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rait sur des régions dont la condition politique touche profondément aux intérêts orientaux de la Grande-Bretagne. Il ne se propose pas de tenter d'atteindre ce but en prenant des mesures militaires dans l'intention de remettre les districts conquis en possession de la Porte. Une pareille entreprise serait ardue et coûteuse ; elle entraînerait de grandes calamités et elle ne serait pas efficace pour atteindre le but que S. M. a en vue, à moins qu'elle ne fût subséquemment renforcée par des précautions qui peuvent être prises presque aussi efficacement sans encourir les misères d'une guerre préliminaire.

La seule mesure qui puisse fournir une garantie substantielle pour la domination ottomane dans la Turquie d'Asie, et qui serait aussi essentielle après la reprise des annexions russes, telles qu'elles sont maintenant, est un engagement, de la part d'une puissance assez forte pour l'accomplir, que tout nouvel empiètement par la Russie sur le territoire turc en Asie sera empêché par la force des armes. Un pareil engagement, s'il est contracté complètement et sans réserve, empêchera la réalisation de l'éventualité qui le mettrait en opération et donnera en même temps aux populations des provinces asiatiques la confiance nécessaire que la domination turque en Asie n'est pas destinée à une chute prochaine.

Il y a, toutefois, deux conditions auxquelles il est nécessaire que la Porte souscrive avant que l'Angleterre puisse donner une pareille assurance.

Le gouvernement de S. M. a fait comprendre à la Porte, à l'occasion de la conférence de Constantinople, qu'il n'était pas disposé à sanctionner le mauvais gouvernement et l'oppression. Il sera nécessaire, avant qu'il puisse conclure une convention pour la défense des territoires asiatiques de la Porte dans certaines éventualités, qu'il reçoive l'assurance formelle que le sultan a l'intention d'introduire les réformes nécessaires dans le gouvernement des sujets chrétiens el autres de la Porte dans ces régions. Il n'est pas désirable de requérir plus qu'un engagement en termes généraux, car les mesures spécifiques à prendre ne pourront être définies qu'après un examen et une délibération plus mûrs qu'on ne saurait en donner dans la conjoncture actuelle.

Il n'est pas impossible qu'un choix soigneux et un fidèle appui des officiers individuels auxquels le pouvoir doit être confié dans ces contrées soit un élément plus important, pour l'amélioration de la condition du peuple, que même des changements législatifs; mais l'assurance requise de donner à l'Angleterre le droit d'insister sur des arrangements satisfaisants sera une partie indispensable de toute convention à laquelle le gouvernement de S. M. pourrait consentir. Il sera en outre nécessaire, afin de permettre au gouvernement de S. M. d'exécuter efficacement les engagements proposés ici, qu'il occupe une position voisine de l'Asie Mineure et de la Syrie. La proximité d'officiers britanniques et, si c'est nécessaire, de troupes britanniques, sera la meilleure garantie que tous les buts de cette convention seront atteints. L'ile de Chypre parait ètre, sous tous les rapports, la mieux appropriée à cette fin.

Le gouvernement de S. M. ne désire pas demander au sultan d'aliéner un territoire de sa souveraineté, ni de diminuer les recettes qui passent maintenant dans son trésor. Il proposera, par conséquent, que, tandis que l'administration et l'occupation de l'ile seront assignées à S. M., le territoire continuera néanmoins à faire partie de l'empire ottoman et que les excédents des recettes sur les dépenses, quels qu'ils puissent être à présent, seront versés annuellement par le gouvernement britannique dans le trésor du sultan.

Attendu que cette proposition est due aux annexions que la Russie a faites dans la Turquie d'Asie et aux conséquences qu'on en redoute, il doit être bien entendu que, si la cause du danger venait à cesser, la convention de précaution cesserait en même temps. Si le gouvernement de Russie restituait à une époque quelconque à la Porte les territoires qu'il a acquis en Asie par la récente guerre, les stipulations des conventions proposées cesseront d'être en vigueur et l'ile sera immédiatement évacuée.

Je prie donc V. E. de proposer à la Porte de donner son adhésion à une convention stipulant ce qui suit, et j'ai à vous donner pleins pouvoirs de la conclure au nom de la reine et du gouvernement de S. M.

(Signe) SALISBURY.

Voici le texte de la convention, qualifiée d'alliance défensive :

S. M. la Reine du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, Impératrice des Indes, et S. M. I. le Sultan, étant mutuellement animés du désir sincère d'étendre et affermir les relations d'amitié heureusement existantes entre les deux empires, ont résolu de conclure une convention d'alliance défensive dans le but d'assurer pour l'avenir les territoires en Asie de S. M. I. le Sultan.

ART. 1er. Que, dans le cas où Batoun, Ardahan, Kars, ou aucune de ces places seront retenues par la Russie, et si aucune tentative était faite à une époque quelconque par la Russie de s'emparer d'aucune autre portion des territoires de S. M. I. le Sultan, fixée par le traité définitif de paix, l'Angleterre s'engage à s'unir à S. M. I. le Sultan pour la défense des territoires en question par la force des armes.

En revanche, S. M. I. le Sultan promet à l'Angleterre les réformes nécessaires (à être arrêtées plus tard par les deux puissances) ayant trait à la bonne administration et à la protection des sujets chrétiens et autres de la Sublime Porte, qui se trouvent sur les territoires en question ; et, afin de mettre l'Angleterre en mesure d'assurer les moyens nécessaires pour l'exécution de son engagement, S. M. I. le Sultan consent, en outre, à assigner l'ile de Chypre pour étre occupée et administrée par elle.

Art. 2. - La présente convention sera ratifiée, et l'échange des ratifications aura lieu dans l'espace d'un mois; mais, si faire se peut, plus tôt. Fait à Constantinople, le 4 juin de l'année 1878.

A.-A. LAYARD.

SAVFET.

Le 1er juillet de la même année, les mêmes plénipotentiaires signèrent un acte-annexe destiné à régler les conditions de l'occupation anglaise. J'appellerai l'attention sur le dermier article, qui porte le n° VI:

Annexe à la convention d'alliance défensive entre la Grande

Bretagne et la Turquie, signée le 4 juin 1878. Le très honorable sir A.-H. Layard, G. C. B., et Son Altesse Savfet-Pacha, actuellement grand-vizir de S. M. I. le Sultan, sont convenus de l'annexe suivante à la convention signée par eux le 4 juin 1878, en qualité de plénipotentiaires de leurs gouvernements respectifs :

Annexe.

Il demeure entendu, entre les deux hautes parties contractantes, que l’Angleterre consent aux conditions suivantes concernant son occupation et administration de l'ile de Chypre :

I. Qu'un tribunal musulman religieux (Mehkemei Chéri) continuera d'exister dans l'ile, lequel connaitra exclusivement des affaires religieuses, et non pas d'autres, concernant la population musulmane de l'ile;

II. Qu'un résident musulman de l'ile sera désigné par le département des fondations pieuses de la Turquie (Evkaf), pour diriger, de concert avec un délégué à être nommé par les autorités britanniques, l'administration des fonds, propriétés et terres appartenant aux mosquées, cimetières, écoles musulmanes et autres établissements religieux existant dans l'ile de Chypre;

III. Que l'Angleterre payera annuellement à la Sublime Porte tout l'excédent actuel du revenu en sus des frais de l'administration de l'ile, lequel excédent sera calculé et déterminé par la moyenne des dernières cinq années fixée à vingt-deux mille neuf cent trente-six bourses, laquelle reste à être dûment vérifiée plus tard, et à l'exclusion du produit réalisé par la vente ou affermage des propriétés et biens immeubles appartenant à l'État et à la couronne ottomane pendant cette période;

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IV. Que la Sublime Porte pourra librement vendre et affermer des terres, terrains et autres propriétés en Chypre, appartenant à l'État et à la couronne ottomane (Arazii Miriye ve Emlaki Houmayoun), dont le produit de vente ou affermage ne forme pas partie des revenus de l'ile mentionnés dans l'article III;

V. Que le gouvernement britannique pourra exercer, par le canal de ses autorités compétentes, le droit d'expropriation pour l'acquisition, à des prix convenables, des terres incultes et des terrains nécessaires devant servir aux améliorations publiques, ainsi qu'à d'autres buts d'utilité publique.

VI. Que, dans le cas la Russie restituerait à la Turquie Kars et les autres conquêtes faites par elle en Arménie pendant cette dernière guerre, l'ile de Chypre sera évacuée par l'Angleterre, et la convention en date du 4 juin 1878 cessera d'ètre en vigueur.

Fait à Constantinople, le 1er juillet 1878.

Les négociations dont il vient d'être parlé avaient abouti avant la réunion du congrès. Le léopard britannique avait déjà étendu sa puissante griffe sur la belle île grecque, qui a été appelée l'une des guérites de l'Égypte, lorsque les plénipotentiaires européens délibérèrent sur les modifications à introduire dans le traité de San-Stefano. Le nom de Chypre ne fut pas prononcé à Berlin.

V

CONSIDÉRATIONS SUR L'ACTE DU 4 JUIN

La cession de Chypre est conditionnelle ; il a été bien entendu qu'au jour où la Russie renoncera à ses conquêtes en Asie, les Anglais évacueront l'île de Chypre. A-t-il pu entrer dans l'idée de personne que la Russie put jamais consentir à évacuer Batoun, Ardahan et Kars, pour faire plaisir, en délivrant Chypre, aux Français ou aux Italiens, voire même aux Turcs ou aux Grecs ? On se demande donc si l'article VI de l'annexe est une ironie ou une simple naïveté.

La convention du 4 juin 1878 réalisa bien le manifeste de Tancred et en même temps, à l'exception du point à prendre en Syrie, le programme dénoncé après coup par lord Derby : l'ile de Chypre était occupée, et elle le fut par des troupes indiennes.

Si la côte de Syrie échappa à la prise de possession méditée en mars 1878, il sera permis de l'attribuer à l'attitude prise par le gouvernement français. On n'a pas oublié que, du premier jour où l'idée d'une réunion européenne fut mise en avant, M. Waddington avait nettement déclaré que la participation de la France était subordonnée à la condition que la Syrie, les Lieux-Saints et l'Égypte devaient rester en dehors de la discussion. Après une déclaration aussi catégorique, il a sans doute paru difficile à lord Beaconsfield de se faire attribuer, même en dehors du congrès, une possession nominativement exclue par la France; mais les apparences sont trompeuses.

A la vérité, le programme du congrès est resté « circonscrit aux affaires qui ont été l'origine ou la suite immédiate de la guerre dont le traité de San-Stefano a marqué le terme » : le congrès n'a rien décidé, à sept, au sujet de la Méditerranée orientale ; mais il a été pourvu au désideratum britannique, par une convention à deur. En même temps, la Grande-Bretagne n'a rien pris de la Syrie, laquelle, avec les Lieux-Saints de Palestine et d'Égypte, avait été d'avance frappée d'interdiction par la France ; mais elle s'est fait attribuer une position qui domine à la fois la Syrie, la Palestine et l'Égypte.

Une autre visée anglaise dont on a aussi parlé, à savoir : occuper, à l'entrée des Dardanelles, l'île de Tenedos au lieu de Chypre, était peut-être plus grave, au point de vue européen, mais ce n'était pas directement blessant pour la France'.

1. Correspondance politique de Vienne. – Lettre de Paris du 25 juillet 1878.

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