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(art. LIII et LIV). Celle disposition est incomplète. Les plénipotentiaires de 1878, au lieu de se référer à une entente ultérieure (art. LIV) auraient dû trancher la question de durée.

Cetle fixation aurait épargné à l'Europe la nécessité où elle s'est trouvée bientôt de faire à la Russie et surtout à l'Autriche des concessions déplorables pour obtenir l'assentiment unanime à cette prolongation indispensable. Les questions d'affaires sont toujours les moins bien traitées dans un congrès.

La commission européenne a été composée, à l'origine, des représentants des sept puissances signataires du traité de Paris, riveraines ou non. Telle elle est restée jusqu'au 13 juillet 1878. L'article LIII de Berlin adjoint aux sept grandes puissances la Roumanie. Cette adjonction est suffisamment motivée par le fait que toute l'activité des délégués européens s'exercera dans les eaux roumaines. Elle est en même temps un éclatant témoignage du rôle européen que la sagesse des grandes puissances et la géographie ont assigné à la nation roumaine sur le bas Danube.

L'article LV du traité de Berlin, dérogeant à celui de Paris, a décidé que, pour la partie du fleuve comprise entre Galatz et les Portes de Fer, les règlements seront élaborés par la commission européenne, mais avec l'assistance de délégués des États riverains, qui sont la Roumanie, la Serbie et la Bulgarie. Les négociations relatives à l'exécution de cet article seront traitées dans le Livre intitulé l'Europe.

La neutralité et le royaume.

A la conférence qui fut tenue à Constantinople en 18761877, la Roumanie, avons-nous dit, avait envoyé un plénipotentiaire pour demander que sa neutralité fut reconnue. Au mois d'avril 1877, après que la convention militaire eut été conclue avec la Russie, les Roumains essayaient de faire proclamer ou reconnaître leur neutralité par l'Europe. En même temps, la Porte adressait une insinuation semblable à Londres ; mais le comte de Derby ne l'accueillit pas, non plus qu'une ouverture du duc Decazes dans le même sens. Bientôt après, la Roumanie était impliquée dans la guerre'.

Le mémoire présenté au congrès de Berlin par M. Bratiano et M. Kogalniceano terminait par la demande suivante l'exposé des désirs de la Roumanie :

5° Son indépendance recevrait une consécration définitive et son territoire serait neutralisé.

Ce veu a été développé par M. Kogalniceano devant la haute assemblée, dans la séance du 1er juillet :

Mais tous ces sacrifices ne suffiraient pas à assurer å la Roumanie la pacifique disposition de ses destinées ; elle serait heureuse et reconnaissante de voir couronner les efforts qui ont manifesté son individualité par un bienfait européen.

Ce bienfait serait la garantie réelle de sa neutralité, qui la meltrait en mesure de montrer å l'Europe qu'elle n'a d'autre ambition que d'être la fidèle gardienne de la liberté du Danube à son embouchure et de se consacrer à l'amélioration de ses institutions et au développement de ses ressources.

La neutralisation de la Roumanie ne fut

pas

discutée au congrès ; mais il s'est passé, depuis le traité de Berlin, un autre événement d'une grande portée : en 1881, la nation roumaine proclama elle-même l'érection de la principauté en royaume et l'Europe ne fit aucune difficulté pour reconnaître le roi Charles Ier, aujourd'hui régnant.

1. Ces négociations ont été exposées en détail dans le Livre VI°.

X

SATISFACTION DE LA PERSE

(Traité de San-Stefano, art. XVIII.

Traité de Berlin, art. LX.)

A San-Stefano, la Sublime Porte s'est engagée à « prendre en sérieuse considération l'opinion émise par les commissaires des puissances médiatrices (Angleterre et Russie) au sujet de la possession de la ville de Khotour et à faire exécuter les travaux de délimi. tation définitive de la frontière turco-persane. »

Cette question arriva au congrès de Berlin comme se rattachant à l'intégrité de l'empire ottoman. Le représentant du schah de Perse fut entendu : S. E. Malcom-Khan déclara que S. M. I. acceptait avec reconnaissance la restitution de la ville de Khotour et qu'il se référait, pour l'étendue du territoire, à la délimitation dressée dans le temps par la commission anglo-russe.

A la même séance, qui fut la XV°, le comte Schouvalov exposa que, dans les négociations qui ont eu lieu entre la Russie et la Turquie postérieurement au traité de San-Stefano, la Russie consentit à rendre Bayazid et la vallée d'Alaschkerd à la Porte, mais en stipulant, comme échange, la restitution du territoire de Khotour à la Perse. Les situations respectives avaient donc changé depuis le traité de San-Stefano : c'est maintenant à titre d'échange que la restitution aura lieu. Il ne s'agit plus pour la Turquie de prendre en considération, comme dans l'acte de SanStefano, mais d'exécuter un engagement, un échange. Son Excellence demandait qu'une nouvelle rédaction, destinée à exprimer cette différence, fût substituée à la primitive. Il fut fait droit à cette réclamation, et la rédaction de l'article IX de Berlin formule la cause de la modification introduite :

La vallée d'Alaschkerd et la ville de Bayazid, cédées à la Russie par l'article XIX du traité de San-Stefano, font retour à la Turquie. La Sublime Porte cède à la Perse la ville et le territoire de Khotour, tel qu'il a été déterminé, etc., etc.

Il n'aura pas échappé que, dans le protocole XV, le comte Schouvalov parle de négociations qui auraient eu lieu entre la Turquie et la Russie pour la rétrocession de Bayazid et de la vallée d'Alaschkerd postérieurement au traité de San-Stefano. Personne, avant cette révélation du 8 juillet, n'avait entendu parler de négociations directes entre la Russie et la Turquie. Dans la même séance, le premier plénipotentiaire ottoman déclara qu'il n'avait pas connaissance des négociations postérieures au traité de San-Stefano, auxquelles le comte Schouvalov avait fait allusion. Est-ce un lapsus de Son Excellence, ou la révélation de quelque négociation restée ignorée de tous ?

IX

SATISFACTION DE LA GRÈCE

(Traité de San-Stefano, art. VII-XV.- Traité de Berlin, art. IV, XXIII, XXIV.)

Reproduisant une disposition de San-Stefano, le traité de Berlin stipule à l'article IV que, dans les localités où les Bulgares sont mêlés à des populations turques, roumaines, grecques ou autres, il sera tenu compte des droits et des intérêts de ces populations.

Des règlements, dit l'article XXIII, analogues à celui de la Crète, seront introduits dans les autres parties de la Turquie d'Europe, pour lesquelles il n'a pas été prévu une organisation particulière. Nous avons déjà parlé de ces dispositions qui apporteraient un soulagement à la population grecque dans la Turquie d'Europe, si elles pouvaient être exécutées convenablement. Il a été décidé que ces dispositions seront étendues aux îles Sporades, dont l'antique autonomie avait été supprimée sous le niveau uniformiste de la loi des vilayets.

L'île grecque de Samos a échappé jusqu'à présent au grand naufrage des immunités locales : son autonomie est régie par un règlement du 10 décembre 1832 qui a été concerté avec les envoyés de France, de la Grande-Bretagne et de Russie, et qui a par conséquent le caractère d'un engagement international'. J'ai mentionné plus haut la satisfaction des Crétois.

Sans revenir sur les faits relatifs à l'attitude de la Grèce pendant la guerre et sans nous attarder aux événenements qui se sont produits plus tard en Thessalie et en Épire’, arrivons à la neuvième séance du congrès de Berlin, où les plénipotentiaires du roi Georges furent admis à parler. M. Delyannis donna lecture de la communication suivante :

Les seuls et véritables voeux du gouvernement hellénique ont été toujours identiques aux aspirations de la nation entière, dont la Grèce libre ne constitue qu'une petite partie.

Ces mêmes aspirations animaient le peuple hellène quand il entreprit en 1821 la longue guerre de son indépendance.

Quant à leur réalisation complète, le gouvernement hellénique ne saurait se faire illusion sur les nombreuses difficultés qu'elle rencontre.

La ferme résolution de l'Europe d'établir la paix en Orient, sans trop ébranler l'état des choses existant, indique au gouvernement hellénique les limites qu'il doit imposer à ses aspirations.

Ainsi le gouvernement doit limiter ses vœux et voir dans l'annexion de Candie et des provinces limitrophes au royaume tout ce qui, pour le moment, pourrait être fait pour la Grèce.

Les væux du gouvernement du roi ne s'opposent ni aux intérêts de l'Europe, ni à ceux de l'État voisin. Leur satisfaction serait l'ac

page 97.

1. M. Brunswik a publié le texte de ce règlement : Traité de Berlin,

2. 32° Blue Book de 1878. Correspondence respecting the insurrections in Thessaly and Epirus. - Le Livre jaune de 1879, intitulé : Négociations relatives à la rectification des frontières de la Grèce, pages 1 à 10.

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