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dement, ainsi qu'à l'exploitation des lignes ferrées situées sur son territoire. Les conventions nécessaires pour régler ces questions seront conclues entre l'Autriche-Hongrie, la Porte, la Serbie et la principauté de Bulgarie, immédiatement après la conclusion de la paix.

Chose étrange! On avait trouvé monstrueux, dans la combinaison résultant de San-Stefano, que les Turcs n'auraient plus communiqué avec la Bosnie et l'Herzégovine que par mer ou en empruntant un territoire tributaire. C'eût été gênant, je l'avoue; mais bientôt les mêmes hommes, dont la pudeur diplomatique s'effarouchait à une telle perspective, enlevèrent à la Turquie ces deux mêmes provinces. Le sultan aurait bien pu leur dire qu'il aurait préféré y aller seulement par mer plutôt que n'y plus aller du tout. Il n'y avait qu'une bonne solution : le retour à la proposition de la conférence de Constantinople, en supprimant l'idée baroque des deux Bulgarie.

Nous retrouverons la question générale et permanente de la Bulgarie au chapitre : l'Europe; mais, en raison de ce qui va éclater en 1885, je dois exposer ici les dispositions réciproques des Russes et des Bulgares : je le ferai en transcrivant une relation impartiale écrite pendant l'occupation :

Ce qui nous a frappé particulièrement, c'est que les Russes euxmêmes, ayant occupé les pays bulgares, ne s'exprimaient à leur égard qu'avec beaucoup de mauvais vouloir et de mépris, bien que la prudence politique leur imposât le devoir d'en parler avec plus de réserve. Je sais bien, car j'ai été à Andrinople tout le temps de l'occupation, je sais de la bouche même des Russes comment ils traitaient ce peuple et comment ils voulaient que les autres le traitassent. Partout où ils pouvaient lui montrer du mépris, partout où ils trouvaient l'occasion d'en parler avec malveillance, ils ne manquaient pas de le faire. Par contre, ils n'avaient que des éloges, même de l'admiration, pour la langue turque, les coutumes turques, témoignant ainsi leur antipathie pour les Bulgares.

Je crois que l'auteur se trompe en ajoutant que les Russes écrasaient de parti pris les Bulgares, afin que per

sonne ne regretlât un peuple si avili et que chacun préférât qu'ils devinssent russes.

Les Bulgares se sont montrés beaucoup moins reconnaissants que les Russes ne le désiraient ; c'est un fait qui aurait dû donner å réséchir aux gens perspicaces ; car la réserve des Bulgares à l'endroit des Russes tenait moins à un manque de reconnaissance qu'à la crainte de perdre leur nationalité et leur indépendance, qu'ils croyaient menacées. Il est vrai qu'en acceptant les secours de la Russie, ils s'exposaient eux-mêmes à ce danger; mais qu'on veuille bien songer qu'aucune autre puissance ne s'occupait de leur sort. Ils s'étaient d'abord dit : « La Russie va nous délivrer des Turcs; mais l'Europe ne lui permettra pas de nous absorber. » Cette conviction a été si forte et si générale que les enfants eux-mêmes la répétaient'.

Il est à noter, contrairement à ce qui manifeste en Asie, que le contact journalier des populations de l'Europe orientale avec des agents russes, consuls ou fonctionnaires, a généralement pour résultat une brouille sérieuse, quelquefois une rupture. Si, après les immenses services rendus depuis 1774, l'influence russe n'est pas demeurée en Roumanie ce que la Russie pouvait prévoir, il le faut, en grande partie, attribuer à la prépotence exercée à Bucarest et à Jassy par les agents russes qui s'y sont succédé depuis 1834. Le même fait s'était produit en Bulgarie : au moment qu'éclatèrent les événements de 1885, les rapports, par suite de diverses circonstances qu'il serait trop long de relater, étaient extrêmement tendus entre le

gouvernement russe et celui de la principauté.

Allons-nous accuser d'ingratitude les provinces délivrées par la Russie? peut-être ; mais il est impossible de ne pas reconnaitre que la maladresse des agents et fonctionnaires russes y a beaucoup contribué. Un fait le démontrera surabondamment : le Monténégro, sauf quelques nuages, est toujours resté fidèle à la Russie; or, le cabinet de SainlPétersbourg n'y a jamais envoyé de fonctionnaires et le Monténégro ne s'est pas davantage montré disposé à en recevoir. Même la représentation diplomatique de la Russie n'a été inaugurée à Tsettinié qu'après le traité de Berlin en même temps que celle des autres puissances. Il n'est pas, du reste, démontré que, dans les contrées où nous l'avons signalé, le détachement ait gagné les classes les plus nombreuses.

1. Bulletin de l'ouvre des Écoles d'Orient, déjà cité à la page 125.

Il faudra un autre volume pour exposer avec un développement convenable les événements si graves et les négociations particulièrement instructives qui viennent de se produire : Summa sequar fastigia rerum.

Le 17 septembre 1885, un comité anonyme annonçait aux habitants de Philippopolis (Plovdiv), capitale de la Roumélie orientale, que l'union de la province privilégiée avec la principauté bulgare était proclamée sous le sceptre du prince Alexandre. Le mouvement n'avait occasionné aucun désordre; pas une goutte de sang ne fut versée ; le gouverneur nommé par la Turquie était conduit poliment à la frontière.

On ne doute pas que M. Karavelof, président du minislère à Sofia, ait été l'artisan du complot. Mais on ne sait rien de précis sur la part que le prince y peut avoir prise. S. A. accepta le fait accompli avec le même entrain que le clergé, la milice, la population. Des mesures furent adoptées pour que le mouvement ne se propageât pas parmi les Bulgares de la Macédoine. Le 18-30 septembre, le prince expliquait sa conduite aux puissances signataires du traité de Berlin en leur demandant de sanctionner la réunion des deux Bulgarie. Quelle fut l'impression au dehors ?

La Turquie, depuis le commencement jusqu'à la fin, a été inerte. Que vouliez-vous qu'elle fit? La Grèce, dont nous parlerons plus bas, se prononça contre le mouvement comme menaçant l'hellénisme à cause des perspectives macédoniennes. En Russie, la population se montra naturellement sympathique au développement d'un État slave qui devait sa renaissance aux armées impériales; mais le gouvernement fit éclater dès le premier jour el conserva jusqu'à la fin, une hostilité déclarée : il insista formellement pour le rétablissement du statu quo. Est-ce à cause de la tension des rapports avec le prince ? est-ce le dépit qu'on eut fait sans la Russie ce qu'elle avait ellemême stipulé à San-Stefano ? Cette attitude rappelle traits pour traits l'attitude qu'avait prise le cabinet de SaintPétersbourg lorsque les Roumains proclamèrent en 1866 l'union des deux principautés sous un prince étranger'. On retombe toujours dans les mêmes errements. Du reste, la Russie a été correcte en rappelant ses officiers ; mais ce n'est pas par des bouderies qu'on arrêtera les progrès du Drang nach Osten.

Dès qu'on vit en Angleterre l'hostilité de Saint-Pétersbourg, lord Salisbury se montra favorable à un mouvement qui paraissait dirigé contre la Russie. Il expia ainsi noblement en 1885 sa déplorable conduite de Berlin et cela pour le même motif qui lui avait inspiré cette conduite en 1878, celui de faire échec à la Russie.

La France, l'Italie, l'Allemagne n'ont pas joué un rôle considérable dans cette affaire. Il faut noter, cependant, que le prince de Bismarck fut loin de montrer de l'hostilité au prince de Battenberg. L'Autriche s'associa à l'attitude de la Serbie où elle exerce depuis la paix de Berlin une influence prépondérante.

Le gouvernement serbe prétendit que la réunion des deux Bulgarie allait rompre l'équilibre dans la péninsule des Balkans. Or jamais personne n'a eu l'idée d'y établir un équilibre et cette idée est formellement en contradiction avec les aspirations nationales. Même sur ce terrain fallacieux, le moyen de contrebalancer l'union bulgare eut

1. Voir le récit dans Voyage de Paris à l'ile des Serpents. Paris, Leroux, page 199.

été pour la Serbie de se jeter sur la Rascie et d'en annexer au royaume la partie serbe ; mais il fallait livrer bataille aux Turcs et l’Autriche-Hongrie ne l'eut pas permis. Le roi Milan se jeta sur les Bulgares dont il croyait aussi avoir plus facilement raison. En effet, les Bulgares n'étaient pas préparés ; leurs détachements furent facilement culbutés ; les Serbes se croyaient déjà à Sofia. Ils avaient compté sans l'énergie du prince Alexandre, sans le dévouement et le courage de son peuple, en particulier des Rouméliotes. En deux combats décisifs que ce prince dirigea en personne, les Serbes furent repoussés, leur territoire envahi. Une intervention impérieuse de l'Autriche Hongrie arrêta la marche victorieuse des Bulgares sur Alexinatz qui est la clef de Belgrad. Il importe de constater ici, comme je l'ai fait pour les Roumains après Plevna, qu'il existe en Bulgarie une force militaire avec laquelle il faudra compter. Les Bulgares, d'ailleurs, avaient déjà fait leurs preuves en 1877, et les instructeurs russes peuvent revendiquer une part de leur gloire récente.

Après s'être prononcés ostensiblement pour le rétablissement du statu quo, les grandes puissances se réunirent en une conférence que fit échouer la partialité des Anglais pour les Bulgares. Finalement, après bien des tiraillements, le débat se termina par un accord direct entre le suzerain et le vassal. Je ne puis pas réellement blâmer le prince Alexandre d'avoir résisté jusqu'à la dernière limite à la combinaison borgne qui, pour ne pas donner un accroc trop direct au traité de Berlin, limite à cinq années la durée de l'union entre les deux Bulgarie.

On peut se donner rendez-vous dans cinq ans pour que l'affaire de la Roumélie recommence. A quand l'explosion de la question macédonienne?

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