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tagne a été la seule instigatrice apparente de ces modifications, je dis : apparente, parce que le cabinet de Vienne, cui prodest, n'y est pas resté étranger.

La constitution d'une grande Bulgarie était à Constantinople et à San-Stefano, le contrepoids utile des avantages faits à l'Autriche en Bosnie et en Herzégovine. Le congrès de Berlin a supprimé le contrepoids, et, en même temps, au lieu des quelques avantages restreints slipulés à SanStefano, il a livré à l'Autriche-Hongrie, partant à l'Allemagne, la Bosnie, l’Herzégovine et la tête de ligne de Mitrovitza. Ici encore apparaît le défaut d'harmonie et de solidarité entre les décisions du congrès. Le sort de la Bosnie et de l'Herzégovine devait être discuté en même temps que la question de la grande Bulgarie, appelée à barrer la route de Salonique au futur maitre de Seraïévo et de Novi-Bazar. Si la grande Bulgarie n'avait pas été instituée à la conférence de Constantinople, il fallait l'inventer quand on a voté à Berlin l'article XXV du traité.

En poussant le congrès sur une autre voie, le ministère tory avait trois objets en vue : 1° entraver le développement de l'influence russe ; 2° reporter plus au nord la défense de Constantinople : 3° empêcher qu'il y eût une nouvelle nation parmi les riveraines de la Méditerranée.

minons successivement la valeur de ces trois objets.

1° 11 a été exposé (page 121 que, déjà pendant la guerre de 1877, Russes et Bulgares commençaient à se regarder de mauvais cil. Aussi ai-je imaginé que le prince Gortchakor pensait autant aux Bulgares qu'aux Roumains, lorsque, le 30 juin, il laissa échapper devant le congrès ces paroles mélancoliques :

Il arrive souvent qu'en rendant service à un ami, on le transforme en adversaire. Cette vérité est encore plus applicable à la politique... Son observation lui purait de nature à rassurer ceux qui semblent redouter que la Russie n'acquière le devouement absolu des populations pour lesquelles elle s'est imposé les plus grands sacrifices.

Un Russe, quatre années après le congrès de Berlin, écrivait :

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La Grèce et la Roumanie, créées par le sang de la Russie, sont aujourd'hui l'avant-garde de nos adversaires. La Serbie est en train d'imiter cet exemple, et, dans quelques années, la Bulgarie fera de même !.

Au point de vue spécialement anglais, voici ce que lord Derby a fait ressortir dans un discours prononcé le 18 juillet 1878 :

Une grande Bulgarie, allant jusqu'à la mer, serait nécessairement beaucoup plus indépendante de l'influence russe. Elle contiendrait une population mélangée, non exclusivement slave, et, par le simple contact avec la mer, elle serait plus ouverte à l'influence britannique. La petite Bulgarie est, au contraire, entièrement inaccessible aux Anglais, et, si vous avez besoin d'exercer une pression sur ce peuple, il n'y a pas un point où vous pourriez le faire.

2° Il est incontestable que l'occupation des passes du Balkan retarderait, sans l'empêcher, la marche sur Constantinople d'une armée venant du Nord : mais l'idée de cette occupation a été reconnue si monstrueuse et la réalisation si grosse d'orages, qu'on y a renoncé d'un commun accord. J'avais espéré qu'on n'en parlerait plus...

3° Reste l'accès des Bulgares à la mer Égée. Cet accès leur permettrait d'écouler directement leurs produits par le Vardar, le Strymon ou la Maritza, et de recevoir les produits manufacturés de l'Europe, particulièrement de l'Angleterre, sans passer en territoire turc; il allait en même temps les soustraire au monopole des produits allemands et autrichiens importés par le Danube et les voies de terre.

Dès longtemps, les Autrichiens se plaignaient que les voies ferrées de la Turquie eussent toutes leur point de départ à la mer, de façon à favoriser le commerce anglais au préjudice de l'austro-allemand. Aujourd'hui que lord Salisbury a réussi, dans le congrès de Berlin, à faire adjuger la Bosnie-Herzégovine à l'Autriche-Hongrie et à lui faire occuper le district de Novi-Bazar, le commerce va reprendre la voie de terre par les chemins de fer qui réuniront Salonique aux lignes austro-hongroises. L'Autriche, c'est-à-dire l'Allemagne, s'ouvre sur la Méditerranée orientale un débouché singulièrement rapproché de Vienne et Berlin. Pour inonder de marchandises allemandes et autrichiennes le bassin oriental de la Méditerranée, voire même l'extrême Orient, Salonique a une ligne bien supérieure, sous plusieurs rapports, à celle du Danube, à cause des glaces, du transbordement pour la mer Noire et du passage des détroits. La ligne de Salonique est aussi la plus courte pour les voyageurs allant de llambourg à Suez; elle ne traverse qu'un bout de territoire turc qui sera dominé par la haute pression de Vienne et Berlin.

1. La Situation en Russie, par un Russe, dans la Nouvelle Revue du 15 février 1882, p. 729.

97. 2. Ce fragment est cité par 0.-K.-Russia and England, p.

Si l'attention de la Grande-Bretagne ne s'est pas arrêtée sur cet aspect de la question, ce n'est pas que les journaux de Vienne et de Pest se soient fait faute de préconiser la mission commerciale de l'Autriche-Hongrie. Le FremdenBlatt, de Vienne, qui passe pour recevoir les inspirations du ministère des affaires étrangères, écrivait à la fin de septembre 1877, c'est-à-dire au moment que les Russes venaient d'éprouver leur second échec devant Plevna :

La Russie s'étant montrée incapable de résoudre la question d'Orient, ce sera désormais à l'Autriche-Hongrie d'aborder, de concert avec l'Allemagne et d'accord avec l'Europe, l'auvre de l'émancipation des pays des Balkans du despotisme turc.

Il n'est pas besoin aujourd'hui, comme au temps du prince Eugène, de guerres sanglantes pour atteindre ce but. Au contraire, la politique de l'Autriche doit être éminemment pacifique, complètement opposée sous ce rapport à celle de la Russie. Au lieu d'exciter les nationalités, les haines religieuses, l’Autriche doit chercher à conci

lier les contrastes. Au lieu d'anéantir par la guerre et la révolution la prospérité des pays du Danube et des Balkans, elle doit se proposer pour but la régénération économique de la Turquie aussi bien que des deux principautés; c'est dans l'intérêt même de son commerce que l'Autriche doit poursuivre, quand la paix sera faite, une semblable politique...

L'aveuglement du ministère tory s'explique par la monomanie du spectre russe. Ce qui est incroyable, c'est que les Français et les Italiens se soient laissé prendre au spectre des Bulgares dans la mer Égée, jusqu'à croire que l'apparition d'un nouveau membre dans la famille maritime et commerciale de la Méditerranée était profondément menaçante pour tous les riverains, tandis qu'en réalité ce sont les ports français, italiens et le canal de Suez qui en auraient le plus profité.

Entre les Karpalhes et les Balkans, l'Europe a montré un admirable sens en laissant sur le bas Danube se constituer une Roumanie assez forte pour garder les bouches du fleuve à la liberté du monde. La conférence de Constantinople aurait accompli la même @uvre de l'autre côté, c'est-à-dire confié le cours du Vardar aux Bulgares qui le peuplent. La grande Bulgarie vers le golfe de Salonique est le corrélatif de la grande Roumanie aux bouches du Danube. L'intervention anglaise a détruit cette combinaison politique. La question d'Orient s'en est déplacée : de Constantinople elle a passé à Salonique.

A mon sens, Constantinople n'est pas en danger, parce qu'entre elle et les grands États il y a une grande Roumanie et deux petites Bulgarie qui ont déjà commencé à se réunir. Mais, dira-t-on, ni vos Roumains, ni vos Bulgares n'empêchent les Russes de marcher sur Constantinople, et ils les y aideront. Sans doute, et nous verrons peut-être encore le légendaire Cosaque camper en vue du dôme de Sainte-Sophie; mais, après y avoir campé, il faudra, si je puis m'exprimer ainsi, qu'il décampe, parce qu'il y a quelque chose par derrière que la Russie ne

contraire, dans les séances de Berlin, comme dans la laborieuse négociation qui a suivi, le cabinet de Paris a maintenu le débat sur un terrain pratique et relativement équitable. Les Roumains ont peut-être assez d'esprit et de sens politique pour avoir compris que l'altitude du gouvernement français n'a pas peu contribué à leur permettre d'obtenir un quitus de l'Europe, tout en se garantissant du péril social et en sauvegardant leur nationalité.

Bessarabie. - J'arrive à l'affaire de la Bessarabie. Ici,

. comme dans la question qui précède, les envoyés français se trouvaient en présence de l'inévitable. L'accord du 30 mai 1878 entre la Russie et l'Angleterre porte sous le n° 3 :

L'Angleterre regrette la cession de la Bessarabie, mais ne s'y oppose pas.

D'un autre côté, dès le 15 avril, à l'occasion d'une mission de M. Jean Bratiano à Berlin, l'organe le plus accrédité du prince de Bismarck déclarait sans détour que

l'Allemagne ne peut sacrifier aux Roumains ses relations amicales avec la Russie. L'Autriche-Hongrie n'avait manifesté nulle intention de refuser cette satisfaction à son alliée de Reichstadt. L'Italie ne disait rien de positif. La Turquie était liée par le traité de San-Stefano. En réalité, dès avant que les plénipotentiaires fussent réunis à Berlin, la Bessarabie était perdue pour la Roumanie. Dans une telle situation, il était difficile de faire pour les Roumains autre chose qu'améliorer leur part dans l'échange imposé.

Privilèges et immunités. – La motion que l'ambassadeur de France à Berlin, d'accord avec les plénipotentiaires austro-hongrois, a introduite en faveur de la principauté semi-indépendante des Albanais Mirdites, mérite un éloge sans réserve. (XIII protocole in fine.) Les paroles du comte de Saint-Vallier et de M. de Haymerlé sont des

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