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La Bulgarie est dévastée ; les populations chrétiennes sont livrées en proie à la cruauté des hordes indisciplinées de l'Asie ; une guerre d'extermination est déclarée à tout ce qui porte le nom de chrétien. Nous n'avons donc aucune raison de croire que, grâce à une passivité égoïste, nous pourrions attendre pour notre pays un sort meilleur, si des succès constants donnaient aux armées turques le pouvoir de fouler le sol de la Roumanie.

Tant que les citadelles turques, depuis Ada-Kalé jusqu'à Matchin, resteront debout, non pour faire face à d'autres citadelles ennemies, mais seulement pour bombarder nos villes ouvertes et ruiner notre commerce international et local sur notre grand fleuve; tant qu'un régime d'humanité et de légalité ne sera pas établi en Bulgarie; tant que les droits et la dignité de l'homme ne seront pas assurés aux chrétiens de la Turquie, la Roumanie ne peut ni n'a le droit de se croire à l'abri de catastrophes présentes et futures. Il faut donc que la Roumanie, dans la mesure de ses forces, contribue, elle aussi, à écarter ces maux qui nous menacent incessamment, à assurer à la Bulgarie une situation réclamée par la justice et la civilisation moderne. Ce devoir nous est imposé par le passé glorieux de notre pays, par les intérêts les plus sacrés du présent et la nécessité d'assurer notre avenir.

Et puis, est-ce que nous, Roumains, nous ne sommes pas chrétiens ? Est-ce que les intérêts de l'Orient ne nous regardent pas ? Est-ce que, dans la grande question de l'émancipation des chrétiens d'Orient, nous n'avons pas nous aussi le droit et le devoir de dire un mot, de donner un concours, de coopérer à une solution salutaire ? Est-ce un égoïsme mesquin, une passivité aveugle, qui doit inspirer la politique de notre pays ? Mais, si nous nous isolions de la grande lutte, si nous n'apportions aucun secours à ceux qui combattent pour la cause de l'humanité et de la justice, est-ce que, par là même, nous ne semblerions pas renoncer au droit de réclamer le secours des autres à l'heure du danger ? Faudra-t-il donc que nous nous appuyions éternellement sur les épaules des autres, et que nous ne comptions jamais sur nos propres forces, sur notre propre vitalité ?

...... Roumains, convaincus que tous, depuis le plus grand jusqu'au plus petit et en toutes circonstances, vous saurez remplir vos devoirs envers la patrie, nous entrons ouvertement dans la lutte, en poussant ce cri antique, auquel vos pères ont vaincu si souvent :

En avant, avec Dieu, pour notre pays et notre foi ! Donné en notre quartier général de Poradin, le 27 août (11 septembre) 1877.

CHARLES. Les Ministres : Jean C. Bratiano. – M. Kogalniceano. G. Chitzo. – J. Cam

piniano. – P.-S. Aurelian.

Au moment qu'il lançait cette proclamation, dont le caractère élevé n'échappera à personne, le prince Charles de Roumanie était investi du commandement supérieur de toutes les forces russes et roumaines concentrées autour de Plevna. Jusqu'à la fin de la campagne, le contingent roumain prit une part active à la guerre.

Sa participation eut une influence marquée sur le succès des opérations, el son action ne fut pas sans éclat.

Au point de vue général et permanent, nous avons à retenir l'attention sur un fait qui aura son poids dans les destinées ultérieures de l'Europe orientale : c'est la manifestation de la Roumanie comme une force militaire, avec laquelle il faudra compter désormais. Jusqu'à présent, beaucoup n'avaient considéré l'élément roumain que comme une masse singulièrement persistante, absolument irréductible el débordant même de tous les côtés sur ses voisins, mais peu propre à une résistance effective, bien moins encore à une action extérieure. L'erreur est dissipée. Par ce seul résultat, plus encore que par les avantages obtenus à la suite, Charles 1er et ses ministres de 1877 ont rendu à la Roumanie un service inappréciable. L'Europe aussi s'applaudira certainement un jour d'avoir découvert en 1877 qu'entre les Karpathes et le Danube il existe, en dehors du monde slave, dans la race latine, une force respectable pour coopérer à la solution normale de la question orientale, qui est : l'Orient rendu à lui-même.

Après avoir conduit les Roumains sur le champ de bataille, nous aurons à les suivre au Congrès de Berlin et au delà.

LIVRE SEPTIÈME

LA GRANDE-BRETAGNE PENDANT LA GUERRE

I

NOUVELLE INTERVENTION SÉPARÉE DE LA GRANDE-BRETAGNE

M. Layard terminait une mémorable communication du 19 juin 1877, dont nous parlerons ultérieurement, par l'indication des différents partis auxquels le cabinet de Londres pouvait s'arrêter:

Il me parait que l'Angleterre a l'une de ces trois lignes de conduite à poursuivre :

1° Ou bien empêcher l'accomplissement des desseins de la Russie, soit par des mesures décisives, soit en tenant sur-le-champ un langage qui lui fasse comprendre que nous sommes préparés à empècher, si c'est possible, la destruction et le partage de l'empire ottoman.

20 Ou bien laisser les choses suivre leur cours jusqu'à ce que le moment favorable arrive d'intervenir comme médiateur impartial préparé à sauver la Turquie de conditions trop onéreuses et trop fatales.

3. Ou bien encore nous croiser les bras et ne rien faire, abandonnant tout au hasard.

Le cabinet n'était pas tout à fait résigné à se croiser les bras. Il ne voulait pas non plus se borner à attendre le moment favorable d'intervenir comme médiateur ; mais, comme il n'étail rien moins que décidé à prendre des mesures décisives ou à tenir un langage équivalent, il pril une attitude qui le compromettail dans la cause ottomane, qui ne pouvait pas arrêter les Russes et qui encourageait les Turcs à la résistance sans leur apporter aucun appui.

Nous sommes à la fin de juin 1877. La guerre est commencée ; mais Osman-Pacha n'est pas encore venu occuper à Plevna la position qui devait arrêler si longtemps les Russes. Rappelons quelle fut alors l'attitude de la GrandeBretagne.

Cette attitude a été manifestée : 1° par l'envoi de la flolte ; 2° par la présence des officiers à l'armée ; 3. par une action en Grèce ; 4° par une interposition entre les belligérants.

LA FLOTTE

En remontant au début des complications, je rappellerai

que deux circulaires, portant les dates des 19 mai et 8 juin 1876 et émanant de lord Derby, avaient annoncé qu'une escadre anglaise se rendait à Besika pour protéger les personnes et les propriétés des étrangers, tout en respectant les droits du sultan et la convention des détroits. Alors, c'est-à-dire en 1876, cette mesure fut interprétée comme une manifestation en faveur de la Turquie.

Au mois de décembre de la même année, durant les conférences de Constantinople et à la demande du plénipotentiaire lord Salisbury, l'amiral reçut l'ordre de quitter Besika et de se rendre au Pirée. « Cela fut fait, comme l’expliquait le Times, non pas autant pour témoigner le déplaisir du gouvernement de la reine au sujet de l'obstination des Turcs, que pour leur donner un signe extérieur et visible qu'ils n'avaient rien à espérer de l'Angleterre, dans le cas où ils se plongeraient dans une guerre avec la Russie. »

Au moment que lord Derby recevait les confidences du comte Schouvalov sur les intentions de la Russie, l'escadre britannique était au Pirée depuis six mois. Quelques jours après que l'ambassadeur russe eùt fait sa communication et que M. Layard eût envoyé sa consultation responsive, l'escadre, composée de sept frégates blindées, vint mouiller de nouveau à la baie de Besika, c'est-à-dire à l'embouchure des Dardanelles.

Cet événement causa une grande émotion en Angleterre. Le 6 juillet 1877, M. Lawson interpella le cabinet : « L'es. cadre, dit-il, paraît avoir été envoyée à Besika comme un avertissement ou une menace envers l'un ou l'autre des belligérants. M. Lawson ne voil pas comment le gouvernement pourrait, dès lors, éviter de prendre une part aclive aux événements. » Le chancelier de l'Echiquier nia que le fait d'avoir expédié l'escadre à Besika eût pour signification une menace ou un avertissement. Le gouvernement entend maintenir une complète neutralité. Son but est de placer l'escadre dans une position convenable pour pouvoir communiquer facilement avec le gouvernement, d'une part, et avec l'ambassade, de l'autre.

Lord Derby parla aux lords dans le même sens, le 10 juillet. Néanmoins, la présence à l'entrée des Dardanelles d'une force britannique imposante n'en fut pas moins « un signe extérieur et visible » en faveur de la Turquie. L'impression fut encore plus forte et plus accentuée, lorsqu'on apprit que les garnisons anglaises dans la Méditerranée avaient été augmentées de 3,000 hommes ou, du moins, porlées par cet envoi au chiffre normal, en vue de la situation incertaine de la contrée méditerranéenne, comme il fut expliqué au Parlement le 24 juillet.

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