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XVI

LES MANIFESTES

Le refus de la Porte, dit le chancelier de l'empire russe, dans une circulaire du 19 avril, et les motifs sur lesquels il est fondé, ne laissent subsister aucun espoir d'une déférence de sa part aux væux et aux conseils de l'Europe, ni aucune garantie de l'application des réformes suggérées pour l'amélioration du sort des populations chrétiennes; ils rendent impossible la paix avec le Monténégro et l'exécution des conditions qui pouvaient amener le désarmement et la pacification. Dans ces conjonctures, toute chance est fermée aux tentatives de conciliation. Il ne reste pas d'autre alternative que de laisser se prolonger l'état de choses que les puissances ont déclaré incompatible avec leurs intérêts et ceux de l'Europe en général, ou bien de chercher à obtenir par la coercition ce que les efforts unanimes des cabinets n'ont pas réussi à obtenir de la Porte par la persuasion.

Notre auguste Maitre a résolu d'entreprendre cette cuvre que Sa Majesté avait convié les grandes puissances à poursuivre en commun avec Elle.

Elle a donné à ses armées l'ordre de franchir les frontières de la Turquie.

En assumant cette tâche, notre auguste Maitre remplit son devoir qui lui est imposé par les intérêts de la Russie, dont le développement pacifique est entravé par les troubles permanents de l'Orient. Sa Majesté Impériale a la conviction de répondre, en même temps, aux sentiments et intérêts de l'Europe.

Ce qu'on peut reprocher à la dépêche qu'on vient de lire, c'est cet appel final à l'intérêt particulier de la Russie. Le prince Gortchakov aurait pu terminer son manifeste par une note plus haute que le développement pacifique des intérêts. Pour arriver là, après s'être proclamé le champion désintéressé des chrétiens d'Orient, il faut que la Russie ait cru utile, pour être comprise, de se mettre à la hauteur ou plutôt à la bassesse du reste de l'Europe, en cherchant un pendant aux fameux intérêts anglais. C'est regrettable, même au simple point de vue de l'art.

Le 23 avril 1877, le chargé d'affaires de Russie s'embarquait avec le personnel de l'ambassade après avoir annoncé à la Porte la rupture des relations diplomatiques. Les intérêts russes étaient confiés à l'ambassade d'Allemagne.

Le manifeste de l'empereur Alexandre est du 24 avril, daté de Kichenef. Il n'y est plus question du développement pacifique des intérêts russes :

Nos fidèles et bien-aimés sujets connaissent le vif intérêt que nous avons constamment voué aux destinées de la population chrétienne opprimée de Turquie. Notre désir d'améliorer et de garantir son sort a été partagé par la nation russe tout entière, qui se montre prète aujourd'hui à supporter de nouveaux sacrifices afin d'alléger la position des chrétiens dans la presqu'île des Balkans.

Le sang et les biens de nos fidèles sujets nous ont toujours été chers; tout notre règne atteste notre constante sollicitude pour conserver à la Russie les bienfaits de la paix. Ce sentiment n'a pas cessé de nous animer lors des tristes événements qui se sont accomplis en Herzégovine el en Bulgarie : nous nous sommes avant tout assigné pour but d'arriver à l'amélioration de l'existence des chrétiens d’Orient par la voie des négociations pacifiques et de concert avec les grandes puissances européennes, nos alliées et amies. Pendant deux ans, nous avons fait des efforts incessants pour amener la Porte à des réformes qui pussent préserver les chrétiens de Bosnie, d'Herzégovine et de Bulgarie, de l'arbitraire des autorités locales

Ayant ainsi épuisé tous les moyens pacifiques, nous sommes obligés, par l'obstination hautaine de la Porte, à procéder à des actes plus décisifs. Le sentiment de l'équité et celui de notre propre dignité nous le commandent. Par son refus, la Porte nous met dans la nécessité de recourir à la force des armes.

Profondément convaincus de la justice de notre cause, nous confiant à la grâce et à l'assistance divines, nous faisons savoir à nos fidèles sujets que le moment prévu par nous, alors que nous prononcâmes les paroles auxquelles la Russie entière a répondu avec tant d'unanimité, est actuellement venu. Nous avions annoncé l'intention d'agir indépendamment des autres puissances quand nous jugerions que cela serait nécessaire et que l'honneur de la Russie l'exigerait. Aujourd'hui, appelant les bénédictions de Dieu sur nos vaillantes armées, nous leur donnons ordre de franchir la frontière de Turquie.

Signė : ALEXANDRE.

L'ordre adressé aux troupes, le 24 avril, par le grand duc Nicolas est beaucoup plus accentué dans le sens chrétieu et libérateur:

Le joug turc pèse depuis des siècles sur des chrétiens, nos frères.

Cruelle est leur oppression. Tout ce qui est cher à l'homme, la sainte religion du Christ, l'honneur, les biens acquis à la sueur du front et au prix du sang, tout est insulté par les infidèles.

La patience de ces infortunés a été poussée à bout ; ils se sont levés contre leurs oppresseurs, et le sang chrétien coule depuis deux ans; les villes et les villages sont incendiés, les biens sont pillés, les femmes et les filles déshonorées; dans certains endroits, la population a été massacrée en masse.

Toutes les représentations de notre souverain et des gouvernements étrangers, pour obtenir l'amélioration de la condition des chrétiens, sont restées sans résultats.

La mesure de la patience de notre Tsar-Libérateur a été comble.

La dernière parole souveraine a été prononcée : la guerre est déclarée à la Turquie.

Officiers, sous-officiers et soldats de l'armée placée sous mes ordres !

Nous sommes appelés à exécuter la volonté du souverain et le saint legs de nos pères.

Ce n'est pas pour des conquêtes que nous marchons, c'est pour défendre nos frères insultés et opprimés, pour défendre la foi du Christ.

En avant! Notre cause est sainte et Dieu est avec nous !

Il n'y avait

que

cela à dire... el à faire. En réponse à la communication faite à la Porte par M. Nelidov, au moment où il rompait les relations et quittait Constantinople, Safvet-Pacha adressa une circulaire justificalive aux agents ottomans. Dans ce document, qui porte la date du 24 avril, la Turquie fait appel à la médiation prévue par le traité de 1856. Je cite in extenso, parce qu'il y a là une question de droit international positif qui pourra bien revenir quelque jour.

La Sublime-Porte rappelle d'abord l'article 8 du traité de Paris, ainsi conçu :

S'il survenait entre la Sublime-Porte et l'une ou plusieurs des autres puissances un dissentiment qui menaçât le maintien de leurs relations, la Sublime-Porte et chacune de ces puissances, avant de recourir à l'emploi de la force, mettrait les autres par

ties contractantes en mesure de prévenir cette extrémité par leur action médiatrice.

Bien que ce ne soit pas le gouvernement ottoman qui menace de prendre l'initiative de l'agression, et qu'en conséquence ce fut à la rigueur au gouvernement russe de faire appel à ces stipulations du traité de Paris, le gouvernement impérial, afin d'éviter tout malentendu, s'adresse aux puissances signataires de ce traité pour qu'elles veuillent bien, dans les circonstances graves où il se trouve, faire l'application de l'article sus

mentionné et mettre un terme à la tension si périlleuse qui affecte les relations des deux États, au moyen d'une action conforme aux droits et aux traités.

Indépendamment de toute stipulation de traité, l'action des puissances serait justifiée par la cause même que, d'après la déclaration de son chargé d'affaires à Constantinople, la Russie voudrait donner aujourd'hui à son action militaire, en alléguant le refus de la Porte d'accéder aux propositions qui lui ont été faites par toutes les puissances et à l'acte signé par elles, en faisant remarquer que sa démarche répond ainsi exactement aussi bien aux prévisions de l'article 8 du traité de Paris qu'aux motifs de rupture marqués par la Russie.

La Sublime-Porte exprime la conviction que les puissances amies, fidèles aux sentiments de bienveillant intérêt qu'elles n'ont pas cessé de témoigner à l'empire ottoman, saisiront cette occasion légitime d'arrêter l'explosion d'une grande guerre et d'épargner ainsi à ces contrées les douloureuses extrémités dont elles sont menacées et à l'Europe elle-même le trouble et le danger résultant d'un conflit entre les deux États, conflit dont la Sublime-Porte est en droit de repousser toute la responsabilité.

Les défenseurs de la Russie ont prétendu que la Porte n'était plus fondée à faire cet appel, parce que, disent-ils, la conférence de Constantinople constituait précisément la médiation prévue de l'article 8. Cet argument est plus ingénieux que solide : je crois que la demande de la Porte était conforme à la procédure prévue en 1856. Si l'on en avait été encore à respecter les traités, l'appel de la Porte aurait élé entendu ; mais il ne le fut pas. Les puissances signataires du traité de Paris ont manqué la plus belle occasion de reprendre en mains la cause des chrétiens. Devant cette abstention, la Russie n'était-elle pas autorisée à agir seule, comme Alexandre II l'avait annoncé ?

Les cabinets se bornèrent à proclamer leur neutralité. Pour ce qui est de la France, le duc Decazes écrivit le 25 avril 1877 :

La politique de la France, c'est la neutralité la plus absolue, garantie par l'abstention la plus scrupuleuse.

La guerre était entamée par l'entrée des troupes russes en Roumanie. Le Sultan adressa un manifeste à ses peuples et une proclamation à son armée. Dans ce dernier acte, qui est du 29 avril, le commandeur des croyants fait appel en terminant aux sentiments religieux de ses soldats :

Tant que nos troupes accompliront leurs devoirs sacrés, la grâce divine et l'assistance spirituelle du prophète les guideront. Votre souverain sera toujours avec vous et prêt, au besoin, à déployer pour accourir à votre secours l'étendard du kalifat et du sultanat... Que Dieu vous donne la victoire!

Le caractère musulman de cette lutte est encore plus marqué dans une proclamation aux troupes envoyées dans le Caucase. Il y est dit : « Vous combattrez pour

l'étendard sacré de l’Islam. »

Telles furent les négociations qui, en 1877, aboutissaient à la guerre. Il nous reste à exposer les étranges péripéties des négociations qui, en 1878, devaient aboutir à la pair, après avoir menacé l'Europe d'une conflagration générale; mais je vais d'abord donner le récit des événements militaires. Lorsque j'aurai amené ce récit sans interruption jusqu'à l'armistice, je reviendrai sur mes pas pour exposer d'abord l'intervention de la Roumanie, puis l'attitude de la Grande-Bretagne pendant les hostilités. Viendra ensuite le traité de San-Stéfano. C'est alors que j'aurai à reprendre le fil des négociations. Je commencerai naturellement par les pourparlers d'avril et mai 1877, qui ont précédé l'ouverture des hostilités effectives.

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