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naire de paix conclu entre la Russie et la Turquie sera textuellement communiqué aux grandes puissances avant la réunion du congrès, et qu'au congrès même chaque puissance aura la liberté de ses appréciations et de son action.

– Le comte Schouvalov au comte de Derby, 19 mars 1878 :

Le prince Gortchakov me charge de vous réitérer que le traité de paix conclu entre la Russie et la Turquie, – le seul qui existe, car nous n'avons aucun engagement secret, sera communiqué au gouvernement de la reine en entier et bien avant la réunion du congrès.

Le gouvernement de la reine ainsi que les autres grandes puissances se réservent, au contraire, leur pleine liberté d'appréciation et d'action.

Cette même liberté, qu'elle ne conteste pas aux autres, la Russie la revendique pour elle-même. Or ce serait la restreindre, si, seule entre toutes les puissances, la Russie contractait un engagement préalable.

Le comte de Derby au comte Schouvalov, 21 mars 1878 :

Le gouvernement de S. M. ne peut pas se désister de la position déjà clairement définie par lui, — qu'il doit être clairement entendu, avant qu'il puisse entrer au congrès, que chaque article du traité entre la Russie et la Turquie sera placé devant le congrès, non pas nécessairement pour son acceptation, mais afin que le congrès puisse juger quels sont les articles qui ont besoin de l'acceptation ou du concours des autres puissances et quels sont les articles qui n'en ont

pas besoin.

Le gouvernement de Sa Majesté ne peut pas admettre l'opinion exprimée aujourd'hui par le prince de Gortchakov, et d'après laquelle la liberté d'opinion ou d'action de la Russie serait plus restreinte que celle de toute autre puissance par cette entente préliminaire.

Le gouvernement de S. M. voudrait donc savoir si le gouvernement russe consent à ce que la communication du traité en entier aux différentes puissances soit considérée comme si ce traité était placé devant le congrès, afin que tout le traité, dans ses relations avec les traités existants, puisse être examiné et discuté par le congrès.

Deux jours après que le cabinet de Londres eut lancé cette nouvelle sommation, c'est-à-dire le 23 mars, il rece

vait enfin communication officielle du traité de San-Stefano en ces termes :

D'ordre de mon gouvernement, j'ai l'honneur de transmettre å Votre Excellence un exemplaire du traité de paix préliminaire signé le 19 février-3 mars, à San-Stefano, par les plénipotentiaires de la Russie et de la Turquie, et dont les ratifications ont été échangées à Saint-Pétersbourg, le 5-17 mars, en y joignant les cartes qui servent d'annexe au traité, - Signé: Schouvalov.

La même communication était adressée aux autres puissances signataires du traité de Paris.

Après avoir mentionné pour mémoire un propos attribuant au prince Gortchakov l'intention de ne pas soumettre la rétrocession de la Bessarabie au congrès', j'arrive à la réponse que fit la Russie à la dernière sommation anglaise.

Le comte Schouvalov au comte de Derby, 26 mars 1878:

Je me suis empressé de communiquer au prince Gortchakov la leneur de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser en date du 21 mars.

Le prince me répond que le cabinet impérial croit devoir s'en tenir à la déclaration qu'il m'a donné l'ordre de faire au gouvernement de la reine, et qui se trouve consignée dans la lettre que j'ai eu l'honneur d'adresser à Votre Excellence en date du 19 mars.

Des interprétations différentes ayant été données à la liberté d'appréciation et d'action que la Russie croit devoir se réserver au

1. Le 23 avril 1878, l'ambassadeur anglais à Vienne communiquait à lord Derby le télégramme suivant, adressé le 16 mars à l'agent roumain par le ministre des affaires étrangères de Bucarest : « Sur ma demande, le général Ghica a eu avec le prince Gortchakov une explication sur la question de Bessarabie et sur les intentions de la Russie à cet égard. Le prince Gortchakov a déclaré à notre agent que, malgré nos clameurs à l'intérieur et à l'extérieur, la décision de la Russie était irrévocable; qu'elle n'introduirait pas cette question devant le congrès, parce que ce serait une offense pour l'empereur; que, si une autre puissance roulait le faire, elle ne s'y préterait pas ; que c'est avec nous qu'elle voulait trailer; que, si elle ne pouvait pas arriver à nous faire fléchir, elle nous prendrait la Bessarabie de force; que, si nous voulions résister les armes à la main, ce serait fatal à la Roumanie. Malgré ces menaces, nous persistons à refuser de traiter et de céder. » - 26° Blue Bouk de 1878, n° 2.

congrès, le cabinet impérial en précise le sens de la manière suivante :

« Il laisse aux puissances la liberté de soulever au congrès telles questions qu'elles jugeraient à propos de discuter, et se réserve à lui-même la liberté d'accepter ou non la discussion de ces questions. »

Ainsi le cabinet de Saint-Pétersbourg se raidissait contre les exigences de Londres. Nous touchons au moment aigu de la crise, lequel allait être déterminé par des préparatifs militaires et par un changement de personnes dans le cabinet anglais.

Rappelons d'abord que, depuis le mois de février 1878, un détachement de la flotte britannique était mouillé devant Constantinople, allant des îles des Princes au golfe de Brousse. En même temps, l'armée russe, après avoir franchi les lignes de défense de la capitale, occupait en force San-Stefano, qui est comme un faubourg de Constantinople. Il a déjà été mentionné que les garnisons de Gibraltar et de Malte avaient élé portées au chiffre normal. Soit que le ministère anglais regardât une rupture comme imminente, soit qu'il voulùt la prévenir en montrant sa résolution d'aller jusqu'au bout, lord Beaconsfield pril le parti de demander, en outre, à la reine la mobilisation des réserves.

C'est sur cette résolution que le comte de Derby se sépara de ses collègues. Le 28 mars 1878, il annonça à la chambre des lords

que la reine avait accepté sa démission :

Je ne puis, dit-il, considérer les mesures que mes collègues sont décidés à prendre comme prudentes dans l'intérêt de la paix de l’Europe, ni comme nécessaires à la sécurité du pays, ni enfin comme justifiées par l'état des choses à l'extérieur... On pourrait en conclure que j'ai différé de vues avec le cabinet sur les conditions dans lesquelles l'Angleterre devrait se présenter au congrès... La dispute dans laquelle nous sommes engagés n'est pas une querelle de mots (?)... Si nous avions à choisir entre deux alternatives, je crois pouvoir dire que, dans l'intérêt de la paix de l’Europe, la moins fåcheuse des deux serait que le congrès ne se réunit pas du tout.

Quelques jours après, le 8 avril, lord Derby énonçait que sa retraite avait d'autres motifs : nous y reviendrons.

La réponse faite par lord Beaconsfield est ainsi conçue :

Le gouvernement de la reine, dit le Premier à la chambre des lords, le 28 mars, croyant que le congrès ne se réunira pas, illui a semblé, au moment où l'équilibre des puissances dans la Méditerranée est si troublé et où l'espoir de rétablir cet équilibre au moyen du congrès semble également avoir disparu, qu'il était de son devoir de rechercher les mesures à prendre pour prévenir les dangers qui menacent. C'est donc dans l'intérêt de la paix et pour protéger dûment les droits de notre empire que nous avons jugé de notre devoir de conseiller à Sa Majesté d'user du droit qu'elle possède de faire appel au service des réserves.

Le message de la reine, annonçant l'intention d'appeler l'armée active et la réserve de la milice, ou telle partie de ces forces que Sa Majesté jugera nécessaire au service actif, avait été communiqué au parlement le 1er avril 1878.

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Lord Beaconsfield avait appelé à la succession du comte de Derby le premier plénipotentiaire de la Grande-Bretagne à la conférence de Constantinople. Lord Salisbury débuta par une longue circulaire, qui porte la date du 1° avril'.

Cette dépêche commence par un exposé des négociations relatives à la présentation du traité de San-Stefano devant le congrès projeté. Ce qu'il y a de remarquable dans cet exposé, c'est que le nouveau ministre omel complètement de mentionner le point capital, c'est-à-dire la déclaration faite officiellement au comte Andrassy par la Russie, portant que c'est le congrès qui décidera quels sont les articles du traité préliminaire de paix qui affectent les intérêts de l'Europe, et que tous les points qui seront trouvés d'intérêt européen seront soumis à ses délibérations et ne pourront pas être considérés comme valides jusqu'à ce qu'ils aient reçu l'assentiment de tous.

1. 25° Blue Book de 1878. – Livre jaune de 1878, p. 31.

Ce qui est pour le moins aussi bizarre, c'est que, dans la réfutation de la circulaire du for avril, le prince Gortchakov omettra aussi de rappeler les assurances qu'il avail fait parvenir au ministère anglais par le comte Andrassy. Est-ce encore un oubli ? ou Son Altesse a-t-elle passé sa déclaration sous silence avec l'intention de la tenir pour non avenue ? Dans ces négociations, on a beaucoup oublié.

Je reviens à la circulaire anglaise du 1° avril.

L'intérêt de cette pièce git dans la critique du traité de San-Stefano. Je l'ai déjà exprimé, toute la question était là : il s'agissait de savoir quelles sont les clauses de ce traité que le ministère anglais ne voulait admettre ni avec congrès ni sans congrès. Quoi qu'en ait dit le comte de Derby aux lords, le reste n'était qu'une querelle de mols ou un paravent.

Par cette discussion des articles, le cabinet de Londres entrait dans le vrai de la querelle, et je demeure convaincu qu'il aurait dû commencer par là. Voici, en résumé, les objections du marquis de Salisbury: – La Bulgarie, un grand État salve, possédant des ports sur la mer Noire et sur l'Archipel, donnera à la Russie une influence prépondérante sur ces deux mers. — La grande Bulgarie projetée contiendrait des populations de race grecque. — Un commissaire russe surveillerait la rédaction des lois destinées à améliorer le sort de la Thessalie et de l'Épire. Les engagements pour la protection des adhérents de l'Église russe ne sont pas plus limités dans leurs tendances

que

les articles du traité de Kutchuk-Karnardji abolis en 1856. — Toutes ces dispositions accroîtront la puissance de la

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