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tive que par la récente proposition d'une occupation en commun :

L'empereur m'a donné à plusieurs reprises les assurances les plus solennelles qu'il ne désirait aucune conquête, n'aspirait à aucun agrandissement, et n'avait pas le moindre désir ni la moindre intention de s'emparer de Constantinople.

Tout ce qui a été dit au sujet du testament de Pierre le Grand et des aspirations de Catherine II n'est qu'illusion et fantômes. De pareils projets n'ont jamais existé en réalité, et Sa Majesté est d'avis que l'acquisition de Constantinople serait un malheur pour la Russie. Il n'a jamais été question de la faire, et feu l'empereur Nicolas ne l'a jamais eue en vue, ce dont il a donné une preuve en 1828, alors que ses armées victorieuses se trouvaient à quatre jours de marche de la capitale de la Turquie. Sa Majesté a donné sa parole d'hon neur, de la manière la plus grave et la plus solennelle, qu'Elle n'avait aucune intention de prendre Constantinople, et que, si la nécessité l'obligeait à occuper une partie de la Bulgarie, ce ne serait que provisoirement et jusqu'au moment où la paix et le salut des populations chrétiennes seraient assurés.

Sa Majesté est revenue ensuite à la proposition faite au gouvernement de la reine, d'une occupation de la Bosnie par l'Autriche et de la Bulgarie par la Russie, ainsi que d'une démonstration navale à Constantinople, ou, a dit l'empereur, la flotte de Sa Majesté la reine aurait été la puissance dominante. Sa Majesté l'Empereur pense que cette proposition est une preuve suffisante que la Russie ne nourrit d'aucune manière l'intention d'occuper cette capitale...

« On attribue à la Russie, a dit Sa Majesté, l'intention de faire la conquête de l'Inde et de s'emparer de Constantinople. Peut-il y avoir rien de plus absurde ? La première supposition est d'une impossibilité parfaite, et, quant à la seconde, je réitère de nouveau l'assurance la plus solennelle que je n'en ai ni le désir, ni l'intention. >>

L'empereur déplore profondément la méfiance manifestée en Angleterre à l'égard de sa politique, ainsi que les mauvais effets qu'a produits cette méfiance. - Et Sa Majesté m'a engagé vivement à faire tout mon possible pour dissiper les suspicions et les défiances qui existent à l'endroit de la Russie. L'empereur m'a chargé, enfin, de transmettre au gouvernement de S. M. la reine les assurances solennelles qu'il m'a données à plusieurs reprises '.

Constantinople! Inde! voilà le fonds de la question qui s'agite en Orient entre l'Angleterre et la Russie.

1. Lord Lollus au comte de Derby, 3 novembre 1876.

A côté de presque toutes les complications diplomatiques, il y a quelque chose d'étranger à la matière, et qui est le véritable mobile. On fait la guerre ou la paix, parce qu'on a une raison de faire la guerre ou la paix; mais que de fois cette raison est étrangère à l'objet en litige!

En Turquie, l'Angleterre (et c'est là son péché) n'avait pas en vue quels peuvent être les devoirs d'une puissance chrétienne dans ses rapports avec une domination musulmane. Ce qui préoccupait le ministère anglais âprement et exclusivement, c'étaient les communications avec l'Inde et la domination sur les musulmans de cette contrée. On n'avait pas affaire ici à la reine du royaume uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, mais à l'impératrice de l'Inde.

Or la Russie a acquis depuis quelques années la liberté de ses mouvements en Asie. Le Caucase est soumis. La Russie s'est annexé une grande partie du Turkestan ; elle a vaincu le khan de Khiva. En outre, sans que l'Anglais y prit garde ou pût l'empêcher, elle s'est fait adjuger par la Perse tout le territoire situé au nord de l'Atrek, ce qui préparait la prise de Merv, qui ouvre la porte de Hérat, c'està-dire le chemin de Caboul. L'Afghanistan a cessé d'être en tête à tête avec l'Angleterre. Les descendants de DostMohammed doivent compter aujourd'hui avec le tsar blanc du Turkestan comme avec l'impératrice Victoria. Est-ce à dire

que les Russes puissent ou veulent envoyer une armée sur l'Indus ? Non; mais il est acquis que la partie de l'empire afghan sise dans la vallée de l’Oxus est déjà sortie de la sphère d'action exclusive de l'Angleterre.

N'oublions pas non plus que le canal de Suez est situé sur un territoire dont le vice-roi est tributaire de la Turquie. Il faut indiquer également que tout progrès de la Russie dans l'Asie mineure viendrait menacer, voire même intercepter la route de Trébizonde, Erzeroum, Bayazid et Tabriz, par laquelle l'Angleterre introduit en Perse ses produits manufacturés, si elle ne veut pas emprunter le chemin, plus commode mais russe, par Poti, Tiflis, Erivan, Nakhivan et Tabriz.

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Ce que je viens d'exposer est ce qu'on appelle en Angleterre la grande politique, la politique impériale, the spirited policy, dont il y aurait beaucoup à dire. Pour ne rien omettre et par mesure d'ordre, je consignerai que, sur le continent, quelques esprits, probablement étroits, s'obstinent à considérer les choses d'un tout autre point de vue. Et, par cela même qu'ils sont étroits, ces esprits, assez rares d'ailleurs, ne sont pas encore arrivés à admettre que les Bulgares et les Arméniens aient été créés et mis au monde par le bon Dieu pour faciliter aux Anglais l'exploitation des Hindous.

Cette politique impériale excitait alors l'indignation de quelques protestants. Voici ce qu'écrivait, au mois d'avril 1878, un journal de Genève, l'Alliance libérale :

Il parait qu'il existe des intérêts intrinsèques, des intérêts indiens à sauvegarder. Pour dominer les Indes, dit-on, l'oppression des peuples orientaux est nécessaire. La servitude des disciples du Christ assure celle des disciples de Brahma. Les intérêts indiens, brahmaniques, mahometans surpassent les intérêts chrétiens, européens et humanitaires. L'Angleterre ritualisée, catholicisée (?), israélisée, torysée, malgré ses dogmes, ses missions, ses bibles, ses sabbats, ses réveils, n'est plus aujourd'hui le représentant du protestantisme, le vrai peuple chrétien. Elle a laissé en ces dernières années, froidement, sans mot dire, lutter entre eux les peuples chrétiens ; et aujourd'hui elle se réveille, se lève, arme, pour défendre les peuples musulmans et pour remettre sous le joug des peuples chrétiens. Elle se réveille, se lève, arme, pour faire couler des flots de sang chrétien!

Non, Angleterre, tu n'es plus ni le vrai peuple protestant, ni le vrai peuple chrétien, ni le vrai peuple humanitaire ! Tu es une Angleterre indianisée, mahometanisée. Tu as changé ton sceptre chrétien contre un turban!

Voilà qui rappelle les attaques dirigées jadis contre Louis XIV pour son alliance avec les Turcs'. Du reste, la justesse de la politique ultra-musulmane a été sérieusement contestée, même au point de vue de l'intérêt anglais.

1. La Cour de France turbanisée, etc., etc. Voir aussi à ce sujet les Mémoires du marquis de Sourches, récemment publiés.

Pour ce qui concerne l'Europe, soutenir la Turquie envers et contre tous, n'est-ce pas travailler en faveur de la Russie, en obligeant à se jeter dans ses bras des populations qui voudraient s'affranchir de cette influence absorbanle en s'appuyant sur la France et l'Angleterre? Ma conviction est qu'en contribuant, en 1828, à l'affranchissement des Grecs, les Anglais ont fait les affaires de l'Angleterre. En s'acharnant, en 1876, contre l'affranchissement des Bulgares, le ministère tory faisait les affaires de la Russie.

Pour ce qui concerne l'Asie, on doit se rappeler que la grande insurrection de l'Inde a éclaté parmi les musulmans et immédiatement après la guerre de Crimée, alors que la Grande-Bretagne venait de s'imposer tant de sacrifices pour soutenir les musulmans d'Europe. Beaucoup de personnes croient

que

les musulmans de l'Inde se soucient autant des Turcs que des idolâtres du Congo. Sans aller jusque-là, sir Georges Campbell a écrit là-dessus quelques pages très sensées'. Quant à moi, je crois que si une influence capable de se traduire en faits pouvait s'exercer à une si grande distance, ce dont je doute avec sir G. Campbell, ce serait dans le sens contraire à ce que croyait lord Beaconsfield. Une déroute éclatante de l'islamisme en Europe inclinerait les musulmans de l'Inde à la résignation sur leur sort. Un triomphe éclatant de l'islamisme en Europe ou en Afrique, fut-il dû à l'intervention de l'Angleterre, inciterait les musulmans d'Asie à conquérir euxmêmes la gloire et l'indépendance. C'est presque de la piaiserie de croire que la victoire des musulmans turcs ou arabes sur les ghiaours français ou russes, fera que les musulmans indoux se résigneront désormais à subir le joug des ghiaours anglais. Les faits parlent haut : les musulmans de la régence de Bombay priaient dans leurs mosquées pour Arabi-Pacha. Le Mahdi du Soudan était populaire dans tous les pays de l'Islam.

1. A handy hook of the eastearn question, 20 édition, p. 41 et 45,

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On arrive facilement à cette conclusion : les Anglais ne comprennent pas la question d'Orienl. Du moins, ne la comprenaient-ils pas en 1876.

La question est plus générale. Si le réveil de l'islamisme devait avoir pour seule conséquence de compromettre les intérêts qui sont propres aux Anglais, je ne dis pas que j'y applaudirais, mais j'avoue que j'en prendrais plus facilement mon parti. — Si les Russes devaient seuls en subir le contre-coup dans l'Asie centrale, je pourrais, en le regrettant, penser que c'est affaire des Russes. Il n'en est pas ainsi malheureusement, et la France s'en trouve gravement atteinte dans l'expansion qu'elle est appelée à prendre sur le continent africain, où le réveil musulman vient partout barrer le chemin au christianisme, partant à la civilisation. Il est reconnu, par une expérience douze fois séculaire, que le musulman, à quelque race qu'il appartienne, reste fidèle à cette religion et rebelle à la civilisation européenne.

Les prédilections que, par un faux calcul ou par défaillance du sens moral, l'Angleterre prodigua aux mahométans jusqu'à ces derniers temps, sont une des impulsions qui ont favorisé l'expansion du pan-islamisme. Les deux autres impulsions sont : la propagande de la Mecque et les visées califales du khanat de Constantinople.

Le cabinet de Londres avait fait avorter l'action combinée des trois empereurs en rejetant le mémorandum de Berlin. Plus tard il fit avorter la mission de Soumarokov, qui aurait eu pour effet d'organiser une action collective de l'Europe. Quant au programme anglais, il obtint le concours de toutes les puissances ; mais il vint échouer à son tour, et ce fut contre la résistance des Turcs. Ce programme de

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