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La première idée d'une pression à exercer sur la Porte par la présence de forces maritimes se rencontre dans le mémorandum arrêté à Berlin entre les trois empereurs, Voici le paragraphe y relatif:

Il leur (aux trois cours impériales) parait avant tout urgent que l’Europe avise aux moyens généraux de prévenir le retour d'événements tels que ceux qui viennent d'éclater à Salonique, et qui menacent de se reproduire à Smyrne et à Constantinople. A cet effet, les grandes puissances devraient, à leur avis, se concerter sur les dispositions à prendre pour préserver la sécurité de leurs nationaux et celle des habitants chrétiens de l'empire ottoman sur tous les points où elle se trouverait compromise.

Ce but semblerait pouvoir être atteint par un accord général concernant l'envoi de bâtiments de guerre sur les points menacés et l'adoption d'instructions combinées aux commandants de ces navires, pour le cas où les circonstances exigeraient de leur part une coopération armée en vue du maintien de l'ordre et de la tranquillité.

En adhérant au mémorandum de Berlin, la France el l'Italie donnaient leur assentiment au paragraphe qui précède. Le cabinet de Londres avait rejeté toute la partie du mémorandum de Berlin relative à la pacification de la Bosnie et de l'Herzégovine ; au contraire, il a adhéré à la proposition des précautions maritimes, mais avec une restriction capitale que je ferai ressortir après avoir inséré ici le texte qui s'y réfère :

Le gouvernement de la reine, écrit lord Derby, le 19 mai 1876, a déjà envoyé l'ordre à un navire de la marine royale, le Swifsure, de faire voile pour Salonique, et l'amiral Drummond a dû se rendre, avec trois autres bâtiments de guerre, à la baie de Bésika', où il se

1. A l'entrée, mais en dehors du détroit des Dardanelles.

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tiendra en communication constante avec l'ambassade de Sa Majesté ; enfin un navire de petite dimension a été, sur la demande de sir

H. Elliot, placé à sa disposition, à Constantinople Le gouvernement • de la reine a appris que d'autres puissances ont renforcé leurs

escadres dans les eaux turques et que des forces navales considérables sont réunies à Salonique.

Le gouvernement de S. M. ne doute pas que les mesures ainsi prises auront eu de bons résultats en inspirant de la confiance aux sujets de la Grande-Bretagne et des autres puissances à Salonique et ailleurs. Il recommandera volontiers à l'amiral Drummond et aux commandants des navires de la marine royale placés sous ses ordres de prêter l'assistance et la protection nécessaires pour garantir les personnes et les propriétés des étrangers, si malheureusement elles se trouvaient en péril, soit de concert avec les commandants des båtiments des autres puissances, soit sous leur propre responsabilité, en l'absence des bâtiments appartenant à ces puissances.

Ce qui frappe à cette lecture, c'est que le principal secrétaire d'État n'entend protéger les personnes et les propriétés que des étrangers, tandis que le mémorandum de Berlin disait : Leurs nationaux et les habitants chrétiens de l'empire. Voilà qui manifeste avec éclat et, dès le début, le plus profond dissentiment.

Toutefois, continue lord Derby, le gouvernement de la reine ne prévoit pas en ce moment que de semblables mesures soient nécessaires, et il est d'avis qu'on doit veiller à ce que les forces navales des puissances étrangères ne soient pas employées d'une manière contraire aux droits assurés à la Porte par les traités ou attentatoires à l'autorité du sultan.

L'objectif anglais devient aussi clair que possible : le cabinet de Londres se préoccupe de sauvegarder l'autorité du sultan sans souffler mot des populations chrétiennes de l'empire ottoman, tandis que les trois empereurs, comme la France et l'Italie, visent surtout à protéger ces populations chrétiennes, même aux dépens de cette même autorité.

Dans une communication ultérieure, le cabinet de Londres fit savoir aux autres gouvernements que le commandant des forces britanniques avait reçu pour instruction

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d'éviter toute occasion de contrevenir au traité du 13 juillet 1841, relatif à la fermeture des détroils 1.

Personne, en Europe comme en Turquie, ne se mépril sur le caractère des manifestations maritimes de la GrandeBrelagne, surtout lorsque l'escadre de Bésika reçut des renforts, qui en firent une flotte plus nombreuse que les forces réunies de toutes les autres puissances. La flotte britannique était un appui à la Turquie contre la pression que les signataires et les adhérents au mémorandum de Berlin annonçaient l'intention d'exercer. Malheureusement pour les Turcs, ils durent croire que le même appui ne leur ferait pas défaut au jour que les défenseurs des chrétiens passeraient de la pression morale à la pression armée.

LA MÉDIATION ANGLAISE ENTRE LES BELLIGÉRANTS

Le prince Nicolas avait motivé son entrée en campagne sur l'attitude prise depuis plusieurs années par les troupes ottomanes, attitude qui rendait la situation du Monténégro intolérable ; il agissait en prince indépendant au vis-à-vis d'un autre souverain indépendant.

Au contraire, dans son manifeste du 22 juillet, le prince de Serbie, agissant en vassal, déclarait faire entrer son armée en Bosnie pour y rétablir l'ordre. Il protestait de son respect pour le lien de vassalité et pour l'intégrité de l'empire ottoman, dont la Serbie est « l'apôtre zélé . »

Qu'allaient faire les grandes puissances ? A ce moment, les empereurs d'Autriche-Hongrie et de Russie se rencon

1. Voir la dépêche du 8 juin 1876 dans le Livre jaune de 1877, p. 153. 2. Livre jaune de 1877, p. 159.

traient à Reichstadt. Un télégramme du comte Andrassy au chargé d'affaires à Paris expose le résultat de cette réunion :

On est tombé d'accord, en écartant toutes les propositions récentes, de maintenir dans l'état de choses actuel la non-intervention. Seulement, quand les circonstances le réclameraient et qu'un fait spécial se présenterait, on engagerait des pourparlers confidentiels ultérieurs entre toutes les grandes puissances chrétiennes.

Les trois empereurs s'abstiennent donc d'intervenir dans la guerre des Monténégrins et des Serbes contre les Turcs.

L'Angleterre se jeta entre les combattants. Le 16 août 1876, l'ambassadeur de la reine à Paris écrivait au duc Decazes :

Lord Derby désire que je porte à votre connaissance qu'il a écrit par le télégraphe à l'agent britannique à Belgrad que, si la médiation n'est pas demandée, le gouvernement anglais ne la proposera pas; mais qu'il peut suggérer au prince Milan qu’un appel de la part de Son Altesse aux puissances pour obtenir leurs bons offices, serait favorablement accueilli par l'Angleterre.

C'est alors que le prince de Serbie, qui avait déjà commencé les hostilités, réunit dans son palais les représentants des puissances garantes.

« Le gouvernement serbe, leur dit-il en présence de son premier ministre, voulant se conformer aux veux des puissances garantes et désireux de voir se rétablir les bons rapports entre la Sublime-Porte et la principauté, sollicite leurs bons offices pour amener la cessation des hostilités !.

Celle réunion avait lieu le 16 août 1876. Dès le lendemain, lord Derby proposait une démarche des représentants à Constantinople pour demander au gouvernement ottoman la cessation des hostilités.

1. Télégramme de M. de Kerjégu au duc Decazes.

Il ne s'agissait que de la Serbie. Encore sur l'initiative de lord Derby, le prince de Monténégro fut mis en demeure de faire la même démarche. Nicolas le' y consentit, en priant le gouvernement austro-hongrois d'être son intermédiaire auprès des autres puissances. L'ambassadeur d'Angleterre reçut alors l'instruction de demander un armistice d'un mois pour la discussion immédiate des conditions de paix. Cet armistice se devait étendre à tous les combattants, y compris les rasas insurgés de la Bosnie el de l'Herzégovine. Tous les représentants étrangers se rangèrent à la proposition anglaise.

La Porte refusa.

La réponse ottomane, qui est du 14 septembre, énumère les conditions sous lesquelles la paix pouvait être accordée. Ces conditions sont les suivantes :

1° Le prince de Serbie viendra à Constantinople pour rendre hommage au sultan;

2° Les quatre forteresses de Belgrad, Chabatz, Semendria et Fethi-Islam seront réoccupées par les Turcs ;

3° Les milices seront abolies. L'armée régulière ne dépassera pas dia mille hommes, avec deux batteries d'artil

lerie;

4° Les réfugiés des provinces limitrophes seront renvoyés dans leurs foyers ; les nouvelles fortifications seront démolies;

5° La Serbie devra une indemnité de guerre; si elle n'en peut verser le capital, l'intérêt en sera ajouté au tribut :

6° La Turquie aura le droit de construire et d'exploiter un chemin de fer de Belgrad à Nischa.

Après cette énumération, le mémorandum ajoute que le gouvernement ottoman déclare s'en remettre entièrement, pour les six conditions, au jugement éclairé et à l'appréciation équitable de six puissances médiatrices. En ce qui concerne le Monténégro, on maintiendrait le statu

quo.

Un armistice formel était refusé ; mais la Porte adres

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