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sait confidentiellement aux commandants militaires l'ordre de rester sur la défensive, à la condition que l'ennemi ferait de même, depuis le 15 jusqu'au 25 septembre 1876. Il s'établit ainsi, de fait, une suspension des hostilités, laquelle fut plus tard prolongée jusqu'au 3 octobre.

L'Europe accepta la suspension d'armes, mais non les conditions à imposer aux Serbes. Dans une instruction sur laquelle je reviendrai bientôt, l'ambassadeur d'Angleterre recevait l'ordre de demander le statu quo en termes généraux à la fois pour la Serbie et le Monténégro. Pendant ces pourparlers, la date fatale du 3 octobre arriva. Les hostilités furent reprises dans la vallée de la Morava et au Monténégro.

Ainsi l'intervention britannique à l'effet d'amener la suspension de la lutte avait échoué. Les négociations reprendront bientôt sur cet objet; mais l'action décisive viendra d'ailleurs.

IV

LE PROGRAMME ANGLAIS

L'intérêt dramatique de la lutte armée ne doit pas faire perdre de vue que les combats avec le Monténégro et la Serbie ne sont que des épisodes.

Le fond du débat était le règlement des difficultés suscitées d'abord par l'insurrection de l'Herzégovine el de la Bosnie, en second lieu par les massacres en Bulgarie. Nous allons donc laisser, pour quelques pages, les belligérants s'entretuer, et, pendant qu'ils se portent les derniers coups, nous devons exposer le programme qui fut mis au jour à l'effet d'amener, non plus seulement une suspension d'hostilités, mais le réglement de la difficulté générale et permanente.

A mesure que la vérité, avons-nous dit, se faisait jour sur les massacres de la Bulgarie, il se produisait en Angleterre un mouvement d'opinion hostile à la Turquie. La suspension du service de la dette avait aussi indisposé les Anglais contre la Porte. Le ministère essayait de combattre le mouvement produit par les meetings d'indignation, tandis que, de son côté, l'opposition s'appliquait à en tirer parti ; mais il était impossible de ne pas tenir compte des impressions produites. Le ministère devait, d'ailleurs, se faire pardonner la légèreté, par trop cavalière, avec laquelle il avait d'abord parlé des massacres.

D'un autre côté, lord Derby avait déjà montré, lors de la dernière insurrection créloise, une perception assez juste des nécessités de la question d'Orient. Après ce qui venait de se passer, il lui était impossible de ne pas reconnaitre qu'il y avait quelque chose à faire.

Sous l'empire de ces diverses circonstances et alors que la Russie n'avait encore rien dit de bien significatif, le cabinet de Londres, en même temps qu'il intervenait pour un armistice, fut amené à formuler un programme.

C'est le 21 septembre, au lendemain du jour où, comme nous venons de le voir, la Porte rejetait la proposition anglaise pour l'armistice, que le programme anglais fut formulé et notifié. Cette pièce a d'autant plus d'importance qu'elle fut approuvée par les autres gouvernements et qu'elle servit de base à tout ce qui a suivi. J'en trouve le texte dans une dépêche de lord Derby à lord Loftus? :

Sir H. Elliot fut donc chargé, le 21 septembre, d'annoncer formellement à la Porte que les propositions suivantes paraissaient au gouvernement de Sa Majesté propres à former la base de la pacification, à savoir :

1° Le statu quo, en termes généraux pour la Serbie et le Monténégro ;

20 La Porte s'engagerait simultanément dans un protocole qui serait

1. Du 30 octobre 1876. Livre jaune, p. 217.

signé à Constantinople avec les représentants des puissances médiatrices, à accorder à la Bosnie et à l’Herzégovine un système d'autonomie locale ou administrative, c'est-à-dire un système d'institutions locales donnant à la population un droit de contrôle sur ses propres affaires et des garanties contre l'exercice d'une autorité arbitraire.

Il ne devait pas être question de la création d'un État tributaire. Des garanties du même genre devaient être également données contre la mauvaise administration en Bulgarie. Les détails en pourraient être discutés ultérieurement.

Sir H. Elliot a reçu l'instruction d'ajouter que les réformes déjà consenties par la Porte dans la note adressée aux représentants des puissances le 13 février dernier, devront être comprises dans les dispositions administratives applicables à la Bosnie et à l'Herzégovine".

Sir H. Elliot communiqua à la Porte les conditions ainsi formulées par le gouvernement de la reine. Quelques jours après, ce programme anglais était appuyé par les représentants de toutes les autres puissances, y compris celui de la Russie.

V

MESURES D'EXÉCUTION PROPOSÉES PAR LA RUSSIE

MISSION DE SOUMAROKOV

« Il était devenu évident, expose ensuite lord Derby, dans la même dépêche du 30 octobre, que le gouvernement turc élevait de sérieuses objections, tant au point de vue de la signature d'un protocole promettant des réformes dans les provinces insurgées, réformes qui porteraient atteinte au prestige et à l'autorité de la Porte dans toutes les parties de l'Empire, qu'au point de vue de l'expression autonomie locale appliquée à ces réformes. »

1. Celte note, du 13 février 1876, est la réponse aux propositions du comte Andrassy. Page 101 du Livre jaune.

Comme le ministère anglais ne prévoyait et n'admettait certainement pas l'éventualité d'une pression efficace sur la Porte, cette idée fut alors mise en avant, non plus par l'alliance des trois empereurs, comme à Berlin, mais par la Russie seule. Tel fut l'objet de la mission du général Soumarokov.

Vers le 26 septembre, l'aide-de-camp de l'empereur de Russie remettait à l'empereur d'Autriche une lettre de son souverain. Alexandre II s'appuyait, sans doute, sur des accords conclus secrètement à Reichstadt pour présenter à François-Joseph I'' un plan d'action commune, à l'effet de faire accepter le programme anglais par la Turquie. Lord Derby va nous apprendre ce que Soumarokov avait apporté :

Le 26 septembre, le comte Schouvalov m'a communiqué, de la part du gouvernement russe, la proposition que, dans le cas où les conditions de paix seraient repoussées par la Porte, la Bosnie fùt occupée par un corps autrichien et la Bulgarie par un corps russe, et que les flottes réunies des puissances entrassent dans le Bosphore. Le gouvernement russe déclarait, toutefois, qu'il consentait à abandonner la proposition d'occupation, si la démonstration navale était considérée comme suffisante par le gouvernement de Sa Majesté. Le général Soumarokov arriva à Vienne en même temps avec une proposition semblable. (Dépêche du 30 octobre 1876.)

La proposition apportée par le général Soumarokov, parait avoir été froidement accueillie en Autriche-Hongrie. Elle excita les inquiétudes des Hongrois, qui voyaient déjà, par l'annexion possible à l'Autriche des provinces occupées, un appoint apporté à l'élément slave dans la monarchie dualiste.

La proposition russe fut rejetée à Londres. Voici ce qu'écrivait le marquis d'Harcourt au duc Decazes:

Le conseil des ministres s'est occupé des deux propositions du gouvernement russe : l'entrée des flottes combinées dans le Bosphore et l'occupation militaire de la Bulgarie par les armées russes et de la Bosnie par les armées autrichiennes.

La première de ces propositions a été rejetée absolument. A la seconde, le conseil a trouvé de graves objections.

J'ai retenu l'attention de lord Derby sur la nuance entre les deux réponses. « La différence vient, m'a-t-il expliqué, de ce que, dans la première de ces propositions, nous serons appelés à jouer un rôle actif; sur la seconde, nous sommes seulement consultés. »

Ainsi, ce qui répugnait surtout au ministère anglais, c'était moins l'occupation par les Russes et les Autrichiens que la perspective d'une participation de la GrandeBretagne à des mesures de pression, alors même qu'elle devait y avoir la haute main à cause de sa prépondérance maritime.

Il faut ici noter la révolution qui s'opéra dans les dispositions du peuple anglais, lorsqu'il apprit que la Russie pensait à occuper la Bulgarie. Ce fut comme un coup de foudre. L'indignation causée par les massacres, le dédain inspiré par la suspension du payement de la dette y firent place, comme par enchantement, au double cauchemar du cosaque à Constantinople et de l'Inde envahie.

Relevons en même temps la mauvaise impression produite en Angleterre, comme en Autriche, par le fait que quelques milliers de volontaires russes étaient allés s'enrôler dans l'armée serbe, dont le commandement en chef avait même été confié au général Tchernaïev, considéré comme l'un des coryphées du panslavisme.

VI

L'ARMISTICE EST IMPOSÉ.

PROJET DE CONFÉRENCE

Nous avons laissé les Turcs et les Serbes de nouveau aux prises dans la vallée de la Morava, puisque l'intervention anglaise avait été impuissante à prévenir le retour des hostilités.

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