Page images
PDF
EPUB

glaise, lorsqu'un effroyable cri, un double cri, parti à la fois de l'un et de l'autre bout de l'Europe,

Des airs en ce moment vînt' troubler le repos,

alors que la perspective de la conférence avait rasséréné l'atmosphère. Dès ce moment, on dût craindre tout ce qui est arrivé.

Le premier ministre de la Grande-Bretagne fit un discours, le 10 novembre 1876 au banquet du lord-maire. S'il a refusé d'associer son pays au mémorandum de Berlin et aux propositions de Soumarokov, c'est parce qu'il prévoyait que les mesures d'exécution y prévues impliquaient une atteinte à l'indépendance et à l'intégrité de la Turquie, une violation éventuelle des traités de 1856 et de 1871. La paix trouvera sa meilleure garantie dans le maintien des traités existants. Cependant l'indépendance et l'intégrité de la Turquie ne peuvent être assurées que lorsque les populations de ce pays seront régies par un gouvernement qui montre de la sollicitude pour leur bienêtre'. Sa Seigneurie a ajouté :

J'ai l'espoir que nous pouvons arriver à ce résultat sans la guerre. L'Angleterre est essentiellement une puissance non agressive. Nous n'avons rien à gagner par la guerre; mais aussi, s'il survenait un conflit, aucun pays n'est si bien préparé pour la guerre, parce qu'aucun pays n'a d'aussi grandes ressources.

J'espère, cependant, que l'Angleterre ne fera jamais la guerre que pour une cause juste, et qui toucherait à sa liberté, à son indépendance et à l'intégrité de son empire : une fois commencée, elle la continuerait jusqu'à ce que l'oeuvre de justice soit accomplie.

On ne sait pas précisément si les paroles du premier ministre étaient déjà connues en Russie, lorsque le lende

1. La question est précisément de savoir si l'on peut améliorer la condition des populations en respectant l'indépendance de la Porte. Le prince Gortchakov était dans le vrai en soutenant le contraire. Voir la dépêche précitée du 19 novembre 1876.

main, 11 novembre 1876, l'empereur Alexandre adressa de son côté aux représentants de la noblesse et de la municipalité de Moscou des paroles qui étaient aussitôt reproduites dans un bulletin extraordinaire du messager officiel:

Je vous remercie, Messieurs, des sentiments que vous avez voulu m'exprimer dans les circonstances politiques actuelles. La situation est aujourd'hui plus claire, et je suis prêt maintenant à accepter votre adresse avec satisfaction.

Vous savez que la Turquie a consenti à la conclusion immédiate d'un armistice que j'ai exigé pour mettre fin à une effusion de sang inutile en Serbie et au Monténégro. Dans cette lutte inégale, les Monténégrins se sont montrés, comme toujours, de véritables héros. Malheureusement on ne peut pas accorder les mêmes éloges aux Serbes, malgré la présence dans leurs rangs de nos volontaires, dont beaucoup ont versé leur sang pour la cause slave.

Je sais que la Russie entière, avec moi, prend la part la plus vive aux sousfrances de nos frères de religion et de race ; mais, pour moi, les véritables intérêts de la Russie sont les plus chers de tous, et je désirerais éviter jusqu'à la dernière extrémité l'effusion du précieux sang russe.

Voilà pourquoi je poursuis mes efforts pour atteindre, par des moyens pacifiques, une amélioration effective du sort de toutes les populations chrétiennes de la péninsule des Balkans. Des conférences doivent s'ouvrir ces jours-ci à Constantinople entre les représentants des six grandes puissances pour la détermination des conditions de la paix.

Je désire beaucoup que nous puissions arriver à une entente générale ; mais, si cet accord n'a pas lieu, et si je vois que nous n'obtenons pas des garanties réelles de l'exécution de ce que nous sommes en droit d'exiger de la Porte, j'ai la ferme intention d'agir seul, et je suis certain que, dans ce cas, la Russie entière répondra à mon appel lorsque je le jugerai nécessaire et que l'honneur du pays l'exigera. Je suis convaincu également que, comme toujours, Moscou donnera alors l'exemple. Que Dieu nous aide à remplir notre sainte mission !

Dans cette grave manifestation, il y a deux points à relever; d'abord l'empereur parle de la cause slave.

XI

SLAVISME

Pour la première fois cet élément est introduit officiellement dans la question d'Orient, vous voyez avec quel éclat. La parole impériale appelle l'attention par le vague même qui l'enveloppe. Où est cause slave ?

Est-ce le panslavisme, c'est-à-dire une visée de réunir sous la même domination tous les peuples appartenant plus ou moins à la race slave ou dominés par elle? — depuis l'Adriatique jusqu'à la mer Blanche, - des portes de Vienne à celles de Constantinople et de Salonique, depuis la Bohême jusqu'au Kamtchatka?

Ou bien s'agit-il seulement d'affranchir les populations slaves dans la presqu'île des Balkans pour la formation d'un grand État slave ou d'une chaîne d'États slaves?

Il aurait fallu ne rien dire ou s'expliquer plus clairement. La préconisation de la cause slave en 1876, sous la forme où l'empereur Alexandre la produisait en face de la prévention et de l'ignorance générales, a été, je le crois, ma

lencontreuse.

XII

AGIR SEUL

La seconde remarque porte cette phrase : J'ai la ferme intention d'agir seul. Les mots agir seul avaient déjà été prononcés à Livadia, mais comme une simple menace;

ils sont répétés ici comme une décision prise. Inutile d'en faire ressortir la gravité dans la bouche d'un si grand souverain : le gouvernement russe s'en est chargé lui-même, puisque, deux jours après la séance de Moscou, il prenait des mesures militaires et en avertissait officiellement l'Europe. La circulaire suivante du prince Gortchakov est du 13 novembre 1876 :

Tandis que la diplomatie délibère depuis plus d'un an afin de traduire en faits le concert des volontés de l'Europe, la Porte a eu le loisir de convoquer du fond de l'Asie et de l'Afrique le ban et l'arrière-ban des forces les moins disciplinées de l'islamisme, de soulever le fanatisme musulman et d'écraser sous le poids du nombre les populations chrétiennes en lutte pour leur existence. Les auteurs des horribles massacres qui ont révolté l'Europe continuent à jouir de l'impunité et, à l'heure qu'il est, leur exemple propage et perpétue, dans toute l'étendue de l'empire ottoman et sous les yeux de l'Europe indignée, les mêmes actes de violence et de barbarie.

Dans ces conjonctures, fermement décidé, pour sa part, à poursuivre et à atteindre, par tous les moyens en son pouvoir, le but tracé par le concert des grandes puissances, S. M. l'empereur a jugé nécessaire de mobiliser une partie de son armée.

S. M. Impériale ne veut pas la guerre et fera tout ce qui est possible pour l'éviter. Mais elle est résolue à ne pas s'arrêter tant que les principes reconnus équitables, humains, nécessaires par l'Europe entière, et auxquels le sentiment public de la Russie s'est associé avec la plus grande énergie, n'auront pas reçu leur entière exécution sanctionnée par des garanties efficaces.

L'armée russe commença à se concentrer sous le commandement du Grand-Duc Nicolas, qui tint son quartier général à Kichenef, capitale de la Bessarabie. Cette province est contiguë à la partie moldave de la Roumanie, dont elle est séparée d'abord par le cours de Pruth, puis, en allant du Nord au Sud-Est, par la ligne frontalière que le traité de Paris a tracée et qui, prolongée jusqu'à la mer Noire, isole l'empire russe de toutes communications avec le Danube ; c'est le territoire roumain qui longe le Danube jusqu'à ses emboucbures.

On commença, après les discours de Londres et de Moscou, à apercevoir la question d'Orient de 1876 comme

un duel entre l'Angleterre et la Russie; mais avant qu'elle prenne ce caractère qui sera définitif, il faudra compler sur un nouveau facteur qui va intervenir avec une spontanéité et une énergie qu'on ne lui soupçonnait pas généralement. Il s'agit de l'action propre de l'empire ottoman qui se manifesta d'abord à la conférence de Constantinople, puis pendant la guerre de 1877.

C'est seulement lorsque cet incident aura été vidé par la prise de Plevna et de Kars que la Russie et l'Angleterre se trouveront face à face et de plus près pour reprendre le dialogne commencé entre Londres et Moscou par les deux discours qu'on vient de lire, dialogue interrompu par la voix des conférenciers et par celle du canon.

XIII

UNE CONSTITUTION OTTOMANE

Les plénipotentiaires de l'Allemagne, de l'AutricheHongrie, de la France, de la Grande-Bretagne, de l'Italie et de la Russie se réunirent à Constantinople, en décembre 1876. Conformément aux indications de lord Derby, ils tinrent des réunions préliminaires auxquelles les plénipotentiaires turcs n'étaient pas admis.

Au cours de ces pourparlers, Midhat-Pacha, chef du parti de la Jeune Turquie, était redevenu grand-vizir (le 19 décembre 1876).

La première séance plénière eut lieu le 23 décembre, sous la présidence de Savfet-Pacha, ministre des affaires élrangères du sultan. Tout d'un coup, des salves d'artillerie se font entendre. Le président dit :

Un grand acte, qui s'accomplit à cette heure même, vient de changer une forme de gouvernement qui avait duré six cents ans. La

« PreviousContinue »