Page images
PDF
EPUB

VII

SATISFACTION DU MONTÉNÉGRO

(Traité de San-Stefano, art. I et II. - Traité de Berlin, art. XXVI à XXXIII.)

Le Monténégro a soutenu le poids de la lutte avant que la Russie y fut engagée, et il n'avait pas encore cessé de combattre au moment des préliminaires d'Andrinople. Les avantages qu'il obtient doublent sa position matérielle, qui devient ainsi proportionnée au prestige acquis.

L'indépendance du Monténégro n'a été ni concédée ni imaginée en 1878 ; car, sans être acceptée par tous explicitement, elle existait déjà, bien que la Turquie y eût contredit constamment. A partir de 1878, cette indépendance est reconnue et par la Sublime Porte et par celles des hautes parties contractantes qui ne l'avaient pas encore admise formellement.

Dans la 10° séance du congrès, Kara-Théodori-Pacha avait élevé contre la délimitation de San-Stefano diverses raisons stratégiques ou ethnographiques et annoncé que son gouvernement recevait des télégrammes inquiétants sur l'attitude des populations de race albanaise, de religion musulmane ou catholique, qui étaient menacées d'incorporation dans un État slave et orthodoxe.

A la 12° séance, le second plénipotenliaire otloman avait fait insérer au procès-verbal les observations suivantes, assurément très politiques et très honnêtes :

Pour que les travaux du congrès constituent une cuvre durable de paix et de concorde, ne faudrait-il pas éviter de placer, sans nécessité absolue, des peuples de race et de religion différentes, sous la domination d'une race étrangère ? Le plénipotentiaire ottoman propose, en conséquence, que, pour agrandir le territoire actuel du Monténégro, il ne lui soit concédé que des contrées dont les habi. tants sont de la même race et, pour la plupart, de la même religion que les Monténégrins : il regarde comme une injustice l'annexion au Monténégro de territoires habités par des Albanais musulmans et catholiques.

Le principe est d'une éclatante vérité; mais, pour l'appliquer, il aurait fallu ou restreindre l'extension du Monténégro, ou lui donner, en Herzégovine par exemple, le district de Gatzko, ce qui était le plus juste et le plus naturel ; mais l'Autriche-Hongrie y était entrée : L'avare Achéron ne lâche pas sa proie,

» et je ne crois pas qu'on ait eu l'idée d'y insister, à cause de l'Allemagne.

Le Monténégro obtient un agrandissement territorial, comprenant un large accès à la mer ; mais le traité de Berlin a notablement diminué l'agrandissement stipulé à San-Stefano : du côté de l'Herzégovine, il retranche le district de Gatzko; du côté de Novi-Bazar, les négociateurs de Berlin trouvèrent

que

la délimitation de San-Stefano avait beaucoup trop rétréci, entre le Monténégro et la Serbie, la bande de terre par laquelle on allait ouvrir à l'AutricheHongrie l'accès de Salonique ; le territoire à annexer fut diminué de plus de moitié sur ce point. Du côté de l’Albanie jusqu'au lac, le congrès rétrécit encore le terrain concédé, mais en attribuant Podgoritza au Monténégro. Sur la mer Adriatique, le traité turco-russe laissait au Monténégro ses conquêtes, c'est-à-dire tout le territoire compris entre la frontière autrichienne d'alors et la rive droite du fleuve Božana depuis sa sortie du lac de Scutari, ce qui comprenait Spizza, Antivari et Dulcigno; le traité de Berlin adjugea Spizza à l'Autriche, accorda Antivari au prince Nicolas et laissa Dulcigno à la Turquie, c'est-à-dire aux Albanais qui l'habitent.

Les articles XXVIII et XXIX de Berlin ne furent pas exécutés à la lettre, excepté, bien entendu, la disposition

qui allouait Spizza à l'Autriche-Hongrie pour dominer Antivari.

Cependant les Albanais musulmans s'étaient réunis en force pour résister même à la Porte ; ils venaient de massacrer le malheureux Méhémet-Ali, qui avait si bien parlé à Berlin et qui avait été envoyé pour les engager à céder. La Porte ne paraissait pas disposée à combattre ses sujets pour leur imposer les décisions du congrès.

Alors se produisit une autre combinaison, émanée du comte Corti, laquelle aurait eu pour effet de laisser aux Albanais musulmans une partie de leur territoire, Goussinié et Plava, mais aux dépens des tribus albanaises catholiques. Le remède était pire que le mal : il eut pour effet d'unir dans une étroite alliance les Albanais chrétiens avec les musulmans. Les alliés se concentrèrent en force à Tusi.

L'Europe pressait, et une manifestation maritime était préparée pour exercer une action au moins morale.

La Porte voulait éviter une exécution européenne, et elle ne se sentait peut-être pas de force à venir à bout des Albanais musulmans unis aux chrétiens. Elle imagina de les diviser, en offrant à l'Europe de céder au Monténégro seulement Dulcigno et son territoire jusqu'à la Boïana, ce qui désintéressait à peu près les chrétiens. Les grandes puissances furent trop heureuses de sortir à ce prix d'une entreprise où elles jouaient un vilain rôle, en déployant tant d'entêtement et de force à faire dépouiller les Albanais, un brave petit peuple qui était dans son droit et qui s'est attiré dans cette circonstance beaucoup de sympathies. Heureusement, c'est une force militaire turque qui a été chargée de l'exécution : les malheureux Albanais musulmans, livrés à eux-mêmes, ont été dépouillés sans pitié.

1. 12° protocole de Berlin, page 191 du Livre jaune de 1878.

En somme, les Monténégrins doivent se louer hautement de leur sort : ils ont un accès considérable à la mer; ils sont débarrassés, au nord, de Niktchitch, qui les dominait; au sud, des forlins de Jabliak et de Spouge, qui, appuyés sur Podgoritza, entraient comme des coins dans leur territoire ; ils ont retrouvé la partie des Kutchi qui avait été détachée, et acquis des terres fertiles. Ils ne seront plus obligés, pour vivre, d'émigrer ou de faire des razzias contre les musulmans. Enfin leur indépendance ne sera plus contestée.

Ces immenses avantages n'ont pas été, cependant, acquis sans compensation. Je mentionne ici, pro memoria, les conditions d'ordre général imposées également à la Serbie et à la Bulgarie ; je fais aussi remarquer que, seuls de tous les étrangers, les Monténégrins relèveront en Turquie des autorités turques (art. XXXI); mais il y eut, à l'égard de l'Autriche, des arrangements spéciaux. L'article XXIX du traité de Berlin est ainsi conçu :

Antivari et son territoire sont annexés au Monténégro sous les conditions suivantes :

La commune de Spizza, jusqu'à la limite septentrionale du territoire indiqué dans la description détaillée des frontières, sera incorporée à la Dalmatie (Autriche-Hongrie).

Le Monténégro ne pourra avoir ni bâtiments, ni pavillon de guerre.

Le port d’Antivari et toutes les eaux du · Monténégro resteront fermés aux bâtiments de guerre de toutes les nations.

La police maritime et sanitaire, tant à Antivari que le long de la côte du Monténégro, sera exercée par l'Autriche-Hongrie au moyen de bâtiments légers gardes-côtes.

Le Monténégro adoptera la législation maritime en vigueur en Dalmatie. De son côté, l'Autriche-Hongrie s'engage à accorder sa protection consulaire au pavillon marchand monténégrin.

Le Monténégro devra s'entendre avec l'Autriche-Hongrie sur le droit de construire et d'entretenir, à travers le nouveau territoire monténégrin, une route et un chemin de fer.

Une entière liberté de communications sera assurée sur ces voies.

Le simple énoncé de ces conditions suffit à en démontrer l'iniquité à l'égard des Slaves indépendants du Monténégro. C'est le quia nominor leo sans phrases : la peur de la Russie a entraîné le congrès, sous la pression de l'Angleterre, à consacrer toutes sortes d'anomalies, dont l'Autriche a profité sans tirer l'épée et sans bourse délier.

Telles furent les dispositions arrêtées à Berlin à l'égard des Slaves. Occupons-nous maintenant des Roumains.

VIII

SATISFACTION DE LA ROUMANIE

(Traité de San-Stefano, art. V et XIX. — Traité de Berlin, art. XLIII à LVII)

1o Échange de territoire.

Les deux grands empires de l'Est avaient leurs desiderata en Orient. L'Autriche aspirait à de la profondeur sur l'Adriatique; elle l'a oblenue. La Russie (sans parler de la question des détroits qui a avorté) aspirait à effacer les stipulations du traité de Paris dirigées contre elles : en 1871, elle avait obtenu la déneutralisation de la mer Noire; restait la réclamation du territoire bessarabique restitué à la Moldavie en 1856. Cette réclamation était-elle juste? j'ai étudié ailleurs à la question au point de vue de droit; mais personne n'ayant eu, au congrès de Berlin, l'idée de se préoccuper de ce point de vue, ce serait une ironie amère et gratuite d'y revenir ici.

Les articles XLIII à XLV du Traité de Berlin reconnaissent l'indépendance de la Roumanie sous deux conditions : l'égalité confessionnelle, dont nous parlerons bienlôt, et l'échange de la Bessarabie contre la Dobroudja. La

1. Dans la Rerue du Monde lalin, tome II, page 267. – Voir Livre jaune de 1878, pages 157 et 163.

« PreviousContinue »