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La Russie va intervenir à son tour, non plus pour conseiller l'armistice, mais pour l'imposer. C'est en quoi l'action de Saint-Pétersbourg a différé de celle de Londres, depuis le principe jusqu'à la fin. L'Angleterre a toujours proposé de bonnes et souvent les mêmes choses, mais en désavouant d'avance toute idée de contrainte. Cetle réserve, aux yeux de qui connaît l'Orient, condamnait l'intervention britannique à l'avortement. Au contraire, la Russie, soit d'accord avec ses alliés comme à Berlin, soit seule cette fois, veut imposer. Un télégramme que le prince Orlov reçut de Livadia le 5 octobre 1876 le dit en toutes lettres :

Le gouvernement impérial ne saurait voir d'un oeil indifférent le sang couler dans la presqu'ile des Balkans. L'empereur propose aux cours garantes d'arrêter cette effusion de sang en imposant aux deux parties un armistice ou une trève de six semaines, pour donner aux cabinets le temps d'aviser au règlement définitif des questions pendantes.

Deux jours après, à la suite d'un accord entre Londres et Saint-Pétersbourg, sir Henri Elliot recevait l'ordre de réclamer une trève ou un armistice d’un mois au moins, afin de donner aux puissances le temps de se concerter entre elles et de former une conférence.

Sur cette communication, il y a trois remarques à consigner :

1° Que l'Angleterre s'appropriait l'idée d'un armistice spécial et de courte durée ;

2° Qu'elle émettait la première proposition formelle d'une conférence;

3° Que l'accord avec la Russie était plus apparent que réel, puisque l'Angleterre n'acceptait pas la nécessité d'imposer cet armistice. Elle entrait, cependant, d'un pied timide sur la voie d'une sorte de pression purement morale, puisque M. Elliot devait annoncer qu'en cas de refus, l'Angleterre s'abstiendrait désormais de donner aide à la Porte', et que Son Excellence avait ordre de quitter alors Constantinople.

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On ne saurait trop faire ressortir, car c'est un des éléments de la question orientale, la méconnaissance complète par les Anglais des éléments de cette question. La suite a démontré trop clairement aux yeux de tous, mais les diplomates anglais auraient dû comprendre dès le début, qu'il n'y avait que deux partis à prendre : ou s'unir à la Russie pour imposer aux Turcs la volonté de l'Europe, ou défendre les Turcs contre la Russie, quand celle-ci a voulu user de contrainte. Le cabinet de Londres, comme un homme enivré par je ne sais quelle vapeur, ne se réveilla que lorsque les Russes étaient dans la banlieue de Constantinople.

Voici donc la Turquie bien et dûment objurguée par toute l'Europe, Angleterre en tête. Que va-t-elle répondre à cette sommation?

La réponse ottomane est du 12 octobre 1876, et contenue en deux lettres correspondant aux deux propositions anglaises, l'une d'armistice de courte durée, l'autre de conférence. Sur le premier point, la Porte propose un armistice de six mois au lieu de six semaines; sur le second point, elle annonce une constitution et deux chambres, ce qui rend la conférence tout à fait inutile :.

Le plus urgent était l'armistice, car les Turcs faisaient des progrès dans la vallée de la Morava; il était évident que les Serbes, malgré les volontaires russes, ne pouvaient pas résister à la supériorité du nombre et de l'armement. Il fallait bien prévoir la chute prochaine d'Alexinatz, qui

1. « Ce qui, d'après les explications de lord Derby, ne veut pas dire que son gouvernement s'abstiendrait de toute intervention dans le règlement des affaires de l'Orient. » Le marquis d'Harcourt au duc Decazes. Livre jaune, page 203.

2. Livre jaune, page 220.

3. Ce qui a suivi si rapidement laisse peu d'intérêt à ces deux documents, dont le texte est au Livre jaune, pages 207 et suivantes.

est la clé du territoire serbe. Que ferait la Russie?

Le cabinet de Londres estimait que la proposition turque, pour un armistice de six mois, était au moins aussi bonne que la proposition anglaise.

Et voilà aussitôt toute la diplomatie britannique en route pour raccoler des adhérents à l'armistice de six mois. La France et l'Autriche se laissent facilement persuader. Le gouvernement italien hésitait à accepter le long terme, mais il ne se prononçait pas formellement contre la nouvelle conviction de lord Derby '.

Restait cetle redoutable infanterie dont les bataillons serrés...... je veux dire le prince de Bismarck. Comme je rencontre ici le premier acte, en quelque sorte individuel, de l'Allemagne dans la question d'Orient, je citerai textuellement lord Derby :

J'ai prié l'ambassadeur d'Allemagne de soumettre la question au cabinet de Berlin, et de lui demander s'il voyait jour à exercer son influence pour amener l'acceptation d'un compromis quelconque, capable d'arrêter le danger, selon toute apparence imminent, d'une rupture ouverte entre la Turquie et la Russie. Le 19, Son Excellence me communiqua la réponse du prince de Bismarck, portant que, quoique un armistice de six mois parût parfaitement acceptable au gouvernement allemand, et que celui-ci eût désiré que la Russie y souscrivit, il ne pensait pas que, vu la position qu'il avait conservée jusqu'ici, il fût en droit d'exercer une pression sur la décision des autres puissances. Toutefois, le prince de Bismarck pensait que peut-être un armistice de six semaines offrirait quelque chance pour une solution'.

Jamais un Normand de la Normandie n'a répondu une réponse plus normande! Ce n'était pas encourageant pour le cabinet de Londres qui avait reçu, dès le 14 octobre, notification du refus de la Russie : le chancelier Gortchakov

1. Livre jaune, page 213 et suivantes. Ces négociations sont résumées clairement dans une dépéche de lord Derby du 30 octobre 1876.

2. Livre jaune, p. 213 et suiv. Ces négociations sont résumées clairement dans une dépêche de lord Derby du 30 octobre 1876.

avait annoncé la résolution de se maintenir sur le terrain des premières propositions anglaises, acceptées précédemment par toutes les puissances'.

L'échec fut sensible au ministère anglais qui jura, mais un peu tard, qu'on ne le prendrait plus à faire des propositions. C'est ce qui résulte du paragraphe suivant que j'extrais, après tant d'autres informations, de la dépêche écrite par lord Derby à lord Loftus, le 30 octobre 1876 :

II (le gouvernement anglais) ne peut concevoir que la possibilité, toujours imminente, de la guerre ne soit pas ruineuse pour tous les pays qu'elle menace, et il saluerait avec satisfaction toute proposition qui mettrait fin à un tel état de choses.

Il ne peut cependant considérer que cela dépende de nouvelles propositions à faire par lui, et, si désireux qu'il soit de coopérer avec les autres puissances à toutes les mesures de pacification auxquelles elles prendront part, il doit s'abstenir de s'engager à rien qui puisse entraver sa liberté d'action à l'avenir, les droits et les intérêts de ce pays venaient à être affectés.

Soulignons, en passant, la première apparition de ces fameux intérêts unglais, – appelés à jouer plus tard un si grand et finalement un si triste rôle.

Toute cette agitation de lord Derby n'empêchait pas les Turcs, ou plutôt leur permettait d'avancer dans la vallée de la Morava.

Le nuage serbe éclata :

Thérapia, le 31 octobre 1876. — Les troupes turques sont entrées à Alexinatz. – Signe : BOURGOING.

Un coup de tonnerre russe y répond à l'instant :

Saint-Pétersbourg, le 31 octobre 1876. - Le journal officiel publie ce matin l'ordre donné par l'empereur au général Ignatiev de déclarer å la Porte que si, dans un délai de deux jours, elle n'accepte pas un armistice de six semaines ou de deux mois, et si elle ne

1. Voir le texte de la réponse dans le Livre jaune, p. 225, et une dépêche de M. de Laboulaye, p. 213.

donne pas des ordres immédiats pour arrêter les opérations militaires, l'ambassadeur quittera Constantinople avec tout le personnel de l'ambassade, et les négociations seront rompues. – Signe : DE LABOULAYE.

Le lendemain, la Porte acceptait cet ultimatum; les hostilités entre la Serbie et le Monténégro étaient suspendues.

VII

CONSTANTINOPLE ET L'INDE

Au jour même que la Turquie notifiait son acceptation, mais avant que la nouvelle en arrivât à Livadia, l'ambassadeur d'Angleterre avait, avec l'empereur de Russie, un entretien, dont deux passages doivent être cités ici textuellement d'après le rapport de lord Loflus. Après avoir résumé les négociations, l'empereur explique sa conduite :

C'est ainsi, ajouta Sa Majesté, que, par une série de manoeuvres, la Porte avait paralysé toutes les tentatives faites par l'Europe réunie, pour mettre fin à la guerre et rétablir une paix générale.

'empereur me dit alors que, si l'Europe était prête à essuyer ces affronts continuels de la Porte, il n'en était pas de même de la Russie. Une telle attitude serait incompatible avec son honneur, sa dignité et ses intérêts. Il désirait ne pas se séparer du concert européen; mais la situation actuelle lui paraissait intolérable et ne pouvait se prolonger, et, si l'Europe n'était pas disposée à agir avec fermeté et a vec énergie, il se trouverait obligé d'agir seul.

Les mots agir seul seront bientôt répétés par la même bouche avec l'affirmation d'une décision prise; mais déjà la simple perspective d'une action isolée de la Russie effrayait le public anglais. Aussi, dans la suite de l'entretien, Alexandre II s'attache-t-il à détruire l'impression produite dans la Grande-Bretagne, tant par cette perspec

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