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pacification devint le programme de la rupture : il n'y eut plus d'action européenne.

La France et l'Italie ne se mettaient pas en avant. L'Allemagne gardait une réserve sympathique à la cour de Russie. L'hostilité des Hongrois contre toute action favorable aux Slaves, condamnait l'Autriche à un rôle effacé.

L'empire otloman allait se trouver en tête-à-tête avec la Russie.

VIII

LA RUSSIE ET LES PRINCIPAUTÉS

Je serais bien malheureux et bien maladroit si je n'avais pas réussi à faire comprendre que ce qui précède n'est pas une digression, mais les arcanes mêmes de la question qui s'agite en Orient depuis un siècle entre l'Angleterre et la Russie.

Il reste à faire connaître les idées qui furent alors émises par l'empereur de Russie au sujet des principautés tributaires : je rends la parole à lord Loftus :

Je parlai des bruits d'après lesquels la Serbie et la Roumanie songeraient à s'ériger en royaumes indépendants. Une telle mesure, dis-je, serait le premier pas de la dissolution de l'empire turc en Europe...

L'empereur me répondit qu'il n'était nullement question de faire de la Serbie et de la Roumanie des royaumes, et que ce serait là une maladresse.

Je me permettrai de hasarder que la maladresse consistait précisément à parler ainsi. Autant le langage de l'empereur Alexandre avait été perlinent et opportun sur la question de Constantinople, autant peu l'était-il ici, comme l'événement l'a prouvé, puisque la Russie fut amenée à stipuler elle-même, en 1878, l'indépendance de la Roumanie et celle de la Serbie.

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Aussi bien parle-t-on toujours trop. Nous allons bientôt entendre, à Moscou et dans un banquet à Londres, des paroles dont le retentissement n'était pas désirable. Ou bien ces programmes produisent un mauvais effet, ou bien ils n'en produisent aucun, car il y a des moments où tout ce qu'on dil ou rien, c'est la même chose. Le gouvernement anglais cacha le rapport de lord Loftus pendant plusieurs semaines et il ne le publia que sur une sommation formelle du prince Gortchakovè; mais, lorsque le rapport ful publié, il ne produisit aucun effet. Le charme était rompu : il l'avait été par la mission du général Soumarokov, laquelle impliquait la proposition de faire occuper la Bulgarie par les Russes.

L’s Anglais sont très impressionnables et tout d'une pièce, parce qu'ils ont beaucoup d'imagination et de caractère. Une fois sous une impression, ils ne veulent plus rien voir à gauche ni à droite : ils vont droit devant euxjusqu'au bout comme avec des willères. C'est ainsi que, par les mariages espagnols en 1846, le roi Louis-Philippe perdit la confiance des Anglais et ne la pût jamais reconquérir.

IX

PRÉLIMINAIRES DE LA CONFÉRENCE

L'armistice ne terminait rien. Le 4 novembre 1876, lord Derby, s'écartant de la stricte réserve qu'il semblait s'être imposée par la dépêche écrite le 30 novembre à lord Loftus, reprit l'initiative de la conférence :

1. Livre jaune, page 255.

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Le gouvernement de la reine... a pris la résolution de renouveler la suggestion qu'il a faite le 5 du mois dernier et de prendre l'initiative de proposer qu'une conférence soit tenue sans retard à Constantinople à laquelle toutes les puissances garantes, ainsi que la Porte, prendraient part; chaque gouvernement aurait la faculté de nommer deux plénipotentiaires pour le représenter à la conférence.

Le gouvernement de la reine propose ensuite comme bases des délibérations de la conférence.

1.... L'indépendance et l'intégrité territoriale de l'empire ottoman.

2o... Une déclaration portant que les puissances ne prétendent rechercher et ne recherchent aucun avantage territorial, aucune influence exclusive, ni aucune concession en ce qui regarde le commerce de leurs propres sujets, que les sujets de toute autre nation ne pourraient pas obtenir également.

Une semblable déclaration a été faite, le 17 septembre 1840, dans le protocole relatif à la pacification du Levant, et une seconde fois, le 3 août 1860, au sujet de la pacification de la Syrie.

3.... Les bases de pacification proposées à la Porte le 21 septembre, à savoir :

a.) Le statu quo en termes généraux, tant pour la Serbie que pour le Monténégro;

b.) La Porte, en même temps, s'engagerait, par un protocole qui serait signé à Constantinople, de concert avec les puissance médiatrices, à accorder à la Bosnie et à l'Herzégovine un système d'autonomie locale et administrative, c'est-à-dire un ensemble d'institutions locales qui donnerait à la population un certain contrôle sur ses propres affaires locales ; ainsi que des garanties contre l'exercice d'une autorité arbitraire. Il ne serait pas question de la création d'un État tributaire.

Des garanties semblables devront être assurées contre une mauvaise administration en Bulgarie.

Les réformes auxquelles la Porte a déjà donné son adhésion dans la note adressée aux représentants des puissances, le 13 février dernier, seront comprises dans les mesures administratives qui seront adoptées en faveur de la Bosnie et de l'Herzéovine, et seront étendues, tant qu'elles lui seront applicables, à la Bulgarie.

Le gouvernement de la reine désire que Votre Excellence propose au gouvernement auprès duquel elle est accréditée, une conférence sur ces bases.

Si les autres puissances le jugeaient opportun, le gouvernement de la reine ne s'opposerait pas à ce que ses plénipotentiaires se réunissent, pour des discussions préliminaires, à ceux des cinq autres puissances garantes, avant l'ouverture de la conférence. Les discussions auraient lieu sur les mêmes bases que celles qui sont proposées pour la conférence elle-même.

Signé: DERBY.

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La proposition britannique fut acceptée par la Porte et par les autres puissances signataires de 1856. En envoyant son adhésion le 19 novembre, le gouvernement russe signala, en termes très nets, que, s'il était d'accord avec Londres sur le but, il ne l'était pas sur les moyens.

On se rappelle que lord Derby posait comme première base : l'indépendance et l'intégrité territoriale de l'empire ottoman. C'est sur ce point que le dissentiment est accusé par le prince Gortchakov de la manière suivante, dans une dépêche du 18 novembre 1876 :

Les deux cabinets sont d'accord sur la nécessité de ramener la paix en Orient et de préserver celle de l'Europe en mettant un terme au déplorable état de la Turquie. Lord Derby reconnait comme nous que, pour arriver à un apaisement solide et durable, il importe d'améliorer d'une manière efficace la condition des sujets chrétiens du sultan par des réformes sérieusement pratiques. Il reconnait également, comme nous, l'insuffisance des réformes sur le papier et la nécessité indispensable des garanties d'exécution.

Nous ne disférons d'avis que sur les moyens de réaliser ce but, qui est commun à toute l'Europe.

Le cabinet de Londres voudrait le concilier avec la lettre de stipulations conclues en d'autres temps, dans une autre situation, avec d'autres idées, sans tenir compte des vingt années écoulées et de la pénible expérience qu'elles ont apportée.

Cette expérience a démontré, avec la dernière évidence, que l'action européenne en Turquie s'est condamnée à l'impuissance par les stipulations de 1856, et que la Porte en profite pour perpétuer le régime ruineux pour elle et pour ses sujets chrétiens, désastreux pour la paix générale, révoltant pour les sentiments d'humanité et pour la conscience de l'Europe chrétienne, qu'elle poursuit depuis vingt ans avec la certitude d'une complète impunité.

A différentes reprises, les grandes puissances ont dû se départir de ces principes absolus en intervenant directement dans les affaires de la Turquie, notamment en Syrie, dans les Principautés-Unies, en Serbie et à Candie, et leur intervention a obtenu des résultats partiels et momentanés.

Mais les causes premières du mal, subsistant en permanence et se généralisant, devaient forcément aboutir tot ou tard aux conséquences que le cabinet russe n'a pas cessé de signaler depuis vingt ans à la prévoyance de l'Europe.

Aujourd'hui, le témoignage des faits est irrécusable. Jamais la diplomatie ne s'est plus agitée autour des questions orientales que pendant l'année écoulée; jamais l'Europe n'en a été plus troublée, plus menacée dans son repos, ses intérêts, sa sécurité. Jamais les violences par lesquelles les Turcs ont répondu à ses efforis de conciliation et d'apaisement n'ont été plus odieuses et accomplies dans de plus vastes proportions; jamais elles n'ont révélé avec plus d'évidence la profondeur et le caractère incurable du mal qui ronge la Turquie et inet en péril la sécurité de l'Europe.

Si les grandes puissances veulent faire une cuvre sérieuse et ne pas s'exposer au retour périodique et toujours aggravé de cette crise dangereuse, il est impossible qu'elles persévèrent dans le système qui en laisse subsister les germes et leur permet de se dérelopper avec l'inflexible logique des choses.

Il importe de sortir de ce cercle vicieux et de reconnaitre que l'indépendance et l'intégrité de la Turquie doivent étre subordonnées aux garanties réclamées par l'humanité, les sentiments de l'Europe chrétienne et le repos général.

La Porte a été la première à enfreindre les engagements qu'elle a contractés par

le traité de 1856, vis-à-vis de ses sujets chrétiens. L'Europe a le droit et le devoir de lui dicter des conditions auxquelles seulement elle peut consentir au maintien du statu quo politique créé par ce traité ; et, puisque la Porte est incapable de les remplir, elle a le droit et le devoir de se substituer à elle, en tant qu'il est nécessaire, pour en assurer l'exécution.

La Russie, moins que toute autre puissance, peut consentir à renouveler les expériences de palliatifs, de demi-mesures, de programmes illusoires qui ont abouti aux tristes résultats qui sont sous les yeux de tous et réagissent sur sa tranquillité et sa prospérité intérieure.

J'ai souligné les mots destinés à établir en quoi le système russe diffère profondément du fétichisme de lord Derby pour l'indépendance de la Porte.

X

EXPLOSION A LONDRES ET A MOSCOU

Les plénipotentiaires n'étaienl pas encore réunis; la Porte n'avait pas même encore adhéré à la proposition an

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