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caractère de l'empereur Alexandre, j'incline à penser qu'en chargeant le général Ignatiev de négocier une déclaration collective de l'Europe, le cabinet de Saint-Pétersbourg n'était pas mû par le désir de gagner quelques semaines. Il est vrai que les événements ayant surpris la Russie au milieu de la transformation de son armée, les forces impériales, concentrées à Kichenef, laissaient à désirer sous plusieurs rapports; mais les Turcs, qui étaient encore moins préparés, devaient aussi profiter du délai. Et qui sait s'ils n'allaient pas trouver un allié ?

Ce qui est certain, c'est que le négociateur russe déploya toute l'activité dont la nature l'a doué et les ressources infinies de son esprit à faire adopter par l'Europe ce protocole, dont l'acceplation par la Porte eût ajourné indéfiniment l'emploi de la force, et eût obligé l'empereur à dissoudre l'armée qui avait été assez péniblement réunie. Le général Ignatiev était, non pas abatlu, mais désappointé et nerveux au moment où la proposition paraissait devoir échouer, c'est-à-dire à son retour de Londres.

Enfin, après une négociation laborieuse, les ambassadeurs des six grandes puissances chrétiennes signèrent à Londres, le 31 mars 1877, l'acle suivant :

PROTOCOLE

Les puissances qui ont entrepris en commun la pacification de T'Orient et ont participé dans celte vue à la conférence de Constantinople, reconnaissant que le moyen le plus sûr l'atteindre le but qu'elles se sont proposé est de maintenir, avant tout, l'entente si heureusement établie entre elles, et d'affirmer de nouveau ensemble l'intérêt commun qu'elles prennent à l'amélioration du sort des populations chrétiennes de la Turquie et aux réformes à introduire en Bosnie, Herzégovine et Bulgarie, que la Porte a acceptées, sauf à les appliquer elle-même;

Elles prennent acte de la conclusion de la paix avec la Serbie. Quant au Monténégro, les puissances considèrent comme désirable, dans l'intérêt d'un arrangement solide et durable, la rectification des frontières et la libre navigation de la Boïana.

Les puissances considèrent les arrangements intervenus ou à intervenir, entre la Porte et les deux principautés, comme un pas accompli vers l'apaisement qui est l'objet de leurs communs désirs.

Elle invitent la Porte à le consolider en replaçant ses armées sur le pied de paix, sauf le nombre de troupes indispensable pour le maintien de l'ordre, et en mettant en ouvre, dans le plus court délai possible, les réformes nécessaires pour la tranquillité et le bien-être des provinces de l'état desquelles la conférence s'est préoccupée. Elles reconnaissent que la Porte s'est déclarée prête à en réaliser une partie importante.

Elles prennent acte spécialement de la circulaire de la Porte, du 13 février 1876, et des déclarations faites par le gouvernement ottoman pendant la conférence et depuis par l'entremise de ses représentants.

En présence de ces bonnes dispositions de la Porte et de son intérêt évident à y donner immédiatement suite, les puissances se croient fondées à espérer que celle-ci profitera de l'apaisement actuel pour appliquer avec énergie les mesures destinées à apporter à la condition des populations chrétiennes l'amélioration effective unanimement réclamée comme indispensable à la tranquillité de l'Europe, et que, une fois entrée dans cette voie, elle comprendra qu'il est de son honneur, comme de son intérêt, d'y persévérer loyalement et efficacement.

Les puissances se proposent de veiller avec soin, par l'intermédiaire de leurs représentants à Constantinople et de leurs agents locaux, à la façon dont les promesses du gouvernement ottoman seront exécutées.

Si leur espoir se trouvait encore une fois déçu et si la condition des sujets chrétiens du Sultan n'était pas améliorée de manière à prévenir le retour des complications qui troublent périodiquement le repos de l’Orient, elles croient devoir déclarer qu'un tel état de choses serait incompatible avec leurs intérêts et ceux de l'Europe en général. En pareil cas, elles se réservent d'aviser en commun aux moyens qu'elles jugeront les plus propres à assurer le bien-être des populations chrétiennes de l’Orient et les intérêts de la paix en général.

Signe : MUNSTER. – BEUST. – D HARCOURT.

DERBY.

MENABREA. SCHOU

VALOV.

Fait à Londres, le 31 mars 1877.

Ce qu'il y a de plus sérieux dans ce prolocole, c'est:

1° L'obligation imposée à la Porte de traiter avec le Monténégro sur les bases fixées par la conférence de Constantinople;

2° La surveillance des réformes par les ambassadeurs et les consuls. En outre, dans la réunion finale, l'ambassadeur russe remit une déclaration dont la gravité n'a pas besoin d'être démontrée :

Si la paix avec le Monténégro est conclue et que la Porte accepte les conseils de l'Europe, et se montre prête à se remettre sur le pied de paix et à entreprendre sérieusement les réformes mentionnées dans le protocole, qu'elle envoie à Saint-Pétersbourg un envoyé spécial pour traiter du désarmement auquel S. M. l'empereur consentirait aussi de son côté;

Si des massacres pareils à ceux qui ont ensanglanté la Bulgarie avaient lieu, cela arrêterait nécessairement les mesures de démobilisation.

Si cette obligation d'envoyer un ambassadeur à SaintPétersbourg aggravait singulièrement les conditions

proposées à la Porte, le protocole arriva escorté de deux déclarations, l'une britannique et l'autre italienne, qui en attenvaient la portée pratique.

Voici la déclaration de lord Derby :

Le soussigné, principal secrétaire de l'Etat de S. M. britannique pour les affaires étrangères, fait la déclaration suivante concernant le protocole signé aujourd'hui par les plénipotentiaires de la GrandeBretagne, de l'Autriche-Hongrie, de la France, de l'Allemagne, de l'Italie et de la Russie :

Considérant que c'est uniquement dans l'intérêt de la paix européenne que le gouvernement de S. M. britannique a consenti à signer le protocole proposé par le gouvernement de la Russie, il est entendu à l'avance que, dans le cas où l'objet en vue ne serait pas atteint, c'est-à-dire un désarmement réciproque de la part de la Russie et de la Turquie et la paix entre elles, le protocole en question sera considéré comme nul et non avenu (31 mars 1877).

Voici enfin la déclaration italienne :

M. le général comte de Menabrea a déclaré que l'Italie n'est en. gagée par la signature du protocole de ce jour que pour autant que l'entente, heureusement établie entre toutes les puissances par le protocole lui-même, sera maintenue 1.

1. Ces documents de Londres sont extraits du Livre jaune de 1877, pages 349 à 353.

La déclaration de l'Angleterre s'explique par l'ensemble de sa politique jusqu'à ce jour; mais je n'arrive

pas

à comprendre pourquoi l'Italie a jugé à propos d'insérer la réserve qu'on vient de lire.

Quel accueil ce suprême appel à la conciliation allait-il recevoir à Constantinople ?

La réponse turque est consignée dans une longue dépêche qui porte la date du 9 avril 1877. La SublimePorte refuse nettement d'adhérer à des actes qui avaient été combinés sans son concours, et qui lui imposaient des sacrifices de droit et d'honneur. L'argumentation de SafvetPacha ne manque pas de dignité, ni même de justesse, si l'on considère la Turquie comme une puissance réellement indépendante et jouissant du droit des gens au même degré que les autres. Mais, depuis que le Congrès de Paris inaugura la bizarre et malencontreuse idée d'admettre l'empire ottoman dans le concert européen, les puissances chrétiennes ont été constamment induites, bon gré mal gré, dans une série d'interventions flagrantes, qui n'étaient, d'ailleurs, que trop justifiées par les devoirs qui ressortissent à des États chrétiens et par l'intérêt de la paix générale.

Les choses avaient été plus fortes que l'étiquelle appliquée sur la Porte par le congrès de Paris, lequel, du reste, en dépit de la phraséologie officielle, contient les germes d'une action ultérieure, attentatoire à la vraie indépendance d'un État. Le protocole de Londres élait la suite, le couronnement de ces interventions qui remontent à 1774. Cette dernière intervention est plus dure et plus urgente, parce que les circonstances qui l'ont amenée, en y ralliant même les Anglais, étaient elles-mêmes plus impérieuses.

Si nous nous mettons à la place des autres (et il le faut pour rester justes), nous ne pouvons pas exiger que Turcs entrent dans nos idées ; aussi, de leur point de vue, ne faisons-nous aucune difficulté à reconnaitre que le rejet du protocole ne saurait leur être imputé à crime. Assuré

les

ment les événements ont montré qu'il eût été de l'intérêt de la Turquie de se ranger d'abord au mémorandum de Berlin et plus tard au protocole de Londres ; mais ni la loi naturelle, ni le droit des gens n'obligent un État, plus qu'un individu, à sacrifier son honneur ou ce qu'il considère comme son droit. Aussi la Turquie, en refusant l'envoi d'un ambassadeur sans réciprocité et en repoussant l'intervention officielle des ambassadeurs et des consuls, tout en sentant qu'elle lutlait pour son existence', a-t-elle montré une véritable grandeur, digne d'une meilleure cause. Lorsque les Turcs prodiguent à l'Europe, aux Anglais en particulier, des promesses de réformes qu'ils savent bien ne pouvoir tenir et que, dans le for intérieur, ils se croient fondés à éluder parce qu'ils ne reconnaissent pas la légitimité de l'exigence, je ne les estime pas. Lorsqu'ils se placent fièrement, au risque d'y périr, sur le terrain de leur honneur et de leur droit, je les honore.

D'un autre côté, la Russie ne pouvait pas reculer, et j'ajouterai sans hésiter qu'elle ne le devait pas après avoir eu l'honneur de se déclarer le champion de ses coreligionnaires opprimés. Si l'on se place au point de vue propre à l'un et à l'autre adversaires, la lutte qui allait s'engager était donc légitime et honorable entre toutes. Malheureusement on ne peut en dire autant de l'attitude des autres puissances : l'Europe a été au-dessous de la situation : elle n'a su ni faire son devoir, ni sauvegarder ses intérêts ; il lui a manqué l'impulsion salutaire d'une France prépondérante.

Quatre jours après avoir repoussé le protocole de Londres Saivet déclara aux envoyés monténégrins le refus définitif de la Porte d'accéder à leurs demandes, que la chambre des députés ottomans avait repoussées. Les envoyés quittèrent Constantinople ; mais les hostilités ne furent pas reprises immédiatement dans la Montagne-Noire.

1 Safvet le déclare dans la dépêche du 9 avril 1877.

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