goût à la chose et hier on a pendu trente de ces malheureux. (Gazette de Cologne.)

Constantinople, 31 août 1877. – Votre correspondant spécial auprès de l'armée turque écrit que les exécutions de Bulgares continuent toujours à Andrinople. Seulement les journées sont plus petites qu'auparavant : quatorze au lieu de quarante. La majorité de

1. Consulter les Blue books anglais, nos 25 et 26 de 1877.

ceux qui sont exécutés appartient à la classe la plus riche. (The Times.)

- Un Arménien, qui vient de Tatar-Bazardjik, m'assure qu'il y a à la porte de cette ville dix-sept gibets en permanence. Le kaimakan, dans sa justice, choisit à son gré, et pour ainsi dire dans le tas, le Bulgare qu'il convient de pendre pour assurer le maintien de l'ordre public. Avant-hier, quelqu'un m'a montré la copie d'une dépêche adressée par le grand vizir Edhem-Pacha à son frère, qui a un commandement à Andrinople. Il l'avertit qu'on peut, à l'avenir, se dispenser d'en référer à la Porte pour faire sanctionner les arrêts de mort, comme c'est la règle et l'usage en temps ordinaire. Le commandant militaire d’Andrinople finira par se faire une célébrité comme exécuteur des hautes cuvres. Il ne se passe pas de jour qu'il ne télégraphie au kaimakan du Séraskierat : « J'ai l'honneur d'informer V. Exc. qu'aujourd'hui nous avons pendu sept Bulgares, demain nous en pendrons dix, dûment condamnés par le Conseil de guerre. » On m'assure que M. Layard a fait entendre d'énergiques protestations contre ces exécutions précédées de procès dérisoires; mais M. Layard a pu se convaincre que ses paroles sont toujours emportées par le vent. (Le Moniteur universel.)

- L'ambassadeur d'Angleterre a fait de sérieuses remontrances à la Porte au sujet de ces procédés, mais il n'a obtenu que les promesses habituelles. Le jour même où le grand vizir avait donné l'assurance à l'ambassadeur que toutes les sentences contre les Bulgares devaient être renvoyées à Constantinople, l'ordre officiel était envoyé à Andrinople de continuer les exécutions. Il y eut de nombreuses victimes, et leurs biens ont été transférés à des musulmans. La police est. soupçonnée de faire des accusations pour extorquer de l'argent. Des innocents sont traînés de maison en maison, la corde au cou, afin que les habitants donnent de l'argent pour empêcher qu'une exécution ait lieu à leur porte.

Ahmet-Véfik a été nommé gouverneur d’Andrinople, et, comme il est l'ami intime de l'ambassadeur d'Angleterre, on espère qu'il inaugurera la politique de clémence recommandée par M. Layard. (The Times.)

Philippopolis, 8 septembre 1877. — Je suis parti pour Philippopolis afin d'échapper à l'horrible spectacle des exécutions en masse qui ont lieu tous les jours à Andrinople, excepté le vendredi et le dimanche. Partout, pendant ce court voyage, j'ai assisté au même lugubre spectacle. A Andrinople, on confectionne des potences qui se laissent démonter. Lorsqu'on procède à une exécution, on peut les placer à volonté dans les rues les plus fréquentées. Le Conseil de guerre de Philippopolis a recours au même procédé. De quelque côté que vous jetiez les yeux dans ces tristes endroits, vous ne voyez que

des Bulgares pendus. Ici, à Philippopolis, on pend le condamné à la première maison venue. Vous passez dans une rue sans songer à rien, et soudain vous vous trouvez en présence d'un supplice. Cela fait une sensation indéfinissable. Parmi les dix-neuf condamnés qu'on a pendus hier, il y avait deux ecclésiastiques et un instituteur. Aujourd'hui, dans les huit suppliciés, on comptait également deux ecclésiastiques qu'on a pendus face à face. (Politische Correspondenz.)

16 septembre 1877. - Ahmet-Véfik-Pacha télégraphie d'Andrinople que cinquante-six Bulgares, condamnés à mort par les autorités militaires pour crime de trahison, ont été pendus par toute la province dans le court espace de trois jours. Ce fait confirme l'opinion que le nouveau gouverneur ne veut pas ou ne peut pas appliquer les mesures de clémence qu'il avait été chargé d'inaugurer, comme on le croyait, sur la recommandation de l'ambassadeur d'Angleterre. La terreur règne depuis Andrinople jusqu'aux Balkans. Tous les Bulgares notables sont recherchés et poursuivis. Les médecins anglais du camp de Soleyman-Pacha avaient pour drogman un respectable Bulgare, médecin lui-même ; il a été pendu par ordre du général turc. L'officier qui commande notre escorte nous a dit qu'il a reçu de Soleyman-Pacha l'ordre d'arrêter tous les Bulgares qu'il rencontrera sur son chemin. (The Times.)

Constantinople, septembre 1877. - On continue à sévir avec une rigueur extrême contre les Bulgares. Les pendaisons se poursuivent à Andrinople, et les biens de ceux qui ont fui sont confisqués.

Ici, le directeur du lycée de Galata-Seras expulse les professeurs bulgares qu'il avait sous ses ordres. Les élèves originaires de cette malheureuse contrée, les plus travailleurs de l'établissement sans contredit, n'y seront pas admis à la rentrée. (Journal des Débats.)

Constantinople, 21 septembre 1877. – L'ambassadeur d'Allemagne a fait indirectement des remontrances au sultan au sujet du nombre excessif des exécutions et du long espace de temps pendant lequel elles sont continuées. Le sultan a répondu que les insurgés ont été jugés et condamnés par des officiers capables, dùment nommés, et que ceux-là seuls sont coupables de délits contre le droit commun. (The Times.)

Vienne, 17 octobre 1877. – Le for drogman de l'ambassadeur d'Autriche à Constantinople s'est rendu à Andrinople pour faire des investigations au sujet de certaines accusations consulaires contre les tribunaux, telles que d'avoir appliqué la torture pour contraindre les prisonniers bulgares à s'avouer coupables. On dit que VéfikPacha sera rappelé de Constantinople, à cause de ses pendaisons en masse et sans distinction, qui ont causé de la consternation même à Constantinople. On plaide l'aliénation mentale pour l'excuser. (The Daily-News.)

Notons qu'Ahmet-Véfik, le Bulgaroctone, est l'ami intime de tous les ambassadeurs d'Angleterre. Ce surnom, qui veut dire tueur de Bulgares, est resté à l'empereur grec Basile, célèbre au xio siècle par la destruction d'un grand nombre de Bulgares.

Les exécutions ont duré jusque vers la fin de 1877. Elles forment un des plus sinistres épisodes de cette terrible année. Il est impossible de douter qu'il y ait eu un système arrêté de destruction de la nationalité bulgare, au sud des Balkans, par l'extermination des chefs. Ces meurtres de parti pris laissent une impression encore plus pénible que des massacres exécutés par des masses fanatisées et dans un moment d'exaltation. Est-ce une exagération de conclure que la Turquie a mérité d’être expropriée de la Bulgarie pour cause de pendaison ?

En ce qui concerne la punition des auteurs des massacres, Lord Derby avait désigné les trois principaux coupables, pour lesquels Sa Seigneurie exigeait un châtiment exemplaire. Or, voici ce qui arriva : pour Ahmet-Aga et AhmetMitto, M. Layard s'est laissé persuader que la déportation à Benghazi, sous la surveillance d'un vice-consul britannique, serait, peut-être, pour eux pire que la mort'.

Le troisième, Chevket-Pacha, a été pourvu d'un grand commandement militaire dans la Bulgarie même.

On ne doit jamais réclamer avec éclat des mesures dont l'exécution reste confiée au gouvernement turc. Telum imbelle sine ictu.

1. Blue Book de 1877, page 227 au no 25.

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